Ibid., t. XVII, p. i3e
QUIRING BREKELENKAM. 9J
maître nous préoccupe depuis plusieurs années, parce que nous croyons qu’il n’a pas encore conquis dans l’estime publique le rang qui, légitimement, lui revient. Nous nous demandons, dans nos insomnies, si nous avons fait pour Brekelenkamp tout ce qu’il conviendrait de faire à l’endroit d’un si honnête peintre. Mais le hasard des découvertes ne lui a pas été, jusqu’à présent, favorable. La question Brekelenkamp ne marche pas. Nous en sommes toujours au point où nous en étions en 1874, lorsque nous avons résumé les rares notions qu’on possède de ce maître mal classé. »
Puis M. Paul Mantz donnait la description du Chaudronnier, ce délicieux panneau du musée d’Augsbourg. « Dans cet excellent tableau, disait l’éminent critique, Brekelenkamp se montre passionné pour les effets de lumière intérieure, à la façon de Rembrandt et d’Adriaen van Ostade. Rien de plus intime et de plus concentré. Le sérieux ouvrier est à son travail. Assis dans son atelier, le marteau à la main, il frappe à coups pressés le cuivre d’un chaudron. Accroupi devant lui, un apprenti attise le feu d’un réchaud. A droite, dans un angle, la femme fait tourner silencieusement son rouet. L’atelier est éclairé par un demi-jour que laisse pénétrer à gauche un vitrage aux carreaux de petite dimension. Contre la muraille du fond s’alignent, sur des étagères, toutes sortes de dinanderies en cuivre jaune, en cuivre rouge et en fer battu. Le rayon se promène dans le vaste atelier, éclaire de points lumineux les visages et les mains de l’ouvrier et de son aide, et va se perdre dans la demi-teinte des coins transparents.
« Ce modeste intérieur, ajoutait l’éminent critique, est un vrai chef-d’œuvre de clair-obscur, et ilfait penser au Ménage du menuisier. Quand il est de cette force, Bre-
kelenkamp semble avoir connu Rembrandt. Comment se fait-il que nous soyons si mal informés des détails de la vie d’un maître aussi sincère ? Personne n’a encore interrogé, au profit de Brekelenkamp, les archives hollandaises. Ces vieux papiers sont bien loin de nous, et du reste nous ne saurions point les lire. Il ne nous reste qu’un espoir. M. Henry Havard, qui a déjà tant fait pour Pieter de Hooch, pour Carel Fabritius et pour les faïenciers de Delft, ne peut pas refuser de s’intéresser à la fortune d’un artiste qui a beaucoup de talent et qui n’a même pas dans l’histoire un commencement d’état civil. »
L’appel, on le voit, était direct. La sommation, en outre, était pressante. Il ne nous restait donc qu’à nous exécuter.
Le premier point à établir pour commencer nos recherches d’une façon plausible, sérieuse, et les continuer avec quelques chances de succès, c’était de déterminer d’abord, aussi exactement que possible, le lieu probable où Brekelenkam avait vécu, habité, travaillé.
Pour cela, il fallait avant tout étudier sérieusement sa peinture, la seule chose de lui qui nous fût connue, et pour baser nos raisonnements sur un certain nombre de tableaux, sur un ensemble respectable, opérer un recensement général de l’œuvre de notre artiste, ou du moins de ce qu’on en peut retrouver. Ce recensement était d’autant plus intéressant qu’il n’a jamais été tenté d’une façon sérieuse. Burtin, dans son Catalogue % ne cite que sept de
i. Catalogue des tableaux vendus à Bruxelles depuis l’an iy]3. Bruxelles, i8o3, sans nom d’auteur, p. 5o-5i.
QUIRING BREKELENKAM.
ses tableaux. Defer1, mieux servi dans ses recherches et moins limité dans ses investigations, est arrivé au chiffre de dix-huit. C’était insuffisant. Plus heureux que l’un et l’autre, nous sommes parvenu à retrouver près de cent quatre-vingts ouvrages de Brekelenkam, ou tout au moins leur trace et leur description5. Ces tableaux retrouvés, nous procédâmes à leur classement méthodique. Plus loin, on trouvera le détail de ce classement, dans un essai de catalogue qui, nous en sommes certain, intéressera tous ceux qui connaissent Brekelenkam, et savent l’apprécier à sa juste valeur. Pour le moment, nous nous bornerons à constater que les 175 compositions dont il nous a été donné de démêler très exactement le sujet, se divisent, comme suit :
Ermites, Saints Personnages, Moines en prière 11
Vieillards et Savants 21
La Toilette 3
La Pèche , les Pêcheurs, Poissonniers, Acheteurs ou
vendeurs de poisson 16
Les Marchandes ou Acheteuses de légumes 5
La Cuisine et les Cuisiniers. 8
Les Apprêts du repas xo
Le Bénédicité ou les Grâces 5
Le Déjeuner, le Goûter, la Tartine, etc 7
La Consultation, la Malade, la Visite du docteur 4
L’Accouchée, le Baptême 2
La Mère et l’Enfant 2
1. Catalogue général des ventes publiques de tableaux et d’estampes , etc., formant un dictionnaire des peintres et graveurs de toutes les écoles, par M. P. Defer. Paris, 1 868, t. II, p. 1 3 2— 1 36.
2. Ce chiffre paraîtra considérable quand on saura que Brekelenkam a travaillé à peine pendant vingt ans. Il donne une moyenne de près de dix tableaux par annee, et atteste la fécondité du maître, en même temps que son assiduité.
L’ART HOLLANDAIS
Report 94
La Lecture 5
L’École 2
Couturières, Dévideuses, Dentellières 17
Chaudronnier 1
Tailleurs. 10
Cordonniers . i3
Scènes de famille x r
Intérieur élégant 2
Musique et Chanteurs, Concerts, etc 4
Conversations 7
Conversation nocturne 1
Buveurs 4
Joueurs 2
Histoire et Portraits 2
Tous ces tableaux, aussi bien ceux qu’il nous a été donné de contempler, que ceux sur lesquels nous avons pu recueillir l’opinion des critiques et des auteurs de catalogues, sont remarquables par leur clair-obscur. Tous, en outre, sont d’une peinture légère, délicate, transparente, très mince dans les parties plongées dans l’ombre, souvent avec des fonds obtenus à l’aide d’un simple frottis. On a donc eu tort de comparer Brekelenkam à Pieter de Hooch et à Van der Meer de Delft, qui, l’un et l’autre, peignent en pleine pâte, avec une couleur robuste, puissante, onctueuse, ne laissant jamais transparaître la toile ou le panneau. Et comme conséquence, nous pouvons conclure qu’il est assez peu probable que Brekelenkam ait appartenu à l’École de Delft.
Les historiens et les biographes prétendent par contre qu’il est l’élève de Gérard Dov1. Gérard Dov est né
1. C’est Roeland van Eijnden et Adriaen van der Willigen qui, les premiers, ont mis en avant cette descendance artistique, et encore ne le font-ils que fort timidement : « Il est considéré par quelques-uns,
QUIRING BREKELENKAM.
en 1 6 J 3 ; il avait donc quarante ans à l’époque où apparaissent les premiers tableaux signés et datés de Brekelenkam. Les dates, on le voit, se rapportent assez bien, et l’allégation n’a rien qui nous trouble trop au premier abord. D’autant mieux que si l’élève n’a pas la préciosité extrême du maître, son fini excessif, son amour du trompe-l’œil, il faut bien reconnaître qu’il affectionne les mêmes sujets, les intérieurs calmes, honnêtes, tranquilles, recueillis, et qu’il use, pour obtenir ses fonds et son clair-obscur, absolument des mêmes procédés que Gérard Dov. Ces procédés, nous les retrouvons dans Brauwer,dans quelques ouvrages d’Ostade, généralement plus nourri dans ses fonds, dans Metzu et dans Steen, — non pas dans les peintures empâtées, peintures un peu brutales de ce dernier, appartenant à sa seconde manière, celle qu’il adopta après avoir été brasseur à Delft, mais dans les tableaux plus légers de son commencement, ceux qui sont peints finement, délicatement, et dans cette belle lumière ambrée si chère aux artistes de Leyde, comme la Santé du prince de la collection Dupper, par exemple. — Enfin, nous les rencontrons encore dans Rembrandt, dans le Rembrandt des premiers jours, dans le Rembrandt du Simeon au Temple 1 .
Toutefois, il nous faut écarter ce dernier nom. Si Brekelenkam eût fréquenté l’atelier de Rembrandt, nous en saurions certainement quelque chose. Nous pouvons écarter Brauwer aussi. Son existence vagabonde se prête mal à des relations suivies. Reste Adriaen van Ostade
disent-ils en parlant de Q. B., comme un élève de Dov, mais sur quel fondement repose cette assertion, nous l’ignorons. » — « Hij wordt van sommigen voor een leerling van Dov aangezien, maar op welken grond dit voorgeven rust, weten wij niet. » Voir Geschiedenis der Vaderlandsche schilderkunst. Haarlem, 1 8 1 6, t. Ier, p. 142.