MOT
.Ul CÛMSTANTHM GUY;
D'où vient Guys? Oui nous montrera son berceau? Qui nous racontera son enfance? Oui nous décrira ses années de jeunesse, les aventures de sa vie vagabonde jusqu'au joiu' où. la soixantaine atteinte, il plantera sa tente nomade au milieu des foules parisiennes dont il va devenir l'enquêteur infatigable, après avoir promené sou originale fantaisie et sa curiosité toujours en éveil à travers l'Angleterre, l'Italie, l'Espagne, la Crimée, les pays d'Orient?
A quelle époque Guys connnença-t-il à jeter sur les feuillets volants qui lui tombaient sous la main les premières formes de ses visions de la \'ie moderne, les premières ébauches barbares de ses vives impressions? Quelle date faut-il assigner à l'éclosion des « barbouillis primitifs » de l'étrange artiste?
Baudelaire suppose que Guys avait dépassé la quarantaine lorsque l'idée lui vint d'étendre jiour
la première fois sur une feuille blanche de l'encre et des couleurs. « J'ai vu un grand nombre de ces barbouillis primitifs, écrit-il. et j'avoue que la jilupart des gens qui s'y connaissent ou jirétendent s'y connaître auraient pu, sans déshonneur, ne pas deviner le génie latent qui habitait dans ces ténébreuses ébauches ».
Et l'auteur des Ciiriosith csllic/iqitcs d'ajouter que ' .M. C. G... trouve, à lui seul, toutes les iietites ruses du métier, qu'il fait, sans conseils, sa propre éducation et que, devenu puissant maître, à sa manière, il ne garde de sa première ingénuité que ce qu'il en faut pour ajouter à ses riches facultés un assaisonnement inattendu... »
Jugement d'une irréprochable justesse, mais qui
(i) A l'heure où tant de solennels et rkliculcs niontnneiits sont Iiréniaturément érigés à des notoriétés éphémères, le Syndical lU la Presse arlisltqiie se préparc à inaugurer au cimetière de l'antin le buste de Constantin Guys, dû au ciseau du sculpteur Godebski. ijiii fut son ami.C'cst là uneheureuse initiative à laquelle applaudiront tous les admirateurs du ■ peintre de la vie moderne ■.
laisse encore le lecteur (Unis l'ignorance de l'heure historique où (iuys, « absorbé par les images qui remplissaient son cerveau ». tenta pour la première fois d'en fixer définitivement le souvenir, dans ces croquis agités, dans ces sombres et lumineuses peintures dues aux combinaisons les plus invrai-
semblables d'i-ncr rouge \'ineux. de lilas tendre, de \-iok't-é\'i''(lUi'. de j-éjiia, de blancs rehauts de gouache....
Ou ' ini]iort e.
d'ailleurs :•' Et puis, en (UM'initive, ne wuit-il jias mieu.x. niab gré la cmidsité de jilus en jihis aiguisée des nombreux admirateurs de (luys, que le \'oile de mystère qui enveloppe sa vie ne se soulève qu'avec une discrète lenteur.
L ' i m p r é c i s i o n troublante du personnage ne 1 ) e u t nui r e à l'étrangeté de l'ceuvre.
Œuvre étrange assurément, — mais liien jilus encore par la singulière originalité de l'interprétation, par sa violente activité, l>ar l'agitation ilu métier, que d'une banalit lati\x- ; t\'pes
Chine, de bleu de Prusse, de
l'ourlet de leurs robes à volants et à falbalas ; hal)ituées de chez Musard, de Valentino, du Château des Fleurs ou du Casino Cadet, en quête de chalands sérieu.x, leurs Suivez-moi, jeune homme an vent et comme embourgeoisées, malgré l'aspect félin de leur allure et le clignement significatif de leurs yeux ombrés, sous l'austère encapuchonne-
ment de leur immense capote à brides, sous la lomxle draperie de leurs cachemires dont la pointe vient mordre le bas des jupes traînantes.
Elles chassent avec une sorte de glissement silencieux , les MKiins perdues dans d'énormes manchons.
LES I'RC)MENErSES llavis
à la lois naïve et passionnée
par le choix des motifs, tous
courante et d'une diversité re-
e soldats empanachés et Irin-
las
gants ; groupes de lilles lassées dans des jioses d'attente sur les canapés délabrés d'innommables refuges ; cuisinières en courses dont l'allure rapide se détache avec une réelle élégance populaire sur un fond de paysage parisien troué de claires avenues ; rôdeuses aux silhouettes faméliques, aïeules sinistres et lamentables des pierreuses de Rops, de Forain, de Toulouse-Lautrec, de Steinlen...; danseuses de Mabille, soulevant d'un geste provocant
A côté de la dégradation féminine, hiérarchisée avec une rare pénétration et qui exerce sur Guys une fascination invincible, c'est la peinture des plaisirs mondains, des élégances aristocratiques, figurées dans une suite considérable de croquis et d'aquarelles, par de grouillantes sorties de bals iniblics et de théâtres, l)ar des rapides défilés de voitures emportées vers l'allée de la Porte-Maillot et où se prélassent, la minuscule « marquise » aux doigts, sous leurs capotes enrubannées, leurs toques à la hongroise, leurs chapeaux-cloche, et dans le débordement de leurs robes à volants, bombées par la crinoline, les grandes daines en renom et les biches les mieux cotées.
Puis au détour d'une allée du Bois, dont Guys sait utiliser merveilleusement le parallélisme des grands arbres, indiqués en quelques larges touches pour constituer le décor de la scène, le fond
L'ART ET I.i;S ARTISTES
AL" BOIS Iff'-'q
léger de sa rapide composition, c'est un brusque arrêt de voiture. Et l'artiste, consciencieusement attentif à tous les mouvements de ses modèles, nous décrit d'une touche rapide et fidèle le sens intime de la rencontre entre la biche et le lion sorti, comme ]iar hasard, de l'ombre des fourrés au passage de la calèche attendue.
Droits sur leurs sièges, dans une raideur presque hiératique, cochers et valets, la tête haute, im- ])eccablcment corrects, admirablement dressés, les \eux au loin, semblent indifférents à ce qui se ])assc près d'eux....
Ce ne sont là, ccrtaintment, que de petites scènes de genre, que di rapides visions de menus faits, de « choses de tous les jours », que de fugi tives impressions, saisie> par l'infatigable artiste, au courant de la plume élég.\nts et élég.\ntes
et du pinceau, en dehors de toute ])réoccui«tion de notoriété publique et d'ambitieu.x calculs. Sa joie de peindre, si manifestement répandue dans toute la vie frémissante de son «euvre, n'a-t-elle ])as d'ailleurs un glorieux prolongement dans l'opinion si flatteuse que professèrent jiour son art des juges tels (jue Manet, Paul de Saint-Victor, liaudelaire, Préault, Célostin Xanteuil. Hinty, .Vsselineau. Sainte- Beuve, ChampHeury, (iautier, les Concourt .
Delacroix lui-niènie, opinion qui, bon nombre il'années jilus tard, trouvera sa définit i\"e confirmation dans celle de connaisseurs de plus eu plus nombreux et non moins clairvoyants.
Toutefois l'esprit de ce croquiste de génie, toujours en activité d'ob.servation au milieu des brusques et déconcertantes transforma- DU SECOND EMi'iKh" (lavis) tions de la vie mon-
EFFET DE CRINOLINE |l:ivis|
daine, avait acquis une jniissance de vision ses lumnes d'une pénétration si aiguë, et aussi d'une fidélité flottement de si persistante, que les sujets de vulgarité apparente lettcs et le carcan dont il fixe à jamais les aspects fugitifs prennent. des lirides dissimulent sous la fougueuse balafre de ses pinceaux chargés mal le surprenant de sépia, une physionomie d'immutabilité d'où se aspect historique de dégage une triomphante impression de vérité histo- traits empruntés manque. Il sut l'art difficile d'extraire, avec une spon- licieusement à des tanéité géniale, le définitif du transitoire et d'enfer- beautés impériales et mer, en quelques coups de plume et de pinceau d'une princières ; ses grouilétonnante synthèse graphique, toute une époque, lantes sorties de avec ses modes successives, ses types convenus, ses théâtres et de bals allures et ses gestes particuliers et jusqu'à son publics ; son irréproatmosphère spéciale. chable carrosserie, Oui, Constantin Guys lut réellement le peintre son hippisme si parde la vie moderne sous le second Empire. De tous ticulier... traverseles artistes de cette époque, dont les rms se sont ront l'histoire de l'art presque exclusivement spécialisés dans l'étude de malgré le résumé, sujets déterminés, et dont les autres ont trop sacri- parfois un peu brutal, fié les originales et solides qualités de leur art à la de leurs fornmles re-
représentation conventionnelle de choses à peine entrevues, il fut à la fois le plus compréhensif et le plus sincère, le plus curieux et le plus évocakiir.
Après une contemplation passionnée de la vie, il sut avec une clairvoyante indépendance enfermer dans la bizarre mais impressionnante formule de son art abréviateur les mouvements les plus ïubtiJs de toute une humanité dis- ])arue.
Sans doute il est facile de critiquer l'ingénuité parfois enfantine ou barbare de cette formule imprévue. Mais en vérité ces critiques ne doivent-elles pas s'apaiser devant l'intensité de l'effet ])roduit ? Une formule d'art finit d'ailleurs toujours par s'imposer lorsqu'elle est la vivante expression de la vision de l'artiste, et qu'elle en exprime avec une fidélité originale toute la sincérité.
La courtisane de Guys, cyniipiement insolente sous la couche de son fard au rabais ou sous le dur plaquage de ses bandeaux à la russe ; ses dandys, vivantes et définitives représentations des prototypes mondains du temps : des Grammont-Caderousse, des d'Orsay, des Xigra, des Metternich, des Marcellin. des Arsène Houssa\'e, etc. ; ■nrubannées chez lesquelles le voi-
ÉTUDE DE FEMME (boiS)
préscntatives, avec la même autorité documentaire que les scènes familières des Saint-Aubin et les solennités des Gravelot et des Moreau le Jeune. Et de même qu'il est bien diflicile de pénétrer res]irit de notre xviii<î siècle sans en avoir, pour ainsi dire, respiré l'atmosphère dans l'étude des feuillets où ces artistes charmants ont déposé le meilleur de leur art, de même aussi la
VlUttslriUcd London Xews avec la régularité quotidienne d'un correspondant exemplaire, Guys ne peignit que de souvenir.
Ses lourdes femmes d'Orient apparues sous leurs voiles dans l'ombre fraîche et bleue des bazars de Stamboul ou de Scutari, ses fines et nerveuses Andalouses agitées jiar le délire tauromachique, ses élégantes ou virieuses silhouettes parisiennes ren-
ÉTrUK DE FEMME (bois)
physionomie de la société française, avec ses élégances successives et ses galanteries multiformes, échappera dans son essence à qui n'aura eu la curiosité de prendre contact avec les foules anonymes, mais d'une si suggestive apparence, dont l'u-uvre de Guys est tout plein et comme débordant.
Chez Guys, avons-nous dit, l'acuité de vision était d'une fidélité aussi jiersistante qu'elle était rapide et pénétrante. E.\i)li(pions-nous.
Sauf, peut-être, dans la suite des rapides croquis militaires pris sur le vif dans les marais de la Dobrutcha, dans les Balkans, sur le champ de bataille de Balaklava et dans les tranchées de Sébastopol, et (ju'il expédiait à la direction de
contrées dans la turbulente colnie de la grande ville :
l-'iiiirmillaiitt' cili', cité pleine <!<• rêves.
OVi le spectre en plein jiuir raccroche le passant,
les solennités militaires et nationales dont il excellait à décrire le faste avec une incomparable ardeur de vie, naquirent à l'écart du motif inspirateur sous le jeu rapide du pinceau.
Comme certains autres artistes de génie, à la ]iercei)tion synthétique et au mouvement de crayon abréviateur, il piquait, ]iour ainsi dire d'un trait, sur son calepin, le ])oint caractéristique, le « jioint lumineux » du sujet, et, rentré chez lui, il reconstituait sa vision d'après cette note évocatrice et la lixait à jamais dans la jH-rfection d'une ébauche violemment cernée d'encre, ébauche d'une impres-
ÉTUDE DE EEMME llavisl
sionnantr intcnsilc de ccmu'ur, et comme baignée (riiiK' lumière île \'ie.
11 ét<iil (le ceux ([ui. " accoutumés dès longtemps à exercer leur mémoire et à la remplir d'images, trouvent devant le modèle et la nnilti]>licit6 des détails qu'il comporte leur faculté ]irincipale trou- Mée et eounne jiaïaU'séi' «.
Lors([u'(in se repié^ente ("iu\s onx'rant le soir, à la clarté' de la lampe, dans sa unséraMe cliamLre de li(inne, son callepin si liénial icpie. il'où \a sortir tout un monde de \-ices et île frivolités, diint le plus expeditil des pinceaux. iliri,L,é par la fidélité du sou\enir. éternisera bientôt sur de fragiles feuillets les fugitifs aspects, la pensée se reporte d'elle-même vers Danmier. cet autre grand peintre de son temps, alors qu'autour de sa j)ierre lithographique s'entassaient les étonnantes lioulettes de terre glaise fiévreusement pétrie dans une tribune du Palais-Bourbon, en jileine séance jiarlementaire, et de l'ensemlile grotesque et ]iresquc informe desquelles va naître l'admirable ventre législatif.
Certes, l'ceuvre de Guys mériterait de vivre alors même que l'artiste se serait borné à décrire avec sa verve intarissable les formes diverses des mondanités de son temjis et les types, aujourd'hui si lointains, des soldats du second Empire.
Son dandy au tube monumental, au pantalon damier, à la longue redingote pincée, aux favoris à l'autrichienne, au monocle dont le large ruban flotte sur l'échancrure du gilet ; ses lionnes embastillées sous la lourdeur des châles ; ses voitures d'une structure si précise et presque vivantes... et qui toutes défilent si vivement, emportées dans le trot rapide de chevaux aux nerveuses silhouettes ; ses brillants officiers d'état-major aux tailles de guêpe et aux bicornes empanachés ; ses cent-gardes conquérants, ses alertes cuisinières, ses truffards aux guêtres montantes, aux larges pantalons et aux shakos dominateurs... toutes ces rapides et impersonnelles représentations des êtres et des choses, qui passent et d'où se dégage une saisissante impression de réalité, d'où s'exhale un parfum de vie presque obsédante, suffiraient à faire vivre son nom.
Et cependant, ce n'est pas là, croyons-nous, la j)artie la plus caractéristique, la plus significative de son oeuvre, celle où passe le frisson le plus aigu de son art.
Guys aima passionnément la femme. Il l'aima belle, élégante, parée, s'enveloppant, pour la joie de nos yeux, pour la conquête de notre âme, pour la domination de nos seiis, de tous les enivrants artifices de la toilette « qui sont les attributs et le piédestal de sa divinité u.