EL BOBO DE CORI
sentiment plus élevé. Si, dans ses premières ceu\Tes, dans la Fragita, dans les Borrachos. par exemple, tableaux qui dans la pensée de leur auteur devaient représenter l'un. Apollon chez Vulcain, l'autre, Bacchus, et qui, en réalité, ne nous font voir, le premier, qu'un jeune homme auréolé entrant dans une forge quelconque, et le second, qu'un buveur tout nu au milieu de mendiants aux trognes avinées
ce.ssives, à élargir sa manière et à la simplifier. A l'avenir, il sera frappé par l'ensemble d'une scène, l'ensemble d'un personnage, les détails deviendront secondaires. Il a le don de la simplicité, il acquerra celui de la synthèse. Personne mieux que lui ne saura résumer en quelques traits une tète, un pa}-sage, un personnage quelconque : et quand il aura rendu la tournure, le type, le caractère de ce per-
FERDINAN'D D AUTRICHE
sonnage, il sera pleinement satisfait. Il enveloppera ses modèles d'air ambiant et les placera si exactement au plan qu'ils doivent occuper qu'on croira circuler parmi eux. Les Pileuses, et surtout les Menines sont des chefs-d'œuvre uniques en leur genre et n'ont pas d'équivalent dans l'histoire de la peinture.
Et les procédés que Vélazquez emploie pour obtenir un résultat si saisissant sont d'une étonnante simpUcité. Armé d'une palette sur laquelle on ne voit qu'un nombre très restreint de couleurs, quelques pinceaux longs et déliés à la main, il peint du premier coup. Les ombres simphfiées ne sont que frottées, seules les lumières sont peintes en
LES MEXIXES
pleine pâte ; et le tout, dans des tonalités fines, si largement, si prestement exécuté, est tellement juste de couleur, de proportions, tellement exact de valeurs, tellement vrai de dessin, que l'illusion est complète et l'œuvre admirable.
Vélazquez est un vrai maître. S'il a des rivaux, nul ne lui est supérieur. Nul parmi ses contemporains ne porte ombrage à sa gloire. Comparez-le aux plus illustres, à Rembrandt, par exemple.
Rembrandt, lui. lej'prodigieux magicien, fait vivre ses personnages dans une atnio.sphère de son invention. Il crée tout un monde idéal dans son puissant cerveau, et il le pétrit, l'éclairé et le colore comme il l'entend, va où son génie le pousse et produit les chefs-d'œu\Te incomparables qu'on ne se lasse pas d'admirer.
Rien de pareil chez Vélazquez. Ce que le maître espagnol cherche avant tout, c'est le caractère et
IIARIE-ANNE D AUTRICHE
la vérité. Il est réaliste dans la grande et belle acception du mot. Il peint la nature comme il la voit et comme elle est. L'air qu'il respire est le nôtre, son ciel celui sous lequel nous vivons. On éprouve en face de ses personnages l'impression que l'on ressent devant des êtres vivants.
Voyez Van Dyck (je suis ému en écrivant ces
grands noms de l'art, et un frisson de joie traverse mon esprit au souvenir de leurs œuvres immortelles) : Van Dyck, nous connaissons sa manière de procéder, peint les têtes de ses grands seigneurs entièrement d'après nature, et, prodige d'habileté, chacune de ses têtes si lumineuses, si \Taies, si vivantes, est peinte, dit-on, en un seul jour.
VÉLAZQUEZ
Madone
Puis, il fait poser les mains, les vêtements, par des gens « à sa solde » ; un peu et toujours les mêmes, « très propres », d'aiUeurs, ce qui, à la rigueur, pourrait bien donner à quelques-uns de ses admirables portraits, comparés entre eux et superficiellement entrevus, un certain air ' de famille. Merveilleuse famille toutefois !
\'élazquez, sans nulles complaisances envers ses modèles, peint tout, même les détails secondaires, d'après son roi, d'après les infantes, d'après les personnages, quels qu'ils soient, qui posent devant lui, et il obtient ainsi, son art impeccable étant donné, des portraits d'un caractère surprenant de grandeur et de réalité, portraits suggestifs et im pressionnants dont les silhouettes mâles et vigoureuses sont gravées dans nos souvenirs en traits ineffaçables.
Et il va droit son chemin, le grand peintre, et
Cl- Gmituion»
dans sa sérénité altière, peut-être inconsciente, il ne se laisse détourner par personne de la voie qu'il s'est tracée, que son génie lui a indiquée. Rubens, l'illustre Rubens, qui arrive à Madrid avec le prestige d'un ambassadeur, avec une auréole de gloire, avec une renommée universelle, Rubens, à qui \'élazquez prête son atelier, avec lequel il entretiendra une correspondance suivie, qu'il conduit par ordre du roi à l'Escurial. à qui il voit peindre, en neuf mois, un nombre incroyable de chefs-d'œuvre — et Dieu sait quels chefs-d'œuvre ! — Rubens. lui-même, malgré son génie éclatant, malgré sa fécondité inépuisable, n'a aucune influence .sur \'élazquez. Le maître espagnol reste fidèle à la tradition de sa race ; tel il était avant la venue du maître flamand, tel il demeurera après son départ, et la postérité ravie et reconnaissante s'incline devant sa puissante originalité.