BIBLIOTHÈQUE DE L'ART SOCIAL
5, impasse de Béarn
BUREAUX DES TEMPS NOUVEAUX 140, rue Mouffetard
L’z/lrt et la Société
Nous devons nous occuper ensemble, ce soir, de l’art dans ses rapports avec la société.
Vous savez déjà que l’art n’est pas l’apanage de quelques rares esprits supérieurement doués. Tout ce que touche la main de l'homme peut être bien ou mal fait. Et tout ce qui est bien fait est en un sens une œuvre d’art. Un bon cordonnier est artiste bien plus qu’un mauvais peintre ou un médiocre poète. Le laboureur traçant son sillon, le vannier tressant sa corbeille, le mécanicien façonnant, à coups de lime, telle pièce d’acier, peuvent susciter en nous des sensations de beauté, s’ils s’appliquent à leur tâche avec amour et conscience. Dans tous les métiers, dans toutes les industries chargées de satisfaire nos besoins, l’art pourrait donc occuper une large place, soit par la recherche des formes belles, soit par la perfection dans le travail d’une chose.
Je dis « pourrait », car notre époque ignore à peu près la joie de vivre au milieu de chdseâ
belles et de voir les actes les plus ordinaires de la vie associés à des émotions artistiques et grandis par elles.
Si nous ne ressentons pas très vivement d’ordinaire cette privation, ce n’est pas que la beauté ne soit pour l’homme un élément de bonheur indispensable. Mais l’existence moderne est faite de tant de misères, de restrictions, de mesquineries que nous nous adaptons à un minimum de jouissances, nous nous acoquinons à une vie insuffisante et maigre. Cette disette d’art, l’une des causes, non la moindre, de la maussaderie de nos mœurs devient sensible seulement et douloureuse quand nous nous prenons à songer combien la vie pourrait être plus belle et combien davantage elle le fut, à des époques de moindre civilisation pourtant.
Au moment de choisir une demeure, nous sommes presque toujours contraints à d’autres soucis que celui des conditions requises pour un logis agréable et digne d’un homme civilisé. Sans quoi nous remarquerions sur les murs, où nos yeux doivent se reposer, les papiers peints barbares, au plafond les rosaces de plâtre grossier, odieux amalgames d’ornements disparates, enfin la cheminée de marhre noir et de forme funèbre. Nous verrions aussi que les portes ne joignent pas et que les fenêtres posées de travers, ferment mal.
Montrez-moi un de ces vastes immeubles qui s’élèvent en si grand nombre aujourd’hui, où depuis la façade jusqu’au bouton de porte, tout ne soit pas fait pour désapprendre à nos yeux et à nos mains la pureté de la forme et la grâce du contour, où nous puissions goûter cette impression agréable et reposante de la solidité dans l’élégance.
Et je parle, il va sans dire, des appartements réservés aux seules personnes jouissant d’une certaine aisance, car s’il s’agissait des taudis où gîte entassée la partie la plus utile, la plus laborieuse et la plus noble de la population, ce serait d’hygiène et de propreté élémentaire — non pas d’art — qu’il faudrait s’occuper avant tout.
Voulons-nous meubler notre logis? Nous ne sommes pas mieux partagés. Les petites boutiques et les grands halls du commerce sont, il est vrai , abondamment pourvus. Tous les genres, tous les prix, tous les styles s’y rencontrent et s’y heurtent. Mais nos meubles à nous, ceux parmi lesquels nous nous sentirions chez nous, ceux réellement appropriés à nos besoins, dont le style révélerait nos habitudes, nos moeurs, notre genre de vie, notre tempérament et nos idées modernes, nulle part, nous ne les trouvons. Européens occidentaux du vingtième siècle presque, il faut nous résigner à vivre les heures les plus intimes de notre
■vie en un décor Louis XV, ou parmi d’approximatives chinoiseries.
Et ce ne sera pas l’indice le moins curieux de ce temps, ni sa moindre honte, que pour toute une catégorie de nos besoins nous soyons réduits à vivre sur ce passé que pourtant nous faisons profession de mépriser.
Notre servile imitation des choses anciennes ne résout pas d’ailleurs le problème de nous meubler décemment. Car si nous parvenons à copier les vieilles formas et les vieux styles, nous ne pouvons ressusciter la probité et la perfection que nos pères savaient apporter dans leur travail. Une pièce d’ameublement est belle non seulement par la pureté de sa forme et le caractère de son ornementation, mais aussi par la façon dont elle est établie, le fini de son travail, la précision dans l’assemblage de ses parties, la solidité de son assise, par ce je ne sais quoi où se révèle que l’artisan a mis tous ses soins et toute son intelligence à parfaire son œuvre. Et, remarquons-le en passant, nous ne pouvons que difficilement nous imaginer, je pense, la sécurité, le sentiment de calme, de paix et de force que nous vaudraient le voisinage et le commerce journalier de l’art ainsi entendu. Mais ce genre de beauté, pas plus que l’autre, moins que l’autre peut-être, n'est de notre temps. Si quelqu’un prenait fantaisie de le vouloir autour de lui, il n’est pas sûr
qu’il puisse même avec beaucoup d’or satisfaire son caprice, car il lui faudrait trouver encore un certain nombre d’artisans capables de le comprendre. Et ceux-là sont presque introuvables aujourd’hui. Ils n’étaient pas rares à des époques moins civilisées et moins savantes que la nôtre, comme chacun peut s’en convaincre en examinant les vieilles pièces d’ameublement qui sont encore en province ou à la campagne dans quelques familles.
Ce serait injuste de dire que personne n’a pris garde jusqu’ici à la décadence lamentable où végètent les arts d’industrie et à l’indigence actuelle de l’invention décorative. C’est même une mode de se lamenter sur ce déplorable état de choses. Des messieurs très décorés, très diplômés ont prononcé des allocutions, écrit des rapports, assemblé des commissions, ouvert des écoles professionnelles et des musées. En pure perte, il va sans dire. Car si ces personnages officiels pouvaient encore penser en dehors de tout intérêt personnel et de tout préjugé, après avoir réfléchi cinq minutes à l’art populaire, ils reconnaîtraient qu’ils constituent — eux-mêmes — le plus gros obstacle à son essor, et ils se tairaient.
Même sincère, l’effort de ces gens serait vain. De pareilles tristesses ne cèdent pas à l’initiative de quelques-uns. Résultant de
l’organisation sociale tout entière, elles disparaissent avec elle. Et à ceux qui les déplorent sincèrement, non du bout des lèvres, mais du fond du cœur, il ne reste qu’à préciser comment notre société les engendre afin d’ameuter contre elles de plus nombreuses haines et de susciter en plus grand nombre les volontés de vivre autrement et mieux.
De la laideur, du mauvais goût de nos décorations, de l’imperfection, de l’insufïïsance de nos objets d’usage journalier, on accuse parfois la machine. Mais combien à tort I Les machines sont imaginées, construites et conduites par l’homme. Elles obéissent à ses moindres injonctions, et créées dans le but de multiplier sa puissance productive tout en ménageant ses muscles et son temps, elles restent irresponsables des laideurs qu’on les oblige à propager.
Les mêmes machines impriment les merveilleux papiers peints dessinés par Walter Crâne en Angleterre et ceux qui déshonorent les murs de nos appartements. Le même emporte-pièce, mû mécaniquement, découpe selon le poinçon dont on le munit une plaque de métal suivant d’harmonieux ou de maladroits arabesques. Et quand la presse de l’imprimeur vient de tirer à des milliers d’exemplaires ces pages des livres à bon marché si désagréables à l’œil, elle ne fait nulle diffi-
culté, que je sache, à reproduire des milliers de fois encore les caractères plus nets et les heureuses dispositions de lignes et de titres des éditions dites de luxe.
Quand la machine ne s’emploie pas à reproduire indéfiniment et économiquement une forme, un dessin, imaginé par l'homme et exécuté une première fois de sa main, elle se borne à dégrossir la matière que l’homme achèvera de façonner, c’est à-dire à lui éviter la partie fastidieuse et uniforme de sa besogne, celle précisément où il lui est impossible de mettre en œuvre son habileté ou son originalité. Cette économie de travail grossier et fatigant laisse donc à la main plus de temps pour parachever ses ouvrages.
Un ébéniste me dira, je sais, que seuls les meubles faits entièrement à la main peuvent réaliser cette solidité, ce fini et cette exactitude d’assemblage qui fait leur beauté bien plus qu’une surcharge d’ornements. Et les menuisiers remarquent que les fenêtres travaillées à la machine ne s’adaptent jamais exactement aux baies où on les pose. Mais rien de plus simple, après de telles constatations, qu’abandonner la machine dans tous les ouvrages où décidément elle ne peut remplacer le travail à la main.
Si donc telle machine continue à remplir nos maisons de choses mal faites et laides, la
faute en revient non pas à elle, humble servante, mais à ceux qui, dans un but de lucre, s'obstinent à lui confier la besogne dont elle s'acquitte mal.
« Les machines, dit Henri Van de Velde, laissent choir hors d’elles indifféremment ce qui est monstrueux eUce qui est beau Le jeu puissant de leurs matrices de fer mettra au monde des produits beaux dès que la Beauté consentira à les féconder. Mais un monstre s’est accroupi auprès d’elles, l’intérêt vorace de l'industriel ; il les chevauche avec une frénésie ininterrompue, crachant le feu de son âpreté au gain dans leurs flancs, avec le germe de son affolante angoisse. Et les produits qui naissent de ce commerce sont marqués d’ignominie. »
Voici que nous touchons aux vraies causes du mal, de ce mal de laideur qui recouvre notre vie moderne comme une lèpre uniforme et triste.
Un ouvrage quelconque et quel que soit le degré d’art qu’ibcomporte, ne peut être mené à bien que si ceux qui s’y emploient sont uniquement préoccupés au cours de leur labeur du résultat même de ce labeur, c’est-à-dire de l’objet qui en doit sortir. Pour qu'une table, par exemple, soit bien faite et belle, les artisans qui s’en chargent doivent être détermi-
nés dans leur travail par les diverses conditions que doit réaliser un meuble de ce genre.
Or, entrez dans un atelier d’ébénisterie. Approchez-vous d’un ouvrier et demandez-lui : Pourquoi rabotez vous ce plateau, pourquoi ^poussez-vous cette moulure, etc... Le compagnon, sans aucun doute, vous répondra : Pour gagner ma vie. Et ce qu'il appelle sa vie, c’est un peu d’argent. — Allez ensuite vers le patron et dites-lui : Pourquoi dirigez-vous cette entreprise : Pour faire des affaires, répondrat-il. Et ce qu’il appelle des affaires, c’est beaucoup d’argent. Ni l’un ni l’autre ne vous répondra tout uniment : Pour faire des meubles. Et ce ridicule quiproquo, ce monstrueux coq à l’àne vous expliquera mieux que tout pourquoi les meubles sortis de là sont si mal commodes et si laids. La seule chose qui vous pourrait surprendre, c’est qu’ils ne fussent pas plus incommodes encore et plus laids, exécutés par des gens qui tout en façonnant du bois ne songent qu’à des rondelles de métal. Vous pouvez aller chez le tapissier, le verrier, le potier, le tisseur, etc., etc... et quand vous aurez fait le tour de toutes les industries, de tous les métiers, vous saurez pourquoi la vie moderne est inesthétique. Et quand vous passerez devant des manufactures, des ateliers, des usines, vous saurez que les enseignes de leurs portes mentent affreusement
en leur diversité et devraient être remplacées par ceUe-ci, toujours la même : Ici on ne fabrique ni tapis, ni verres, ni poteries, ni étoffes ; ON GAGNE DE L'ARGENT.
Les luttes que l'argent livre chaque jour à la beauté de la vie, sous forme de bénéfices et de salaires, demanderaient pour être racontées par le menu plus de temps que nous n’en pouvons passer ce soir à causer ensemble. Dans la psychologie du salarié, si ce vaste sujet tentait un écrivain, il y aurait un long chapitre à faire sur son inaptitude à accomplir une tâche consciencieusement. Vous connaissez cette tactique des ouvriers anglais contre l'exploitation patronale : A mauvaise paye, mauvais ouvrage. Les salariés n’ont pas besoin, hélas ! de gâcher sciemment leur ouvrage pour le mal faire. Car rien de ce qui se fait pour un salaire — gros ou petit — ne saurait être réellement bien fait.
Le salaire influe déjà, comme agent corrupteur, au moment de choisir un état, puisqu’à cause de lui, les aptitudes ne décident pas de ce choix, mais l’espoir d’un gain plus élevé dans telle partie que dans telle autre.
Pendant l’apprentissage ce n’est pas le métier lui-même qui intéresse l’apprenti, mais le moyen de parvenir au salaire de ce métier.
Une fois ouvrier, le salarié ne juge pas de son savoir-faire d’après ses œuvres, mais d’a-
près le salaire obtenu, estimant qu’il n’a plus à se perfectionner dès que parvenu à la plus haute paye de son état.
Sa grande préoccupation c’est d’évaluer au juste ce qu’on exige de lui, et d’atteindre ce degré d’habileté sans jamais le dépasser.
Tout ce qui serait fait au delà, le serait sans rétribution, c’est-à-dire en pure perte, il est vrai. Aussi, aux nouveaux camarades, les anciens d’atelier s’empressent-ils de montrer ce minimum de conscience qu’il ne faut pas dépasser, sous peine de gâter le métier. Si quelques-uns, en effet, établissaient un type de travail supérieur à celui fourni jusqu’ici pour tel salaire, ce nouveau type serait exigé de tous contre le salaire primitif, et ceux incapables d’y parvenir impitoyablement rejetés.
N’est-ce pas extraordinaire et aussi profondément triste, qu’un homme aujourd’hui ne puisse accomplir loyalement sa tâche, ni donner libre cours à son instinct de perfection sans, du même coup, trahir ses frères et les vouer à la famine ! On étonnerait beaucoup un de ces sauvages que nous civilisons à grands frais d’argent et de soldats, en lui expliquant que gâter unmétier c’est le trop bien faire. Il me semble, et il doit vous paraître aussi, que ce contresens, journellement employé, restera l’une des grandes hontes de ce temps, et que nos enfants, une fois en pos-
session d'une forme plus rationnelle de production rougiront de ces mots comme noua rougissons, nous autres, de telle formule superstitieuse jadis en honneur.
De son côté, le capital veille jalousement à ce que l’art ne vienne pas se glisser en intrus parmi ses chiffres. Ceux qui ont embrassé leur métier avec l’illusion d’y pouvoir satisfaire leurs aptitudes et consacrer leur intelligence, savent comment leur amour désintéressé du beau et du bien s’est brisé contre la cupidité lourde du patron. Proposent-ils un modèle nouveau ? l’exécution coûtera trop cher ou la vente sera difficile. Et puis il faut ménager le goût du client. Comme si ce n’était pas au producteur à former ce goût et à le diriger ! L’ouvrier intègre réclame-t-il quelques minutes de plus pour rendre son travail irréprochable, il lui est répondu que sa journée ne ressort pas. Ainsi les bonnes volontés se découragent, les initiatives créatrices se lassent. D’habitude le salarié comprend qu’art et commerce sont deux domaines incompatibles et se résigne à exécuter machinalement ce qu’on lui demande, refoulant au fond de lui son besoin de créer et de parfaire.
Certains ne veulent pas se résigner à cette mort du meilleur d’eux-mêmes, à ce mensonge de leurs doigts et de leur cerveau. Contre les remontrances du patron et les mo-
queries des camarades, ils s’obstinent à faire, autant que possible, bien et beau quand même. Alors de chute en chute ils tombent aux misères noires, roulent des fois jusqu’à l’alcool. Vous l’avez rencontré, comme moi, ce déclassé en blouse, une lueur d’intelligence au fond des yeux. Et quand vous demandiez son histoire on vous répondait : « Ah ! un tel ? C’était un malin dans son métier. » Un malin, c’est-à-dire un habile, un artiste, un consciencieux et c’est pourquoi notre industrie de truquage et de camelote n’en a pas voulu.
Si l’on prend garde que le patronat moderne incarne les principes de lucre et de convoitise, il est facile de préciser et de résumer son oeuvre de mort contre l’art populaire. Une lutte terrible, la concurrence, résulte des multiples appétits patronaux voisins en une seule industrie. La misère — ou tout au moins la gêne — du très grand nombre, autre conséquence de la rapacité capitaliste, indique que cette lutte ne portera ni sur la beauté, ni sur la qualité des objets produits — choses dont pourraient seuls se préoccuper des gens à l’abri du besoin — mais sur le prix de ces objets devenus des marchandises. Donc pour triompher de la concurrence, pour terrasser ses adversaires, il faut fabriquer à bon mar-
ché, et pour fabriquer à bon marché, on fabrique mal et laid.
Voilà comment ce qu’on appelle, en prose de banquets inauguraux, la lutte pacifique des nations sur le terrain des industries inonde le monde de mauvais ouvrage et nous désapprend l’habitude de parfaire notre travail, ce qui est pourtant la meilleure discipline pour trouver le calme et la dignité de la vie. Comme vous voyez, les luttes encouragées par nos pouvoirs publics ne laissent pas d’être glorieuses et bienfaisantes.
On allègue parfois comme excuse à cette laideur, à cette malfaçon de notre temps, la nécessité de produire très vite afin de subvenir à des besoins de plus en plus nombreux et complexes. On parle de luxe et de confort.
Si l’on pénètre, en effet, dans la demeure d’une famille de la classe moyenne, on la trouve presque toujours encombrée, encombrée à ne pouvoir y circuler, de petits meubles sans destination, de coussins, de rideaux, de tapis et de bibelots, superfluités gênantes, objets de luxe faux et prétentieux, confort tout d’apparat et de montre. Souvent c’est une pièce complète, le salon, qu’il faudrait déblayer pour que le petit appartement retrouvât l’espace et la simplicité sans quoi il ne peut y avoir ni confort véritable, ni art. Le salon, c’est-à-dire, remarquez-le, la pièce d’ordinaire
la plus spacieuse, la mieux aérée de la maison.
Et si l’on essaye d’évaluer le travail nécessaire à la fabrication de ce faux luxe, on voit qu’il serait très suffisant pour mettre plus de beauté et de soin dans les objets nécessaires à la vie, qui, ceux-là, ne sauraient être jamais trop bien faits ni trop beaux parce que notre commerce avec eux est de toutes les minutes et notre bonheur un peu fait des commodités et ^es agréments qu’ils dous offrent. Or, dans cette même maison encombrée d’articles de bazar sans utilité et sans goût, le lit où l’on dort, la table où l’on mange, celle où l’on écrit, la bibliothèque ou l’étagère aux livres, l’armoire aux habits, le fauteuil où l’on se repose sont presque toujours insuffisants et bien au dessous de ce qu’ils devraient être.
Mais cette victoire de la quantité sur la qualité vient-elle réellement de besoins anormaux et illimités ? Sommes-nous donc à ce point dégénérés que nous ayons besoin de plus de choses que nous n’en pouvons fabriquer convenablement ?
Non. Soyez-en sûrs. Jamais nous ne nous donnerions ce ridicule, jamais nous n’encombrerions nos demeures de ces objets de luxe inutile, ni ne perdrions notre temps à les produire si des gens n’avaient pas un haut intérêt à les mettre en circulation et ne s’ingéniaient à les multiplier de plus en plus au
détriment du soin qu’il faudrait réserver aux choses de nécessité. Ceux-là, vous les avez reconnus. Ce sont les éternels ennemis de la beauté et du goût. Ce sont les marchands qui se rattrapent de la baisse des prix sur le nombre des marchandises et sur leur variété à l’inüni, en dépit de toute utilité, de toute beauté ; les marchands dont la réclame chaque jour plus agressive, les étalages et les trompe-l’œil tendent des pièges aux convoitises naïves. Et comment ne s’y laisseraient pas prendre ceux à qui personne ne se soucia d’enseigner la beauté en même temps que l’arithmétique et l’écriture.
Ces fameux besoins modernes, cette diffusion du luxe, que de pauvres imbéciles invoquent à tort et à travers, dont ils tirent même vanité, sont tout simplement, dans une large mesure, les volontés du commerce et de la finance. Nous les subissons parce qu’à l’heure présente le commerce et l’argent sont les maîtres de la terre. Mais il n’en sera pas ainsi toujours, espéron3-le.
Oui, si les hommes d’aujourd’hui méconnaissent ce devoir de rendre la vie aussi belle que possible, c’est à l’argent qu’il faut attribuer cette tristesse, à l’argent universel principe de perversion.
Produire, jouir, ces deux formes de l’activité humaine, expressions inséparables, et se
conditionnant l’une l’autre du devoir et du droit, donner, recevoir, ces deux nécessités de toute vie sociale et ces deux spontanéités de l’âme humaine s’énoncent aujourd’hui par deux ignominies : gagner de l’argent et acheter. La volonté de mettre au service de tous ses muscles et son intelligence ne suffit pas pour bénéficier des muscles et de l’intelligence des autres. Ce qu’il faut, c’est trouver les conditions nécessaires au troc de notre travail contre une somme d'argent. Or ces conditions ne dépendent pas de nous. Par là même l’effort qu’il nous en coûte, pour les réaliser, dépasse nos forces, accapare presque notre totale énergie et nous laisse en face de notre labeur sans enthousiasme, sans amour, sans volonté, sans goût.
Devenu question de salariat, de gain, de capital, le problème de la vie matérielle plus que jamais détourne vers lui toutes les forces vives de l’individu. D’abord et pour le très grand nombre, assurer sa vie, puis acquérir, posséder, tel est le mobile presque unique de l’effort humain. Une pensée d’argent, voilà ce que vous trouveriez en tous les cerveaux si par impossible ils vous livraient leur secret au même instant, en celui du malheureux s’exténuant pour un maigre salaire comme en celui du milliardaire adonné aux vastes spéculations. Et cette frénésie du gain qui nous
taraude au front de sa vrille continue nous désintéresse de la façon dont notre labeur est accompli pour nous attacher au seul profit. Dans cette bataille ardente pour le gain nécessaire, puis pour 4a richesse, les aspirations les plus pures, donc les plus gênantes, sont logiquement les plus malmenées. Nous désapprenons le sens du beau et le sens du bien. Qu’importe la malfaçon de cet objet pourvu qu’on nous le paye un bon salaire et qu’importe que cette affaire soit véreuse si le bénéfice est assuré !
Supposez maintenant la société réorganisée sur une base purement égalitaire et communiste. Supposez vaincu le capital.
La disparition du patron qui, représentant dans l’industrie ou le métier le côté commerce, est par cela même au moins indifférent et presque toujours hostile, nous l’avons vu, aux intérêts réels de la production, laissera le vrai producteur, le seul qui importe, maître de sa liberté en face d’un travail que lui seul doit diriger puisque seul il est capable de le faire.
Le fonctionnement de la société communiste ne tardera pas à exercer son influence sur les habitudes du producteur, à transformer sa mentalité. Jusqu’ici l’idée dominante en lui fut celle d’un rapport inflexible et irritant entre le travail fourni et le droit à la consom-
mation. Peu à peu, par la confusion absolue des efforts producteurs et des besoins consommateurs, il oubliera cette loi illogique et immorale, fille d’une époque de lutte et de misère pour en apprendre deux autres, rationnelles celles-là, généreuses et capables d’apporter le calme en sa vie. Je veux dire d’abord une relation entre ses besoins et son droit social et en second lieu un rapport entre ses aptitudes et son devoir social. Et de même que sa vie, en dehors du labeur, sera heureuse et •calme parce que jamais troublée ni restreinte par l’idée du prix qu’il la paye, de même son labeur ne sera jamais troublé ni gâté par la préoccupation du salaire qu’il représente. Devant son œuvre il ne pourra plus y avoir place en sa pensée que pour un souci unique, celui de la réaliser conforme au but qu’elle doit remplir. Or telle est la condition élémentaire de l’art dans le travail.
La production une fois réglée par les seuls besoins de l’individu, le faux luxe disparaîtra comme tous les gaspillages qui tuent nos sociétés et qui sont dus à ce fait seulement que des intermédiaires rapaces s’interposent entre le producteur et le consommateur.
L’architecte et l’entrepreneur modernes veulent que leurs constructions reviennent à bon compte tout en paraissant coûter très cher. Ils y parviennent à force de mauvaise
foi et de trompe-l’œil tapageur, deux choses également ennemies de l’art. Si, au contraire, les hommes chargés de la construction, de la décoration, de l'ameublement de nos maisons n’avaient plus aucun intérêt à nous abuser sur la valeur des matériaux employés et du travail fourni, la banalité clinquante, prétentieuse et criarde disparaîtrait de nos mœurs. Si d’habiles et cupides trafiquants ne spéculaient plus sur le désir inné en nous d’orner notre demeure, en nous attirant dans leurs bazars ou leurs fabriques de vieux neuf, le sens du beau, le goût se développeraient rapidement et réagiraient à leur tour, d’une façon heureuse, sur la production. Et nous pourrions espérer de vivre en un décor autre que celui d’opéra-comique et de café concert. Nous connaîtrions de nouveau, tout au moins, la simplicité sans laquelle il n’y a pas d’art possible*
Tous ceux qui, sincèrement, se sont émus à voir ainsi la beauté disparaître de nos mœurs et qui ont jeté le cri d’alarme sont d’accord pour affirmer que le mal sera enrayé seulement du jour où interviendra entre les hommes un arrangement social ne laissant nulle place au commerce, à l’agio, au salariat et fondé tout entier sur l’égalité et la solidarité.
En 1850 déjà, le grand musicien Wagner, dans un ouvrage intitulé Y Art et la. Révolu » tion, s’exprimait ainsi : « Quand gagner sa vie
ne sera plus pour nos hommes libres de l’avenir le but de l'existence, mais quand, au contraire, par suite de l’avènement d’une nouvelle croyance, ou mieux d’une science nouvelle, le gain du pain quotidien nous sera assuré au moyen d’un travail naturel correspondant, bref quand l’industrie, au lieu d’être notre maîtresse, sera au contraire devenue notre servante, alors nous placerons le but de la vie dans le bonheur de vivre et nous nous efforcerons de rendre nos enfants aptes et habiles à jouir de ce bonheur... Chaque homme, dans n’importe quel ordre d’idées, deviendra de la sorte un artiste véritable. La diversité des dispositions naturelles offrira les directions les plus variées, pour aboutir à une richesse dont on n’avait pas idée. »
William Morris (1) termine comme suit l’admirable conférence faite à Manchester sous ce titre: Espérances et craintes pour Va rt:
« J’espère que nous nous débarasserons de la guerre, de la guerre commerciale autant que de la guerre des balles et des baïonnettes, que nous nous débarrasserons surtout
(1) Depuis que ces paroles furent prononcées, est survenue la mort du grand artiste et infatigable propagandiste anglais. Nous ne voulons pas omettre de saluer sa mémoire, ni d’indiquer au lecteur que plus d’un passage, en ce travail, est inspiré de son esprit.
de cette avidité de l’argent et de la recherche de ces accablantes distinctions que l’argent amène maintenant ; je pense que, comme nous avons maintenant en partie achevé la liberté, ainsi nous achèverons quelque jour l’égalité qui seule signifie fraternité et que nous nous débarrasserons ainsi de la pauvreté et de toutes ses oppressions, les soucis sordides. — Etant débarrassés de toutes ces choses, la simplicité de la vie étant renouvelée, nous aurons le loisir de penser à notre travail, ce fidèle compagnon de chaque jour, que plus un homme ne s’avisera d’appeler le travail maudit, car sûrement alors nous nous y complairons, chacun étant à sa place, aucun homme ne murmurant contre un autre, aucun homme n’étant contraint d’être le domestique d’un autre, chacun méprisant d’être le maître d’un homme ; les hommes seront heureux dans le travail et ce contentement amènera un art décoratif noble, populaire.
« Cet art rendra nos rues aussi belles que les bois, aussi suggestives de hautes pensées que la vue des montagnes ; ce sera un plaisir et un repos, non plus un accablement des sens de venir de la campagne dans une ville ; chaque homme aura une maison belle et décente, convenant à son esprit et propice à son travail ; tous les ouvrages de l’homme avec lesquels nous vivons et dont nous nous ser-
vons seront en harmonie avec la nature, seront raisonnables et beaux. Nulle beauté, nulle splendeur, de celles que la main et l’esprit de l’homme peuvent créer ne manquera aux bâtiments publics. Dans aucune demeure privée il n’y aura des indices de gaspillage, de pompe et d’insolence. Chaque homme aura sa part du meilleur. »
Vous venez d’entendre le généreux acte de foi du poète artiste qui a consacré sa vie au relèvement de l’art populaire.
Il reste encore une raison plus profonde et plus impérieuse que celles exposées iusqu’ici pour nous inciter à croire que l’art et la conscience ne reparaîtront pas dans le travail, d’une façon suffisante tout au moins, avant que l’humanité ne se soit régénérée par la pratique loyale du communisme.
William Morris a écrit souvent, dans les admirables pages consacrées par lui à ces questions, que l’art populaire était l’expression de la joie dans le travail d’une chose. Je ne connais pas de définition plus juste. Oui la beauté d’un objet donne la mesure du bonheur éprouvé par celui qui l’a façonné. Mais les conditions requises pour que l’homme prenne intérêt et plaisir à son labeur quotidien changent avec les modes successifs de la production.
Le sauvage prend un plaisir intense et ap-
plique toute son attention à graver la courge qui lui sert de bouteille, à orner ses armes, à sculpter et à peindre ses meubles rudimentaires, parce que ces objets sont les compagnons inséparables et les moyens même de son existence.
Si les artisans du moyen-âge, menuisiers, forgerons, maçons, etc., ont laissé des ouvrages qui font aujourd’hui notre admiration et notre désespoir, c’est que ces travailleurs vivaient à côté de leur œuvre et dans son intimité. Dans la maison qu’ils avaient bâtie, meublée ou décorée ils étaient reçus en amis, admis à consulter leur ouvrage ancien pour de nouveaux travaux et à discuter avec des compagnons de métier, le mérite ou le défaut de leur travail. Ils n’avaient pas peur de mettre le meilleur d’eux-mêmes dans leur œuvre parce qu’ils savaient que ces œuvres restaient près d’eux et que de la sorte ils ne se dispersaient pas avec elles. Tout cela, il va sans dire, inconsciemment. Aujourd’hui encore, en des villages reculés où les mœurs n’ont pas trop changé depuis des siècles, tel menuisier exécute, pour un laboureur du pays, des meubles d’après des traditions de fini et de solidité perdues depuis longtemps chez les industriels de nos villes. Et ces meubles sont commentés, discutés, appréciés par tout le village.
Mais les faits de ce genre restent des exceptions. En raison du développement industriel et de l’accroissement des besoins, la production de personnelle ou de quasi personnelle est devenue de plus en plus sociale. Et en même temps que la division du travail spécialise davantage chaque travailleur, le cercle de ceux pour qui il œuvre s’agrandit, les produits de son travail s’éloignent et se dispersent. Aujourd’hui des découvertes scientifiques et des complications industrielles nées d'un désir constant de mieux être nous ont conduits à l’extrême limite de cette forme de production dispersée et anonyme. Aujourd’hui où l’activité quotidienne de milliers d’individus est nécessaire à l’entretien, même très modeste, d’un seul ; non seulement on ne travaille plus pour soi, mais on connaît même rarement ceux pour qui l’on travaille. Le travail sur commande disparaît de jour en jour. Et cela se conçoit si l’on songe au trop petit nombre d’objets qu’il peut fournir.
Aussi n’est-ce plus comme autrefois dans une sorte d’égoïsme, que l’homme de l’avenir trouvera la joie de produire, mais au contraire dans un sentiment qui s’impose de jour en jour un peu plus, et qui s’appelle la solidarité. Quand la société enfin libre s’ofîrira au regard de ses membres comme un ensemble d’efforts dont chacun est indispensable, et dont
aucun ne peut se détacher, s’isoler, sans perdre en même temps sa raison d’être et sa récompense, quand chaque travailleur, en face de son ouvrage, songera qu’au même instant des milliers d’êtres égaux à lui et libres comme lui travaillent pour lui, quand il sera certain que le bénéfice de leur travail lui parviendra sans être rogné par toute une hiérarchie d’exploiteurs, en cette pensée il puisera la joie d’œuvrer, et de son âme apaisée, reconnaissante, cette joie passera dans son œuvre sous forme de beauté. D’un mot, l’homme de la société future travaillera pour autrui avec autant d’ardeur et de conscience qu’on en peut mettre à travailler pour soi. Si le travail, de nos jours, est presque toujours défectueux, c’est que la production réellement sociale dans les faits, ne l’est pas encore par les intentions. Aujourd’hui nous produisons mal parce que, dominés par l’idée du salaire, nous produisons pour autrui sans le vouloir, sans même y penser. Demain nous produirons pour autrui, parce que nous le voudrons, et alors seulement nous produirons bien.
Le seul progrès dans le sens du communisme et de l’anarchie peut donc nous conduire vers une époque où l’art, comme autrefois, se montrera dans nos plus humbles travaux. Ceux-là se trompent qui attribuent la détresse actuelle de l’art à l’abandon des vieilles mœurs et ten-
tent de les ressusciter. Si hospitalières à l’art que puissent nous paraître les civilisations disparues, elles comportaient tant de tristesses que nul homme sage ne les voudrait revivre, à supposer qu’il le pût.
Si l’on songe seulement aux merveilles d’art, reliques de nos musées, et qui étaient pour les anciens des ustensiles d’usage journalier et de fabrication courante que l’on n’avait pas crainte de casser ni d’endommager, certes on trouve belle l’existence antique. Mais comme le tableau s’assombrit à la pensée de l’esclavage. Et ceux qui ont entre leurs mains les travaux admirables de nos anciens ouvriers d’art, songent-ils qu’ils viennent d’une époque où des misères qu’heureusement nous ne connaissons plus tenaillaientl’homme, âme et corps ?
D’ailleurs retourne-t-on vers le passé ? La route ne s’effondre-t-elle pas sur nos traces à mesure que nous avançons ?
Certes des jours reviendront où la vie sera belle, harmonieuse dans ses plus petits détails comme celle des Athéniens au temps de leur gloire, où les artisans seront habiles et amoureux de leur métier comme ceux du moyen-âge. Mais de même que l’art populaire de l’avenir ne ressemblera pas à celui du passé, il sera produit, croyons-nous, par des
causes différentes et prouvera d’autres sentiments.
L’art populaire des époques révolues fut presque un art d’inconscience, produit de l’instinct personnel, soit une récréation de l’individu isolé, ou faiblement groupé, soit une consolation à la vie mauvaise. L’art populaire de demain sera produit par l’intelligence consciente, le sentiment de la solidarité sociale et l’enthousiasme de la vie rationnelle.
Entre ces deux formes de l’art populaire dont l’une est morte irrémédiablement et l’autre pas encore née, il n’est pas étonnant qu’une période chaotique se soit ouverte, où le sens du beau a presque disparu. Le moment où nous sommes de l’évolution est si solennel, le pas que nous nous apprêtons à faire sera si énorme que l’humanité s’en ressent en tous ses modes d’activité, comme l’individu à l’âge critique où d’enfant il se fait homme. Et de même qu’à cet âge les jeunes gens sont gauches et malgracieux, de même l’humanité moderne, sans beauté et sans grâce, a dépouillé le charme de l’enfance sans avoir revêtu encore celui de la maturité.
Il me reste à vous entretenir, pour épuiser le sujet de cette causerie, de l'art en ses manifestations les plus élevées, c’est-à-dire de l’art résultant de tendances individuelles chez des hommes spécialement doués et consistant non plus à embellir des objets d’utilité, mais à créer des œuvres de délassement, de plaisir et d’enthousiasme humain.
Cet art se trouve actuellement, comme son frère mineur, bien au-dessous de ce qu’il fut à certaines époques et ses destinées me semblent, elles aussi, liées à une rénovation sociale.
A quelque moment de la civilisation que l’on se reporte, on remarque qu’au fond de l’œuvre d’art — poésie, drame, statue, tableau, etc. — il n’y a pas autre chose que l’homme haussé par le génie de l’artiste à une puissance supérieure, en laquelle la foule des autres hommes viennent puiser — pour ainsi dire —
une conscience de leur humanité plus haute, plus aiguë, qu’ils ne la trouveraient au fond d’eux-mêmes.
Mais l’homme, sujet unique, matière éternelle et inépuisable de l’œuvre d'art, n’est compris et fixé par l’artiste, en son œuvre, qu’à travers les mœurs, les habitudes sociales, les manières d’être, les croyances particulières à chaque époque, en un mot qu’à travers un type d’humanité à peu près fixe pendant un certain temps. Ces modes divers d’activité et de croyance humaine qui inclinent du même côté les hommes d’un même âge, comme le vent les épis d’un champ, sont des données communes au créateur de l’œuvre et à ses contemporains.
En elles l’artiste puise l’inspiration, le désir de manifester son émotion aux hommes de son groupement social et l’assurance qu’il sera compris d’eux.
Lorsque, sur le flanc d’un coteau, avec le ciel pour plafond, les montagnes et la mer comme décors, le grand Eschyle fit représenter son drame des Perses , huit ans à peine s’étaient écoulés depuis la victoire des Grecs à Salamine : Athènes était encore toute vibrante du triomphe de sa liberté contre le despotisme oriental.
C’était pour de rudes guerriers que les
poètes du temps d’Homère chantaient leurs récits de bataille.
Au moyen-âge le même sentiment religieux dominait la foule qui s’agenouillait sur les dalles des Cathédrales, le constructeur qui élevait au ciel, comme des actes de foi, ses flèches et ses tours, et le sculpteur qui traduisait, en des grimaces de pierre, l’horreur du croyant pour les infernales tortures.
Parmi les œuvres des siècles passés, les plus belles, les plus admirées de tous furent élevées à la gloire de la divinité ou de la guerre ou bien, encore, pour célébrer la puissance d’un homme, chef et conducteur d’autres hommes. Il en est ainsi de l’épopée homérique, du drame grec, de l’architecture gothique et de la peinture italienne du XV* siècle.
Aujourd’hui d’où soufflera l’inspiration ?
Nous avons encore des religions et des autels. Seulement nous n’y croyons plus. Selon les paroles si profondes de Frédéric Nietsche « le prêtre moderne sait lui aussi qu’il n’y a plus de Dieu, plus de péché, plus de Sauveur ». Et voilà pourquoi les temples qui s’élèvent de nos jours sont, au lieu de monuments grandioses, des immeubles quelconques. Voilà pourquoi, aussi, les scènes religieuses où s’obstinent des peintres médiocres sont sans valeur.
Comme les Grecs de Salamine nous faisons la guerre. Et la guerre moderne n’est pas une guerre pour rire. Une seule de nos batailles laisse sur la terre assez de morts pour défrayer toutes les guerres célèbres de l'antiquité. Or vous connaissez notre littérature militaire — depuis les chants de M. Déroulède jusqu’aux récits de M. d’Esparbès. Pourquoi nul moderne poète ne traduit-il l'émotion de la lutte, la fièvre du massacre, ni ne chante la gloire de vaincre? C’est que si la guerre existe encore, il n’y a plus de guerriers. C’est qu’au champ d’honneur, on nous traîne, aujourd’hui, comme bestiaux aux boucheries. C’est que la guerre au lieu d’être un enthousiasme est une honte. Jadis réservée aux plus nobles, aux meilleurs d’entre les hommes, elle est aujourd’hui métier de brutes et de lâches. Les grands massacreurs parmi lesquels se recrutaient les héros autrefois nous semblent, à nous, des bandits sinistres. Au retour de leurs exploits, iis n’oseraient plus se montrer, dans les rues, s’ils ne se savaient protégés que de leur seul prestige.
Et de tout il en est ainsi. En vain chercheriez-vous dans notre société misérable une manifestation de l’activité humaine, une foi, un sentiment qui puisse être pour la foule et pour l’artiste ce lien, ce moyen de communier ensemble à la vie supérieure de l’art.
Les institutions, les lois, qui nous régissent sont des survivances du passé, ne nous inspirant plus que haine et mépris. Nous ne croyons à rien de ce que nous faisons chaque jour et notre vie, superficielle et vide, s’écoule comme en une ville où les maisons n’ayant plus que des façades, sans rien derrière, les habitants seraient réduits à de perpétuelles errances. Certes nous voulons jeter bas ces façades, et reconstruire plus solide, sur un autre plan. Mais tant que nous ne l’aurons pas fait, nous resterons entre deux conceptions de la vie. Et si l’on admet que l’œuvre d’art n’est que l’expression très haute de la vie, qu’une idée, pour s’y épanouir, a dû battre confusément dans le cerveau de milliers et de milliers d’hommes, dites si jamais une époque fut moins propre que la nôtre à l’inspiration artistique ? Nous ne croyons plus à la vie que nous vivons et nous n’avons pas encore réalisé celle que réclament nos aspirations. L’actuelle forme sociale n’est plus assez sincère pour que s’en dégage un enthousiasme créateur et celle vers qui s’élèvent nos désirs, la seule que nous pourrions accepter, n’est pas encore apparue.
En cette faillite des institutions, des idées anciennes dont l’apparence seule survit à la réalité défunte, devant cette momentanée dislocation du type humain, pas encore recons-
truit sur un plan nouveau, les facultés créatrices de l’artiste se trouvent en désarroi. Et en face de ces choses mortes d’où nulle inspiration ne peut surgir, ceux qui — en d'autres temps — seraient allés tout droit vers les hautes et larges conceptions, vers les généralisations synthétiques s’éparpillent de ci, de là, aux notations fugitives, aux patientes photographies du monde extérieur, aux dissections malsaines d’un sentiment, ou bien encore aux laborieuses et froides résurrections d’une époque lointaine.
Certains ne jugent dignes de l’art que d’exceptionnelles monstruosités. D’autres l’érigent tout entier sur une étroite formule de science, sur une proposition philosophique très infime. Des œuvres dites d’art, c’est-à-dire, ne l’oubliez pas, de joie ou d’enthousiasme, d’humanité glorifiée et simplifiée, sont plus arides à dépouiller qu’une dissertation de science. D’autres sont compréhensible à quelques dizaines d’initiés.
De jeunes esthètes écrivent un livre de théorie afin d’expliquer l’art qu’ils vont faire.
Presque tous, à défaut d’un puissant motif de création les dominant, prennent pour la fin de leur effort ce qui en devrait rester le moyen, c’est-à-dire le mode d’expression choisi, verbe, forme, couleur, etc. . .
Devant les productions de notre siècle nous
sommes intéressés presque toujours mais rarement émus parce qu’en de telles œuvres* reflets de telle ingéniosité, de tel tempérament, commentaires d’une doctrine ou d’un fait-divers, on ne sent pas battre la vie d’un peuple ni respirer l’âme d'une époque. Et ceci nous explique pourquoi vingt ou trente années suffisent à l’écroulement partiel des renommées artistiques modernes les mieux assises, tandis que d’autres, très vieilles planent au dessus du temps.
En affirmant, tout à l’heure, que parmi notre désarroi social nulle conviction ne vibrait assez intensément pour inspirer l’artiste, j’exceptais, il va sans dire, le dégoût même de ce désarroi et l’espoir d’une justice, d’une harmonie entre les hommes. Confuses et latentes chez le grand nombre, claires et agressives en quelques-uns, ces aspirations habitent la pensée de tous. Je ne crois pas qu’à aucun moment de l’histoire humaine, l’idée révolutionnaire ait jamais atteint ce degré de tension exaspérée, ne soit devenue à ce point l’idée fixe. C’est que jamais, probablement, non plus, pareil écart n’exista entre ce qui pourrait, ce qui devrait être et ce qui est.
Cet âpre désir vers d’autres mœurs sociales qui seul émerge violemment de l’universelle veulerie et dont témoignent des héroïsme^ pareils à ceux relatés par l’Histoire, devait in-
fluer sur l’art. Parmi les artistes dont le mode d’expression comporte surtout la traduction de la pensée, c’est-à-dire les littérateurs, beaucoup, vous le savez, se sont faits les promoteurs de l’ordre nouveau. Je pourrais établir une longue liste dont chaque nom évoquerait en votre mémoire d’ardents plaidoyers pour les humbles, des exhortations à la dignité, d’exaspérées révoltes, des glorifications hautaines de l’individu.
Aux œuvres de ce genre, expressions de pensées puissantes, manifestations d’âmes ardentes et généreuses, très vivantes parce qu’elles procèdent de la seule idée qui vive à notre époque, il manque pourtant, je crois, certains éléments indispensables de l’art très pur et très noble, je veux dire la sérénité, la calme grandeur, l’objectivité. Cet art est un élan vers ce qui doit être, tandis que l’art très grand semble plutôt avoir été toujours et devoir rester la consécration, l’enthousiasme de ce qui est. Ces œuvres satisfont nos aspirations vers la justice plutôt que la beauté. Et la beauté perd en elle ce que la justice y gagne.
Elles sont des faits de lutte, transitoires, tiennent de cette lutte leur caractère d’outrance, et de tourmente. L’art dans son sens le plus élevé reste d’ordre contemplatif.
C’est d’ailleurs une caractéristique de toutes les époques accédant aux révolutions, et
de la nôtre en particulier, que les intelligent ces les plus compréhensives, les natures les plus ardentes soient impérieusement réclamées par la lutte au détriment de l’art pur et calme. Et c'est pourquoi ceux qui croient que la beauté indépendamment de toute utilité, de toute morale a un rôle à remplir dans le monde, aspirent ardemment vers la société où l’artiste et ses compagnons, débarrassés ensemble du devoir révolutionnaire, forme transitoire de la lutte pour vivre, pourront s’élever ensemble à la contemplation de la beauté pure, aux nobles jouissances de l’art.
On se lamente, un peu partout, chaque jour sur l’insuffisance, la médiocrité, le chaos sombre où se débat l'art de notre temps, à peine éclairé, de loin en loin, par quelque lueur. Mais combien aperçoivent la vraie cause du mal et combien surtout osent la dire ?
Les critiques et commentateurs de profession ont vite fait, sur ce point, de se mettre l’esprit en repos.
Le monde est trop vieux, disent-ils. En art tout a été fait et refait. Pas une idée, pas un sentiment, pas une passion qui n’ait été exploités trop de fois pour que quelque chose reste à glaner aux derniers venus. Et de gaieté de cœur — car ceux qui parlent ainsi n’aiment ni ne comprennent l’art — ils vouent, pour la
consommationîdes siècles, l’humanité aux décadences fangeuses.
Appliquée à l’invention dans les arts, cette constatation d’épicier regardant diminuer sa boîte à sucre serait amusante, si elle ne dénotait, une fois de plus, le parti-pris de stagnation installé en l’esprit de tous ceux commis de nos jours à l’éducation delà foule. Non, les sources d’inspiration ne diminuent pas à mesure qu’on y puise. Elles tarissent naturellement quand l’humanité déserte des croyances surannées, des modes d’activité et de relations sociales ne répondant plus aux conditions de la vie matérielle.
Bien que le sentiment religieux ait produit la plus merveilleuse et la plus longue floraison d’art que l’on connaisse, soyez sûrs qn’il susciterait encore de grands peintres, de grands architectes, de grands sculpteurs, et de grands poètes si la croyance en une vie future ne quittait pas les cerveaux devant la certitude, chaque jour croissante, de trouver ici-bas le bien-être. Une idée commence à ne plus inspirer d’œuvres belles lorsqu’elle intéresse un trop petit nombre d'hommes pour valoir cette consécration suprême qu’apporte l’art. Mais une idée ne disparaît que sous la poussée d’idées nouvelles. Et voilà pourquoi, seuls, les esprits chagrins ou réactionnaires peuvent désespérer de l’art.
Certes notre monde— entendu au sens d’organisation sociale — est trop vieux et comme un arbre à demi-mort il ne porte plus que fleurs chétives et fruits amers. Mais au fond de lui est le pouvoir d’être jeune demain. Et parce que nous croyons à demain, nous autres, nous ne désespérons ni de la justice, ni de la vérité, ni de la beauté.
Oui, l’œuvre d’art sublime, semblable à celles que nous ont léguées de rares et grandes époques, renaîtra parmi nous. L’œuvre de l’avenir sera-t-elle de verbe, de sons, de couleurs, de formes ou de tout cela ensemble, taillée dans la pierre ou construite avec le fer? nous n’en savons rien.
D’après quelle esthétique, quelles conventions? nous ne le savons pas davantage.
Mais ce qu’on peut affirmer, parce que l’exemple du passé nous y autorise, c’est que la résurrection de l’œuvre d’art — au sens très élevé que je donne pour l’instant à cette expression — se produira quand les hommes vivront réellement leur vie, l’accepteront, s’y intéresseront.
Or, dès aujourd’hui, nous est-il possible d’accepter toute autre manière de vivre que celle où le travail sera heureux et libre, où nulle parcelle de ce bien-être auquel nous avons droit de par l’effort des siècles ne res-
tera plus aux griffes d’un seul maître, d’un seul exploiteur ?
L’intégrale et fraternelle prise de possession du patrimoine humain, d’où jusqu’à présent, pour une raison ou pour l’autre, nous fûmes écartés, tel est, désormais, le seul événement capable de faire passer sur le monde un grand souffle d’enthousiasme. De ce souffle naîtra l’œuvre forte et belle. Et jamais, sans doute, l’œuvre n’aura été plus belle, ni plus forte, parce que jamais l’âme humaine n’aura été remplie d’une telle satisfaction, ni secouée d’un tel délire.
Je vous ai dit, jusqu’ici, ma conviction que nous n’assisterions pas à une floraison imposante de l’art, dans toutes ses manifestations, avant de nous être purifiés par la pratique d’une nouvelle vie sociale. Et j’espère que si vous croyez, comme nous, à la nécessité de l’art pour charmer la vie, vous aurez déduit de cette conviction, si vous la partagez, un motif nouveau d’ardeur révolutionnaire.
Mais en rester là ne serait pas accomplir ma tâche jusqu’au bout. Pour être inclémente aux arts, une époque ne saurait leur être mortelle de tous points. Il n’y a pas, dans le développement de l’humanité, des ruptures aussi nettes, des catégories aussi tranchées. Et toujours les époques de décadence montrent
parmi la tristesse des agonies la joie du renouveau.
Jusqu’à ce que la société soit sérieusement amorcée vers sa destinee réelle et mise en possession de son héritage, comment prétendre que l’artiste ne doive essayer de s’élever, et nous avec lui, à la joie du Beau? Comme dit William Morris, il faudrait rattraper un jour ce temps perdu, car il est des traditions, en art, qu’il importe de garder si l’on ne veut pas se trouver devant tout un édifice à reconstruire.
Et puis l’œuvre belle n’est pas seulement le résultat de certaines conditions sociales. Elle naît de l’union du milieu social arec un tempérament d’artiste. Or ces tempéraments, plus ou moins fécondés par les circonstances sont, à chaque époque, en nombre à peu près égal, demeurent en dépit de tout et s’efforcent à créer.
A ces hommes doués de facultés créatrices incombent môme, semble-t-il, au-dessus du devoir révolutionnaire, le même pour tous, des obligations plus hautes dans la lutte présente. Ou plutôt en tant qu’artistes, ils doivent ac- •complir leur tâche autrement que les autres.
Je vous ai parlé déjà de ceux qui se sont mis tout entiers au service de l’avenir meilleur. Leur œuvre lutte directement pour la justice future. Aussi ceux-là comprennent-ils la né-
cessité d’appeler vers elle ceux pour qui moralement, logiquement elle fut conçue, ceux qui peinent et qui luttent et qui espèrent. A de telles initiatives est due précisément, en grande partie, notre tentative d’art social.
Mais parmi ceux d’aujourd’hui, beaucoup n’ont pas subi à ce point l’emprise de notre fièvre révolutionnaire. Restés de simples artistes, œuvrant à la seule gloire de la beauté, ils ne se sont pas sentis incliner vers l’œuvre à tendance sociale. Est-ce à dire qu’ils n’aient rien à faire avec nous ? Pas le moins du monde. Leur place au contraire est marquée dans nos phalanges. Et, instamment, nous les prions de venir la prendre car dans la lutte que nous livrons contre ce temps, ils peuvent beaucoup.
L’œuvre belle ne pouvant être conçue qu’en dehors de toute discipline, de toute formule, de toute autorité, comment telle affirmation d'une libre personnalité n’inciterait-elle pas à l’indépendance, à l’orgueil et au respect de soi ?
Et dans les circonstances présentes l’œuvre b elle peut faire plus encore pour l’avenir meilleur. En une société hostile à l’art et méprisante, toute tentative d’art sincère est une insulte et une révolte. Par contraste la beauté lumineuse rend plus noires les ténèbres où nous nous débattons. Et l’atmosphère de suave lé-
gèreté qu’elle crée tout proche d’elle fait irrespirable l’air ambiant.
Si comme j’ai essayé de vous le montrer tout à l’heure, jamais hommes ne furent moins que nous des hommes d’actualité, de repos, si nous n’existons que par nos aspirations vers autre chose, notre vie s’étant retirée et concentrée dans nos yeux tendus vers l’avenir, il arrivera d’ailleurs que l’artiste ne puisse réaliser son œuvre qu’en créant inconsciemment, par un effort d’imagination, l’atmosphère de demain.
C’est ainsi, par exemple, que la peinture de Puvis de Chavannes par ses visions d'humanité libre, intelligente et travailleuse, partagée entre le labeur utile et le jeu bienfaisant nous entraîne loin du présent maussade vers le temps plus heureux où l’art sera vraiment un enthousiasme, la vie étant une joie.
De bien des façons encore, l’œuvre conçue en vue de la seule beauté prend une valeur sociale.
Vous avez entendu parler du nouvel Art Décoratif dont William Morris fut le promoteur en Angleterre et qui passionne aujourd’hui tant de jeunes talents. Un motif de décoration n’est guère propre à soutenir une thèse, ni à émettre des idées. Et pourtant cet art nouveau n’en lutte pas moins très efficacement pour l’avenir égalitaire.
Ce souci de beauté, assumé par quelquesuns, en la décoration de nos demeures, la fabrication de nos meubles, etc., implique d’abord pour se pouvoir généraliser la disparition du commerce et de la brocante.
Comme il ne peut y avoir d’ensemble décoratif satisfaisant sans que toutes les parties soient traitées et combinées en vue l’une de l’autre, cet art exige encore l’éducation intégrale et commune des travailleurs et, pour que l’unité soit réelle, leur bonne confraternité basée sur l’égalité sociale.
Et que d’autres conditions seraient encore nécessaires — irréalisables, bien entendu, dans notre misérable société — pour mettre un peu de beauté en nos demeures et de poésie en nos villes ! Le tenter dans les circonstances actuelles, c’est donc nier ces ramassis de tâcherons stupides et de banquiers rapaces que sont aujourd’hui les agglomérations humaines. Exécuter avec art et montrer de telles œuvres c’est susciter — avec le désir de vivre au milieu d’elles — la pensée de réaliser les conditions sociales nécessaires pour qu’elles soient possibles toujours et partout.
Et ce renouveau de l’Art Décoratif dont nous ne pouvons attendre que des essais bien humbles tant que le milieu social ne sera pas modifié, acquiert, ainsi, une haute et merveilleuse portée comme annonciateur d’une épo-
que meilleure, comme stimulant pour nos énergies à précipiter la chute du vieux monde.
Telle est d’ailleurs la signification que prend ce mouvement d’art aux yeux de ceux-là même qui le tentent. « Le mouvement, dit M. Henry Van de Velde, un de ses plus fervents adeptes, le mouvement est révolutionnaire, et il convient d’avertir loyalement le public qui semble octroyer une certaine faveur à cette renaissance qu’il joue avec le feu et qu’il y voit d’autant moins clair que le moyen est inédit.
« C’est que nous avons choisi la beauté pour amener la société vers du meilleur. La beauté n’est pas le rameau d’olivier, c’est le glaive ! Nous avons choisi la beauté pour combattre, parce que son aspect heurte la société, la blesse d’une permanente injure. Et pour que l’action soit sûre, nous avons voué la beauté à nos besoins. Rien de ce qui touche à l’homme ne peut ne pas être beau; ainsi les yeux, la bouche, les mains, les pieds s’y brûleront de ceux qui s’obstinent à ne pas la reconnaître. »
Vous le voyez donc, chers camarades, et ceci s’adresse surtout aux artistes qui peuvent être en cette salle, quelle que soit la façon dont vous ayez compris l’art, quelle que soit la diversité de vos tempéraments, de vos goûts et de vos travaux, si réellement vous êtes épris de beauté votre œuvre sera sociale dans une
forte mesure, en ce sens qu’elle élargira les pensées, élèvera les âmes vers des mœurs plus harmonieuses et plus équitables. Et si vous vous pénétrez, une fois, de cette conviction vous comprendrez qu’à ceux capables de créer le beau il appartient aussi de faciliter parmi les hommes sa mission bienfaisante. Et vous trouverez l’énergie suffisante pour diriger eette mission là où, le plus utile, elle portera les meilleurs fruits, c’est-à-dire vers le peuple.
Vous dites : A quoi bon ? Il ne comprendra pas. Mais avant de comprendre il faut qu’il voie, qu’il entende, qu’il lise. Et comment verrait-il, comment entendrait-il, si vous réservez votre œuvre aux lieux d’exhibition et aux vitrines où le snobisme riche a seul accès ? Appelez donc devant elle vos frères de l’atelier et de l’usine. Ce sera une nouvelle façon, et non la moiüs utile, de faire de l’art social.
Chaque jour vous vous adressez aux représentants d’une classe impuissante tandis que sont oubliés ceux-là de qui l’avenir dépend et qui le feront meilleur selon que sera plus large leur compréhension, plus affiné leur goût, plus cultivé leur cerveau. Chaque jour vous parlez à des morts au lieu d’aider ceux qui vivent à prendre conscience de leur vie.
Puisqu’en créant de belles choses, en manifestant votre amour de beauté, votre haine
de laideur, vous méritez réellement, à vous et aux autres, une société plus douce, plus clémente, soyez logiques jusqu'au bout, venez à ceux qui veulent instaurer ce nouvel ordre.
Et ainsi, par votre aide, nous tous les révolutionnaires, nous nous affirmerons mieux des hommes nouveaux parmi le vieux monde. Et nous nous sentirons plus forts pour signifier que sur la route du Progrès, où l’obstination d'une classe nous arrête, nous sommes dignes de passer et nous voulons passer.