‹ L'art et les artistes hollandais (volume 3)Chapitre 1 sur 57 · DE LA CURIOSITÉ · texte numérisé non relu

DE LA CURIOSITÉ

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WILLEM-JACOBSZ DELFF

’art hollandais offre peu de figures empreintes d’une sérénité plus douce, plus calme, plus paisible que celle de Willem-Jacobsz Delff. Son existence fut laborieuse mais non pas difficile. De génie, il n’en eut point et jamais ses prétentions ne s'élevèrent au delà d'un talent clair, précis, élégant et facile à comprendre. Ce talent il le posséda, et, grâce à lui, il ne connut guère les difficultés ni les luttes. Il ne se heurta à aucun de ces rudes obstacles qui arrêtent l’artiste dans son élan, paralysent ses efforts, entravent sa carrière et parfois brisent son existence.

Ses débuts dans la vie et dans l’art coulèrent en quelque sorte de source. Il naquit à Delft, le 1 5 novembre 1 58o, c’est-à-dire précisément au temps où sa patrie, débarrassée du joug étranger, entrait en possession d’elle-même, au moment où allait s’ouvrir cette majestueuse période de grandeur, de fortune et de puissance, qui devait porter si haut la renommée des Pays-Bas.

L’ART HOLLANDAIS

Son père, Jacob-Willemsz, était un peintre de mérite, et l’hôtel de ville de Delft conserve pieusement un échantillon de son savoir-faire. Ses deux frères suivirent la carrière paternelle. L’aîné, Gornelis, plus âgé de dix ans, alla même à Haarlem étudier sous Gornelis van Haarlem, professeur alors vénéré et auquel la descendance de Mierevelt, aussi bien que la famille Delff, conserva toujours le nom respectueux de « maître Gornelis1». Son second frère Rochus reçut les leçons de son père, peignit le portrait, et l’on peut voir encore aujourd’hui une de ses œuvres au Stadhuis de sa ville natale. La carrière de Willem était donc toute tracée, et bien loin de chercher à le détourner d’une profession vers laquelle il se sentait porté par un goût naturel, des dispositions innées et une indiscutable vocation, on l’y poussa, au contraire, et c’est ainsi qu’il devint graveur.

Quel fut son initiateur dans cet art difficile? nous l’ignorons encore. On a prononcé le nom de Mierevelt, en rappelant que ce maître débuta par exécuter quelques estampes; mais comme d'une part la qualité de ces gravures ne nous est pas connue, et que d’autre part la première manière de Willem Delff diffère singulièrement de celle qu’il abordera plus tard, quand il sera devenu l’interprète journalier de son beau-père, on peut présumer qu’il puisa ailleurs les enseignements qui le firent artiste.

Ses premiers essais, qui datent de l’année 1600, c’està-dire de sa vingtième année, sont en effet d’une facture maigre, légère et rappellent, par leur soin minutieux, par la finesse des ombres, certains ouvrages de Goltzius dans son premier temps. La petite planche ovale représentant le

1. Voir notamment les mentions qui accompagnent certains tableaux de Cornelis van Haarlem dans l’inventaire de Mierevelt.

WILLEM-JACOBSZ DELFF.

portrait de Ghristianus Goesius d’après Hans Wierixfait bien juger de cette première manière. Avec le portrait de Petrus Moraeus, qui est d’une époque légèrement postérieure, sa pointe prend déjà de l’audace ; le trait est dur, il est vrai, et manque de moelleux, mais on sent une main plus ferme, un oeil plus sûr, un esprit plus indépendant. Avec l’âge, l’hésitation disparaît, le tempérament se révèle. Toutefois c’est seulement en 1612, avec le portrait de Lubbert Gerritz, que Willem Jacobsz entre dans la plénitude de ses moyens, et qa’il donne la mesure de ce que, Mierevelt aidant, il deviendra quelques années plus tard.

En 16 1 3, Willem se fit admettre dans la gilde de Saint- Luc qui venait d’être fondée. Son père était mort deux ans plus tôt, mais ses deux frères vivaient encore. Tous trois furent inscrits presque en même temps sur les registres de la corporation1. C’est sans doute dans la gilde de Saint-Luc que notre jeune artiste connut Mierevelt, alors dans tout l’éclat de sa réputation, ou tout au moins c’est là qu’il le vit couramment. Mierevelt était riche, influent, en relations comme portraitiste avec les plus hauts personnages de son temps. Il avait vu défiler dans son atelier les princes de la famille d’Orange et les ambassadeurs des puissances amies. Il est donc tout naturel que Willem Delff ait recherché son alliance. Toutefois ce ne fut qu’en 1618, c’est-à-dire un peu tard, car il avait trente-huit ans, et sa fiancée n’était plus jeune, qu’il fut agréé comme gendre.

Ce mariage fut desplusheureuxetpourl’homme et pour l’artiste. Willem aima sa femme, nous en avons la preuve

1. Sur la liste placée en tête du Meersterboek et qui relate les membres inscrits avant le io janvier 1 6 1 3, Michiel Jansz Mierevelt a le n° i, Gornelis Jacopsz (sic) Delff le n° 5, Kochus Jacopsz Delft (sic) le n° 18 et enfin Willem Jacopsz Delff le n° 36. Ce dernier est qualifié plaet stceker.

L’ART HOLLANDAIS

car il n’hésita pas à l’instituer sa légataire universelle et à lui confier la tutelle de ses enfants, fait assez rare à cette époque. Il aima également son beau-père, car à partir de son mariage, il se fit l’interprète, le traducteur de celui-ci, en gravant les portraits des hauts personnages qui venaient poser devant lui. Enfin cette collaboration eut sur le talent de Willem Delff le plus heureux résultat, car, sous l’impulsion de Mierevelt, il entra dans la possession de tous ses moyens. Sa nature flexible s’imprégna des conseils de son nouveau maître. Sa manière s’élargit, prit de l’ampleur, de la majesté même, tout en conservant cette clarté, cette lecture facile, qui est la note distinctive du talent du grand portraitiste, et qui était si fort goûtée par l’aristocratique clientèle de ce temps-là.

Sous ce double rapport, ses grandes planches de Marie de Médicis etd 'Ernest Guillaume peuvent compter parmi les plus belles estampes officielles de l’Écoie hollandaise. Son portrait de Hoogerbeets est un morceau de maître, et son image si colorée d'Anna Monachia peut être considérée, dans une certaine mesure, comme une véritable page d’histoire.

A cette époque de sa vie, son talent mesuré, sage, sobre, réservé, vertueux dans le sens moderne du mot, c’est-à-dire fait de qualités secondaires, atteint sa période la plus élevée, sans toutefois l’emporter sur des sommets trop escarpés, ou à des hauteurs inaccessibles à l’esprit de sa clientèle. Mierevelt qui l’inspire, qui le façonne à ses idées, qui le domine et l’entraîne à sa suite, ne peut souhaiter d’avoir un interprète plus fidèle et plus respectueux. Jamais deux individualités du reste ne furent mieux en état de se comprendre, jamais deux talents ne purent s’estimer davantage, car ils se complètent admirablement.

WILLEM-JACOBSZ DELFF.

Cette harmonie, toutefois, n’est pas obtenue aussi facilement qu’on pourrait le supposer. L’exécution de Willem Delff est en effet singulièrement plus compliquée qu’elle n’en a l’air; elle affecte une simplicité de moyens qu’elle est loin d’avoir.

En regardant ses planches à la loupe, on aperçoit bien vite des travaux successifs et superposés qu’on ne soupçonnait pas tout d’abord. On voit que le graveur revient, par des retouches habiles, sur ses tailles majestueuses qui semblent obtenues d’un seul jet. Il insinue adroitement dans ses hachures de fins pointillés qui en varient les effets. Certains de ses ouvrages sont d’une facture extraordinaire. Le portrait de Johannes Hochedœus est, dans ce genre, un véritable tour de force.

Ces efforts, cette vigilance, ce soin à se plier aux exigences du modèle qu’il s’était proposé d’interpréter avec une fidélité respectueuse, portèrent leurs fruits. La renommée acquise par le peintre rejaillit sur son graveur. Celui-ci fut fort goûté par ses contemporains, très estimé, et prisé à une haute valeur. La faveur officielle ne lui fit même pas défaut, et ses belles estampes furent de la part des États- Généraux l’objet de distinctions spéciales.

A différentes époques, notamment en 1623 (17 mai), en 1624,(23 janvier et ier Juin), en 1625 (le 5 avril), nous voyons des commandes officielles venir consacrer sa juste réputation. Bien mieux, à trois 'reprises différentes : le 10 août 1620, le 22 juillet 1622, le 17 octobre 16261, les États-Généraux interviennent, sur sa demande, pour lui assurer le privilège de l’édition et de la vente de ses gravures.

1. Dans sa notice sur Willem Jacobsz DelIT, M. Franken ne mentionne que le deuxième de ces trois privilèges.

L’ART HOLLANDAIS

Les privilèges et octrois de cette sorte étaient, à cette époque, d’autant plus précieux que la propriété artistique était absolument fictive. Aussi leurs Hautes Puissances ne se gênaient-elles guère pour s’arroger en ces matières des droits qui nous paraîtraient aujourd’hui singulièrement abusifs.

Non seulement elles attribuaient à tel ou tel artiste le droit exclusif de reproduire telle ou telle œuvre d’art, mais elles lui accordaient encore le privilège de pourtraire tel ou tel personnage. C’est ainsi qu’à la date du io mai 1625 nous les voyons octroyer à Jan Muller la faculté de pouvoir « pendant six années consécutives, seul dans les Provinces-Unies, tailler sur cuivre le portrait de S. M. le roi de Danemark, défendant à tous, sur l’étendue du territoire, de graver sur cuivre ou sur bois le portrait dudit roi, ni de vendre ou colporter aucun autre portrait sans le consentement du dit Jan Muller; le tout sous peine de confiscation et d’une amende de i5o florins par chaque contravention1. »

Les privilèges octroyés à Willem-Jacobsz Delff, hâtons-nous de le dire, sont bien loin d’avoir ce caractère d’étrange exclusivité. Mais ils n’en comportent pas moins un droit précieux et lui assurent des avantages inappréciables, dans un temps surtout où la contrefaçon était une chose en quelque sorte licite tolérée par les mœurs et semblait l’acte le plus naturel du monde.

Voici du reste la teneur du privilège qui lui fut accordé le 17 octobre 1626. On lira j’espère avec quelque intérêt cette pièce qui dénonce un état commercial si différent du nôtre.

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