‹ L'art et les artistes hollandais (volume 3)Chapitre 27 sur 57 · Galette des Beaux-arts, t. X p · texte numérisé non relu

Galette des Beaux-arts, t. X p

L’ART HOLLANDAIS

jalon, est très précis. 11 nous raconte qu’au moment de l’explosion, Carel travaillait dans son atelier, qu’il était occupé à faire le portrait du sacristain ( coster j de la vieille église, lequel sacristain se nommait Simon Decker, et qu’en compagnie du peintre et du modèle, la bellemère de Fabritius et son élève, Mathias Spoors, se trouvaient dans l’atelier. Tous furent lancés en l’air et tués sur le coup, à l’exception de Fabritius qui expira quelques heures après qu’on eut retrouvé son corps.

Voilà qui est précis. Bleyswijck ne dit point comme Houbraken : on m’a raconté ceci, on m’a répété cela; il donne les faits comme positifs, et nous savons qu’il est homme prudent, écrivain exact, incapable de s’abandonner au plaisir de transmettre un récit controuvé.

Mais si son récit n’est point une fiction, le décès de ces quatre personnes n’est pas sans avoir laissé quelque trace dans l’état civil de Delft. C’est donc sur ce terrain officiel qu’avant toute controverse nouvelle les recherches auraient dû se porter. Or, en parcourant les registres d’enterrement de l’église réformée, je découvre sur le registre 1 1 6, à la date du 14 octobre i65q, c’est-à-dire précisément deux jours après l’explosion et au milieu de la liste des victimes, la mention dont on trouvera ci-contre le facsimilé :

Sijmon Decker coster Carel Fabrijtius inden Doelstraat Judick van Pruysen inde Doelstraat .

Admettons pour un instant que Judick van Pruysen soit la belle-mère de Fabritius (et nous verrons tout à l’heure que cette présomption n’a rien que de fondé). Ne nous occupons pas de Mathias Spoors, dont le corps ne

CAREL FABRIT1US

L’ART HOLLANDAIS

fut peut-être pas retrouvé, ou qui appartenait sans doute à une autre confession que son maître. N’avons-nous pas sous la main un document probant? Simon Decker, sacristain, le modèle, Carel Fabritius demeurant dans la rue du Doelen, le peintre, et Judick van Pruysen, sa belle-mère, habitant la même maison. Voilà bien la scène de Bleyswijck reconstituée dans ses éléments principaux.

Donc notre Carel Fabritius est retrouvé. Il est mort à Delft. Il est mort en peignant, en faisant un portrait. Mais, s’il faisait un portrait, s’il peignait, c’est qu’il était membre de la gilde de Saint-Luc, car nul ne pouvait exercer la profession de peintre s’il n’avait, au préalable, été admis dans la corporation, cela sous peine d’une amende de io florins et de la confiscation du tableau1. Eh oui, il était membre de la gilde de Saint-Luc, car, dès le mois de janvier i8y3, j’avais relevé, sur le Meesterboek - de la corporation, la mention suivante, qui ne laisse aucun doute à cet égard :

1. Voir l’ordonnance constitutive de la gilde (Gildebrief, 14 mai 1611), aux archives de Delft. Des extraits concernant les points principaux de cette ordonnance ont été publiés dans l’ Histoire de la faïence de Delft. Paris, 1S78, p. 55.

2. Le Meesterboek, ou livre de maîtrise de la gilde de Saint-Luc, à Delft; 2 vol. ms., à la Bibliothèque royale de la Haye.

CAREL FABRITIUS.

C’est-à-dire :

Kaerel Frabricyus (sic) lieeft liem als meester Schilder doen aentekenen op den 2 g october a 0 i652 en aelsoo sy vreemt is moet betalen tivaelf gulden en lieeft betaelt ses gulden rest 6 guld.

Et en français :

Kaerel Frabricyus (sic) s’est fait recevoir comme maître peintre, le 29 octobre i652, et, comme étranger, il doit payer douze florins1, et il a payé six fl., reste 6 fl.

Et une dernière mention : verantivort tôt hiertoe, indiquait que notre artiste avait « répondu pour le surplus ».

Ce document, ai-je besoin de le dire, est d’une importance extrême. Il nous donne la certitude complète, absolue, non seulement de l’existence de Carel Fabritius, mais encore de son existence professionnelle. Il est la preuve irréfragable de l’erreur que commit M. Waagen en voulant assimiler Carel à Bernard Fabritius. Ce dernier, en effet, appartenait à la gilde de Saint-Luc de Leyde. Il y fut reçu le 14 mai 1 658, c’est-à-dire quatre ans après la mort de son homonyme de Delft, ainsi qu’il résulte de la mention suivante, que j’ai relevée sur le registre du trésorier de la corporation de Leyde :

1 658 14 mey Barnart Fabritius voor syn inganck gelt betaelt. 3 fl.

7 octobre voor syn jaergelt betaelt » i5 s.

uyt der Stadt vertrooken.

1. Le droit d’admission variait suivant la qualité du récipiendaire. Il était de 3 fl. pour les fils de maître, de 6 fl. pour les bourgeois, de 12 fl. pour les étrangers.

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C’est-à-dire :

1 658 — 14 mai. — Barnart Fabritius, pour son droit d’entrée, a payé 3 fl. — Le 7 octobre, pour sa cotisation annuelle, il a payé i5 sols. — Parti de la ville.

Il n’y a donc pas de confusion possible. — Une autre révélation que nous apporte le document recueilli dans le Meesterboel; de Delft, c’est que Fabritius était étranger à Delft. Rien ne s’oppose donc à ce qu’il ait habité à Amsterdam avant de venir s’établir à Delft, et à ce qu’il soit bien ce même Fabritius avec lequel Hoogstraten a vécu familièrement dans l’atelier de Rembrandt. Toutefois, ce déplacement nous inquiète. Pourquoi avoir quitté Amsterdam, la capitale, la grande ville, riche, puissante, illustre, pour une petite ville déjà un peu destituée de son antique renom ? Pourquoi avoir abandonné une scène vaste et brillante pour un théâtre plus modeste, et surtout renoncé à l’amitié de ses condisciples, à la familiarité de Rembrandt, à cet atelier où il se trouvait si bien dans son milieu ?

Mais Bleyswijck nous dit qu’en i65q Fabritius devait avoir trente ans. A cet âge, les choses du cœur sont d’un grand poids dans la vie. N’est-ce point dans un lourd chagrin ou dans un puissant amour qu’il faut chercher le secret de ce changement de résidence ? Fouillons donc avec soin les livres de mariage de la ville de Delft, peutêtre y découvrirons-nous la solution du problème tant cherché. Eh! tenez, justement, voilà qu’à la date du 20 août i65o, nous trouvons, sur les registres de l’église réformée, une attestation qui pourrait bien nous expliquer ce qui nous trouble et nous préoccupe.

’acte de mariage de CAREL FABRITIUS

Vosch, au même endroit.

I 'ART HOLLANDAIS

Attestatie. Carel Fabricius ivedr aende ouden Delft Ju{J. Agatlia van Pruysen n>ede. van Volckerus Vosch mede aldaer.

Attestation. Carel Fabricius, veuf, demeurant sur l’ Onde Delft, et demoiselle Agatha van Pruysen, veuve de Volckerus Vosch, au même endroit.

Ainsi donc nous avions deviné juste. Fabritius avait perdu sa première femme à Amsterdam; sans doute il avait pris la ville en dégoût et la quitta pour venir épouser, à Delft, une veuve opulente; car non seulement l’Onde Delft , où demeurait Agatha van Pruysen, était à cette époque le quartier le plus aristocratique de la ville, mais le titre de demoiselle ( juffrouiv ), dont le scribe municipal a fait précéder le nom de la mariée, indique une origine distinguée, un état de famille considérable. C’est même une rareté que de le rencontrer sur l’état civil de ce temps. Point de doute que Carel fit là ce qu’on appelle « un beau mariage ».

Après cette découverte, il semblait qu’il fût facile de remonter dans le passé de notre peintre. J’étais autorisé à penser que l’état civil d’Amsterdam, non moins généreux que celui de Delft, allait me livrer le secret de ses premières épousailles. Je courus à Amsterdam, je fouillai les registres matrimoniaux. Douze années (i 638 à i65o), formant une douzaine de registres énormes, défilèrent sous mes yeux, mais hélas ! sans me livrer l’acte que je cherchais.

Carel ne s’était donc pas marié pour la première fois à Amsterdam. Il n’était point non plus né à Amsterdam, la chose est certaine, sans quoi il y aurait eu publication de bans à sa paroisse d’origine, et nous trouverions trace

CAREL FABRITIUS.

de cette publication sur les registres de l’état civil. Il existait cependant, de son temps, une famille Fabritius dans la capitale hollandaise. Peut-être même en existait-il plusieurs. Dans mes longues et minutieuses recherches, j’ai relevé, à la date du io décembre 1639, la mention du mariage d’un certain Jan Fabritius, originaire d’Anvers, veuf de Lucia Provoost, avec une jeune Amsterdamoise nommée Suzanne Gerrits. Ce mariage, qui figure sur le registre 53, à la page 36, n’eut, paraît-il, que des fruits tardifs, car ce n’est qu’en 1649 d1112 j’en v°is naître un fils nommé Hendrick, lequel se maria le 8 janvier 1671 (. Puiboek , 28). Vers l’époque de la naissance de cet Hendrick, je trouve également (registre 66, fol. 260) l’acte de mariage d’une jeune Anna Catharina Fabritius de Campen, qui demeurait dans la Sint Janstraat, et épousa Claes Dierks Houten. Enfin, en 1662 et 1670, je relève sur les livres de ventes d’immeubles opérées par les soins de la Chambre des Orphelins, une double acquisition faite par un nommé Abraham Fabritius, courtier1.

Doit-on rattacher Carel à l’un de ces nombreux homonymes? Faut-il poursuivre les recherches dans les archives d’Anvers ou de Campen ? Point d’interrogation d’autant plus délicat qu’il existait aussi, nous le savons, des Fabritius à Leyde, et qu’il en existait pareillement à Haarlem.

A ne consulter même que les apparences, c’est vers cette dernière ville qu’il faudrait de préférence porter nos pas. M. van der Willigen, qui a dépouillé, on sait avec quel soin, les archives de Haarlem, a réuni dans un excel-

1. La maison achetée en 1662 par Abraham Fabritius était située dans la Sint-Anthonis-Breestraat. Elle portait l’enseigne de la ville de Saint- Malo et fut payée 11,420 fl. Celle de 1670, achetée à Hendrick Bronckhorst, était sise sur le côté occidental de la Kalverstraat et portait le nom des « quatre harengs » [de vier haringeri) ; elle fut adjugée i3,oio fl.

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lent livre1 quelques détails par lui recueillis sur un certain Gaeft-Meynhertsen Fabritius, orfèvre et graveur, reçu dans la gilde de Saint-Luc aux environs de 1640, peut-être avant, lequel, à maintes reprises, exécuta des pièces d’argenterie pour l’administration municipale de sa ville natale, et occupa même, de 1644 à 1666, plusieurs postes élevés, notamment celui si recherché d’échevin (i65o). J’avais également, dans les archives de la Chambre des Orphelins, découvert un Fabricius lui aussi magistrat à Haarlem, mais celui-là portant le prénom de Willem2.

Ce Willem Fabricius, Raedt en vroetschap deses stadt, c’est-à-dire conseiller et membre du Magistrat de cette ville, toujours vers la même époque (1648), possédait même une signature intéressante et qui, comme tond d’écriture, demande à être rapprochée de celle du peintre que nous avons reproduite plus haut.

Certes, je ne voudrais pas faire dire à ces analogies plus qu’elles ne doivent ni ne peuvent signifier; mais elles ont cependant assez d’importance pour qu’on ne les passe point sous silence3. Enfin, dernier indice qui plaide en faveur de Haarlem, il y existait également dans cette ville une famille van Pruysen.

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