LA POESIE
A Edmond Picard.
On nous dit : « Le pays ne veut pas de poè'tes. r Eh ! morbleu ! qu'il s'en passe &. dorme sans remords ! On sait bien qu'il ne fut jamais d'autres prophètes, Mais on ne veut jamais que des poëtes morts.
— Ah! morts ou vifs, offrons, léguons à la patrie. Pour les beaux jours de foi qui peuvent revenir. Ces visions du droit, ces rêves d'Egérie, Ces explorations du ciel de l'avenir!
De la prose, à pieds joints, franchissons les enceintes; Chantons! chantons l'honneur, chantons la liberté. Chanton s l'amour avec toutes ses choses saintes : Le noble dévouement, la divine beauté.
Ne reftons pas fixés, comme des madrépores, •Aux bas-fonds du réel, au banc des intérêts; Que l'âme universelle entre par tous nos pores, Confions notre esprit aux ailes du progrès.
Au-dessus du comptoir ouvrons de hautes sphères ; Chantons la noble foi, les aspirations, Tout ce qui n'éclôt pas au courant des affaires, Tout ce qui fait un jour grandes les nations!
Quelle moisson ce siècle offre aux intelligences! En fut-il un jamais qui prêta plus d'élan Au jufte espoir du droit, à ses mâles vengeances? Quel plus vafte clavier sous les doigts du talent?
« Nos voix, dans le désert, prêcheront, étouffées : » Chantons ! la poésie, insensible au mépris, Eft un riche désert, hanté de nobles fées, C'eft l'oasis de l'âme & l'Éden des esprits.
Pour ma part, j'aime assez qu'au hasard de la brigue- On ne prodigue pas son admiration, Et qu'on n'appelle point : gloire & talent, l'intrigue, Ni le trafic du beau : civilisation ;
Et, s'il fallait choisir entre deux choses triftes, Je préférerais voir le génie incompris Que des spéculateurs couronnés en artiftes, Ou que des charlatans, pour des apôtres pris.
Mais, si l'époque a peur des cimes inconnues, Si dans un coche étroit elle veut s'enfermer, A nous l'aéroftat qui plane dans les nues! Et ne cessons jamais de chanter & d'aimer.
Chantons! Emparons-nous de l'exiftence entière, Dans sa force &sa grâce & son rayonnement; Possédons terre & cieux, l'esprit & la matière, Par les sens de l'artifte & le cœur de l'amant.
A nous l'ombre & le jour, les monts & la charmille; Enfantons l'idéal à la réalité.
Soyons hommes en tout : hommes par la famille, Hommes pour la patrie & pour l'humanité.
Il elt des heures d'or où se tait le sarcasme, Où l'on se sent au front une langue de feu, Où, pour donner l'essor à son enthousiasme, On voudrait emprunter la voix même de Dieu ;
Où l'on sent le besoin, l'amour des grandes choses, Où l'on cherche la flamme aux charbons du trépied, Où le plus positif meurt pour les juftes causes, Où le plus ricaneur se sent une aile au pied;
Alors on se souvient qu'il eft de ces Cassandres Qui ne sont bons à rien qu'à faire aimer le beau, Et dans les Panthéons l'on transporte leurs cendres, On arrache leur Muse à son ingrat tombeau;
Alors, pour remonter les cimes de l'hiftoire, Aux bardes du passé l'on s'enquiert du chemin; En chantant les aïeux, on court à la victoire, On rêve de progrès, un poëte à la main.
Oui, chantons la patrie &: nargue à l'égoïsme ! Chantons l'honneur, le droit, tôt ou tard triomphants ! Semons au sol ingrat le blé de l'héroïsme : La virile moisson nourrira nos enfants !
Chantons! Qu'aucune voix ne demeure muette! Formons de nos efforts un faisceau fraternel. Dussions-nous mettre un siècle à créer un poëte, C'eft rendre à la patrie un service éternel.