INFLUENCE DE LART
Quel que soit d'ailleurs le produit de l'art, fût-il merveilleux, il n'exercerait aucune influence sur « le développement intellectuel et moral des nations » .
Pour chercher un exemple dans l'art littéraire, qui a bien plus de moyens d'émouvoir les peuples que la peinture, prenons Molière et sa devise : Qastigat ridendo mores. Certes, nul poète satirique n'a plus violemment flagellé les hommes que l'auteur de Tartufe, des Précieuses ridicules et du Misanthrope. Il a rudement fouetté ses contemporains, et si un homme de génie devait éveiller dans les esprits des remords en même temps que raviver le bon sens, c'est lui plus que tout autre. Qui donc Molière a-t-il corrigé? Quels vices a-t-il arrachés du corps social? Tartufe a-t-il tué les hypocrites? Sommes-nous enfin purgés de charlatans et de coquins? N'y a-t-il plus d'avares? Ou au moins ces plaies sociales tendent-elles, depuis lui, à se guérir? Chacun peut répondre à ces questions en regardant autour de soi, en observant ses voisins et en s'auscultant lui-même. Les
LE PRINCIPE
paresseux n'ont qu'à consulter la Comédie humaine, de de Balzac.
N'est-ce pas une preuve que la littérature même, qui s'occupe des mœurs, des hommes, de l'esprit d'une époque, n'a et ne peut avoir aucune influence sur la morale publique? N'estce pas aussi une preuve que l'art est et doit être l'expression, le reflet des mœurs et de l'esprit contemporains?
Au lieu donc que l'art puisse exercer une certaine influence sur le développement intellectuel et moral des nations, il reçoit des nations tout ce qui fait sa vie, son intérêt, son charme, sa beauté. Il est, si cela peut se dire, un miroir intelligent. C'est l'esprit public qui l'a toujours dirigé, depuis les images informes qu'on a faites de la physionomie humaine jusqu'à la renaissance italienne et le vigoureux art hollandais du xviie siècle. Le siècle est-il religieux? la peinture et la sculpture sont religieuses. Est-il profane et voluptueux? l'art devient la splendeur du beau. Est-il patriotique et sensé?l'art se fait positif, il accuse la réalité clans toutes ses manifestations ; Rembrandt, Jean Steen et Ruisdael apparaissent. N'essayez donc point de diriger l'opinion avec des images et des statues : c'est une utopie folle. Le livre même ne pourra jamais lutter contre les mouvements populaires, ne purifiera rien, ne moralisera personne. Il y a des hommes de génie qui arrivent à temps pour exprimer les idées qui sont dans l'air, comme Voltaire et Rousseau. Ce sont des condensateurs, et non des initiateurs. Ils rassemblent les idées
pour les disperser dans une forme que « tout le monde » ne peut avoir à sa disposition : voilà le rôle de la philosophie, et il ne faut point lui donner une influence qu'elle n'a pas, qu'elle ne peut avoir. Qui donc oserait essayer de prouver que les Evangiles ont rendu l'homme meilleur?
Si un certain genre, dans l'art, pouvait avoir une vague influence sur la morale, c'est la comédie satirique, livre ou tableau, qui serait une force aux mains des peintres et des littérateurs. Or, ni Molière, ni Jean Steen , ni Hogarth n'ont moralisé ni les Français, ni les Hollandais, ni les Anglais. Ils les ont fait rire. L'homme ne se reconnaît pas dans le caractère d'une comédie ou dans le personnage d'un tableau. Indiquez du doigt dans la foule le modèle qui a servi à l'artiste, il regardera son voisin d'un air goguenard en disant : « Si j'étais lui, je ne me montrerais plus en public. » Les faux dévots n'ont pas voulu se défendre en huant Tartufe ; ils se sont faits les champions de la religion, qui n'était pas attaquée.
L'art qui tente d'améliorer la race humaine se fourvoie ; ce qui moralise l'homme, ce sont les lois, parce que les lois sont un moyen de répression réel, et dont le résultat ne peut être qu'excellent lorsqu'on les applique avec sévérité et justice ; et c'est le savoir qui développe dans l'esprit l'idée sociale du bien et du mal, qui apprend à se maintenir dans un milieu de solidarité et de justice.
L'esprit des peuples, au contraire, force les arts plastiques à ne point dépasser certains
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horizons. Ici, l'influence est positive et toutepuissante. Et si l'art au xixe siècle n'a pas de physionomie bien caractérisée, c'est parce que la civilisation et les mœurs sont dans cet état de transition qui est le milieu entre une société qui s'écroule et un monde qu'on édifie.
Regardez autour de vous : l'agitation est immense, L'idée païenne, l'idée chrétienne, l'idée sociale, ont leurs partisans, leurs écoles. Par crainte de cet avenir inconnu dont on ne peut deviner encore les tendances et les principes, on retourne à la beauté grecque et au mysticisme gothique ; on continue tous les maîtres et on préconise toutes les réactions ; on a la passion de la tradition jusqu'à l'anachronisme! on revêt les idées modernes des formes antiques; on vit avec des manuscrits, des tableaux et des marbres, et l'homme est oublié par l'homme. Chacun observe avec inquiétude les travaux de son voisin, et le voyant occupé de reprendre timidement le style de quelque maître espagnol, allemand ou hollandais, l'appelle plagiaire, tandis que sur son chevalet est un pastiche de Raphaël, ou de Van Dyck, ou de Memling. Des peintres, des artisans sans foi, qui ont en profonde indifférence le prêtre et la religion, peignent des tableaux religieux. Des archéologues essayent de ressusciter Breughel, Cranack, Durer. D'autres refont l'histoire romaine en l'interprétant avec un esprit moderne. Les sculpteurs aux abois modèlent des caricatures d'Achille et de Vénus, en soupirant les grands noms de Praxitèle, de Phidias ; la statuaire a
envahi les salons, où, dans des proportions lilliputiennes, elle garnit les cheminées et les étagères. L'architecte consulte tous les monuments du passé et fait un affreux amalgame du style grec, du style gothique, du style renaissance et de tous les styles de ramification qui ont des rapports avec les grandes périodes pendant lesquelles le monument lui-même était l'expression de l'esprit des peuples. On rajeunit les légendes ; on se reprend d'amour pour les inventions naïves de nos pères ; on a des exaltations pour le procédé matériel; on cherche avec une ténacité respectable les moyens de peindre vite et bien. Il n'y a plus d'école, — il n'y a pas d'individualité. Chacun en soi renferme et adore quelque idéal d'emprunt, phthisique, que rien n'illumine et ne vivifie. On crée des chaires d'esthétique ; la critique devient à son tour une puissance et veut influencer les travaux artistiques. La confusion est complète.