‹ L'Art et les artistes (volume 2)Chapitre 89 sur 125 · ZIEM · texte numérisé non relu

ZIEM

Le Mois Artistique

La salle des Zicin. — Bien que l'inauguraiion officielle ait été reportée à l'automne, les nouvelles salles du Petit-Palais sont ouvertes au public, et elles ont eu une très bonne presse, pour emplover une locution usuelle dans le journalisme. L'atelier de Dalou où sont des reliques précieuses, évocatrices d'une belle et noble figure d'artiste, les produits de la Manufacture de Sèvres (retour de Saint-Louis , desquels il faudrait traiter avec la verve judicieuse du maitre Bracquemond,ont été placés à coté des œuvres de Carriès, — est-ce ironiquement? — enfin le legs ante mortem de Ziem a motivé de très nombreux articles, çà et là; violentant les appréciations de la postérité, — la reconnaissance atténue forcément la critique, — le chantre de Venise et de Constantinople a fait à la Ville de Paris un cadeau princier, surtout si l'on s'en rapporte à la cote actuelle des marchands. L'aventure cette fois aura bien tourné, mais il pourrait y avoir là un précédent dangereux, car on serait peut-être fort embarrassé si tel ou tel membre de l'Institut faisait de même et dégarnissait les murs de son atelier pour couvrir ceux d'un musée; les achats

par l'Ktat ou la Ville sont désormais superflus, il sutfira d'attendre un geste de générosité ou d'égotisme.

« Certains peintres, qui font la chasse au sujet, disait Henner, peuvent faire des littérateurs de talent, mais des peintres, je le nie. Que m'importe le sujet dans un tableau! Voyez telle (uuvre de maitre : qu'y a-t-il? Deux taches blanches qui sont des femmes, sur une tache verte et une tache bleue qui forment un fond d'arbres et un ciel. Où est le sujet? On n'en sait rien. Mais il v a une grâce, une poésie, une séduction, une harmonie ! Mais ces taches accumulées font naître en vous une impression, vous causent une joie! Mais

tout cela, c'est de la peinture » Cette théorie,

qui en l'occasion semblait appartenir à M. Josse, orlèvre, s'applique exactement à Ziem; oui, c'est de la peinture, et c'est le plus bel éloge qu'on en puisse faire, éloge que bien peu méritent aujourd'hui; pour le prouver, il n'était pas nécessaire de tant de cadres, deux ou trois eussent suffi, au besoin une simple palette. Une monotonie, rutilante d'abord, brutale et criarde ensuite, émane de cette collection, où le procédé de fabrication

se répète inlassablement, sans rien des reciierciies délicates de nos grands paysagistes, sans cette vision patiente et aiguë des impressionnistes; c'est tout le temps le gilet rouge de Gautier : ce romantisme flamboyant date un peu! Si le peintre imitait les confidences du tambourinaire de Daudet, il dirait sans doute : « Ça m'est venu en voyant les Turner ». Mais, dans les œuvres de celui dont est passionné M. Grouli, il y a plus de grandiloquence, plus de lyrisme; la féerie devient de l'apothéose, la lumière ruisselle, le soleil éclabousse, l'atmosphère vibre: la comparaison, à la trop pousser, serait de mauvais aloi.

.. Tiens, un Ziem! » D'un trottoir à l'autre, sur le boulevard ou rue Lafiîtte. M. Tout-le-Monde prononce aisément cette exclamation; la marque est connue, le sujet traité étant en somme toujours le même; c'est éclatant d^ couleurs, très poussé de tons, de l'orientalisme bleu et rouge, qui donne l'illusion de l'azur de la mer et du ciel, de l'or du soleil, de la pourpre des velours; c'est la Venise des doges, celle de l'histoire, une Venise des fêtes de jadis, une Venise que nous ignorons, qui, malgré son éclatance, n'a pas le charme exquisement mélancolique de la ville morte oii nous fiimes, de cette Bruges de Tltalic si mystérieuse, si somnolente parmi ses lagunes, dont les palais semblent des fantômes de demeures, dont le silence est impressionnant jusqu'à l'effroi ; cité de poésie éteinte, de rêve évanoui, qui apparaît immobile et froide dans son linceul d'eau. Vue à travers le kaléidoscope de Ziem, elle est si loin de la réalité classique et contemporaine, elle semble tellement un décor de féerie, que notre souvenir en est absent, ne s'y peut loger. « Qu'importe le sujet dans un tableau? » selon le mot de Henner. Est-ce Venise? On le prétend, à cause des gondoles noires et de feu le Campanile.

Et cependant il est des pages ou l'incertitude n'est plus permise : ce sont celles des premiers albums sous vitrine, ce sont certaines aquarelles, notations précises, sincères, qui ont une netteté documentaire, qui sont des « portraits >■ autant que les fameuses eaux-fortes de W'histler.

Dans la salle du Petit-Palais, notre regard est sollicité par des chansons de couleur comme les troupes de chevaux dans les marais, comme le vol des ibis, comme les paquets de roses, comme les pochades de l'avenue des Champs-Elysées, toutes choses qui prouvent le peintre; Shakespeare met cette phrase dans la bouche d'un de ses héros : « Donne-moi l'écriture d'une femme et je te dirai son caractère ». A considérer le moindre fragment de Ziem, on juge le coloriste, surtout celui de maintenant qui joue toujours

des trois mêmes couleurs et dans son atelier de Paris continue ii faire l'.^driatique. Gérome, quelques mois avant sa mort, terminait l'ne Caravane au Caire; comme je lui demandais si c'était une chose récente d'après nature ; " Non, mais j'v ai été si souvent! » On ne s'imagine pas Claude Monel travaillant de celte manière.

l'ne effigie de Ziem par Ricard, le joli artiste dont le Louvre possède le portrait d'Heilbuth, complète la donation faite au Petit-Palais ,dans laquelle il se trouve des enfantillages, comme la copie à la plume de Rembrandt ; c'est de la dévotion de soi-même exagérée!

Confcrciicc's d'art pour les é lève.s-ofjicie rs . — Elles ont été créées, en i(io2,' sur l'initiative du colonel Sauret, commandant l'école militaire de rariilleric et du génie à Versailles, et sont faites par le peintre connu P. Legrand, professeur de dessin de la Ville de Paris. L'idée, très louable, qui. à l'origine, a motivé des critiques inhérentes au succès, est maintenant admise en haut lieu, et récemment M. de Nolhac était invité à disserter, avec sa compétence légendaire, des jardins de Le Notre devant les élèves de Saint-Cyr.

Huit heures du matin, le dimanche, dans la cour du Louvre, le spectacle est curieux de ces cinquante, soixante, quatre-vingts militaires groupés avec des officiers autour d'un jeune civil à barbe de feu qui jusqu'à onze heures va les mener à travers les salles du Musée, leur expliquer l'histoire de l'An, leur montrer les chefs-d'œuvre de tous les temps, les intéresser à ces questions considérées à tort comme l'apanage exclusif des critiques professionnels ou des Cooks ambulants; de faire des manœuvres et d'étudier la tactique n'interdit pas de prendre goiit aux beautés de la peintuie et de la sculpture, il sutiit que quelqu'un vous apprenne à les aimer; et elle est éloquente, cette confidence d'un capitaine : « .Te n'oserai plus maintenant traverser une \ille de province sans aller d'abord visiter le Musée ".

Deux leçons sont consacrées au Louvre, une troisième au Luxembourg; et c'est, en un résumé ingénieux, tout l'historique de l'Art à travers les siècles et les peuples. J'ai feuilleté les notes de P. Legrand. et de simples titres révèlent la sincérité et la conscience de son enseignement, ainsi ; " Peinture décorative du xr^et du xii'' siècle, arrêtée en France par l'architecture qui, au contraire, la provoque en Italie.... Période des xiii"^, xiv'^' et xv siècles, illustrations des manuscrits, influence des miniaturistes de l'Ile-de-France; l'art parisien, .lean Malouet; les écoles de la Luire, le maître de Moulins; les écoles du Midi, Nicolas l-'ronient: le pavsage dans les miniatures, etc.... «

Ctidic Dniet.

LKBASQL K - i.a lectiric du soir

Pour le w'iW siècle sont catalogués : les peintres des fêtes galantes, des pastorales, de la bourgeoisie, les animaliers, les peintres de paysages, de marines. Et cela pourrait amener à un classement plus judicieux de nos collections; il faudrait adopter, pour l'arrangement des richesses du Louvre, un ordre chronologique absolu, ne pas forcer le visiteur à courir dans tous les coins d'une salle, lui faciliter la compréhension des filiations et des écoles. Les musées sont des lieux d'instruction, ce précieux matériel pédagogique doit être à la portée de tous; les conférences de M. P. Legrand ont prouvé à M. Homolle la nécessité d'un remaniement général, auquel on ne pourra qu'applaudir.

.1 ti-ijvcrs les iitcliers. — Une maisonnette au bord de la Marne, entre deux ponts; la grille en bordure du chemin de halage où passent, tirant la corde, les chevaux des chalands, ce qui force le peintre à amarrer sa barque sur l'autre l'ive; des balcons de bois découpe d'où la vue embrasse

un joli décor, les toits de Pomponne reflétés dans la rivière qui coule rapide parmi les roseaux, puis au lointain le sinus clair se continuant à travers des champs que limitent des silhouettes de hauts peupliers, et un vaste horizon de ciel où se joue la féerie des nuages. Derrière l'habitation, un jardinet ombreux par-ci, fleuri par-là, remise à modèles incessamment renouvelés, couleurs et parfums.

Au rez-de-chaussée, en fouillis, en tas, des toiles, tout le labeur en train : paysages, portraits, intimités, panneaux décoratifs, esquisses rapides, schémas sommaires, pochades violentes, préparations harmonieuses, la préface des œuvres de musées.

Henri Lebasque, sociétaire de la Nationale, triomphe de plus aux Indépendants et au Salon d'Automne; insoucieux des procédés trop particuliers des Signac, Cross, et autres, il a leur réalité de vision lumineuse et vibrante, qu'il représente des déchargeurs de sable au long d'un quai, des laveuses au bord de l'eau, des faucheurs

dans une prairie, une hllette lisant sims la lampe ou à la balançoire avec sa sieiir, un goûter sur l'herbe, le clocher d'un village, un bateau de pùcheurs, la montée poussiéreuse d'une route. une sente de bois, une allée de parc; il prend ses sujets dans l'cntour immédiat, paysages et figures ; ses enfants jouant au jardin ou travaillant dans la maison, sa femme ménagère ou maman, l'inspirent tour à tour, et il traduit la poésie familiale, la vie heureuse; et toujours la couleur chante exquisement, nuque blonde ou chevelure brune. chapeau de jardin ou tablier d'école.

Paysagiste, il ne se contente pas des verdures intenses, des miroirs d'eaux, de la neige de l'hiver ou de celle des arbres d'avril, il situe ses personnages non pas sur des fonds factices d'étoffes, mais dans une ambiance de nature : tel grand portrait de femme, assise au milieu d'un parc, est révélateur des recherches intéressantes qu'il poursuit, a. par endroits, la séduction d'un Renoir.

Sa réputation n'a pas été inventée, par snobisme ou camaraderie; elle a été faite d'après ses envois successifs aux expositions; les assises en sont solides, la production progressive, et, dans le chantier de sa maisonnette, toutes ces toiles commencées apparaissent des promesses qui seront tenues.

Les envois de Rome. — A cause de la maison officielle où ils sont exposés, à cause de cette Villa Médicis d'où ils viennent, on a conservé l'habitude d'en parler; et cependant.... s'ils se trouvaient placés parmi un Salon quelconque, on ne les remarquerait certainement pas. C'est, chaque année, la même déception pour la critique, et Carolus Duran là-bas, Bonnat ici, n'y changeront rien; l'institution est fausse, le point de départ est mauvais, les résultats lamentables.

M. Sabatté a envoyé un fragment d'un tableau très confus dont une photographie nous montre l'ensemble, bricabracomanie de symbolisme qui fait songer tout à la fois à Gustave Moreau, à Gustave Doré, à Gaugum et à Chien-Caillou.

M. Guétin, qui a dû passer beaucoup de temps sur une copie dont il a marqué jusqu'aux taches, intitule le Sage une esquisse où une farandole de femmes, quelque peu dénudées, aguiche un bonhomme assis, nouveau saint .Antoine, silhouette sans caractère dans un paysage trop vaste.

M. Sietîert s'essaie à des allures d'indépendance avec des sbarcalori qui ne sont pas du peuple, mais des modèles d'atelier, faux comme le soleil groseille qui les éclaire.

M. Monchablon a barbouillé farouchement Thésée de reflets à la Ik'njamin-Constant, M. Quidor a commencé patiemment une gravure en couleurs. M. Pénat a bouguereauté des aveugles il Tanger.

En sculpture. M. Piron a usé beaucoup de plâtre pour un Rapt qui ressemble à une ballade de Lénore mise en scène au Chàtelet. M. Dautel. intéressant avec les médaillons de ses camarades, l'est moins avec son projet de monnaie. M. Terroir a besoin d'étudier Constantin Meunier, Bruxelles lui vaudrait mieux que Rome. M. Landowski fait des bustes pour le boulevard et un Rapsode pour le .lardin des Plantes.

Les architectes continuent des plans de l'Acropole ou de la Colonne Trajane, ce qui les prépare à embellir Paris de palais qui pourraient être des gares, de loggias toiturées de verrières, et autres illogiques laideurs.

Il est heureux qu'il n'v air pas de récompenses à donner, pour les envois de Rome, la distribution serait vite terminée.

Les Prix de Rame. — Bien que moins i-aniai/i qu'à l'habiiude. le sujet proposé était encore d'école, éloigné de toute modernité, prêtant à du Rubens et du .lordaëns : Silène, ivre, est surpris par deux bergers qui l'enchaînent de guirlandes, tandis qu'une nvmphe l'aguiche et le barbouille de raisins écrasés. Des chairs de sexe et d'âge ditîérents, du pavsage. un groupement, de la couleur rutilante, il v avait prétexte à tout cela : bien peu s'en sont doutés; l'un s'est souvenu pour les jeunes bergers du Pauvre Péeheur de Puvis, l'autre a cherché son Silène parmi lesSarcey de Léandre, un troisième a efféminé une nvmphe pour éventails de Duvelleroy; plusieurs ont cru bernardiser avec des ombres vertes et un ~-bigu criard. Une femme concourait, Mlle Rondenay, et la première place pourrait lui être octrovée.

P. -S. — (^n n'a pas décerné de premier prix. Mai lucE Giu.lkmot.

Supplément illustré

Numéro 1 Avril 1905

de l'Art et les Artistes

J^evue Mensuelle

Dii'ccleui-

ARMAND DAVOT

Rédacteur en clief

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