‹ L'Art français au temps de Richelieu et de Mazarin (volume 2)Chapitre 178 sur 181 · Versailles · texte numérisé non relu

Versailles

D'ailleurs, ce fils de « maître » ne se forma pas uniquement de pratique. Les membres de la corporation allaient à Rome comme les autres, tout au plus n'y restaient-ils pas aussi longtemps, rappelés ji Paris par les travaux que leur assurait la situation paternelle. Guillain passa donc, lui aussi, par l'Italie, il y étudia l'architecture en même temps que la sculpture. Qu'on joigne k cela les premiers enseignements de son père et voilà une large préparation.

Les principaux travaux de Guillain furent : à Saint* Gervais, les statues du portail; à Saint-Eustache, le retable du maître-autel, orné de six grandes figures; à l'église de la Sorbonne, douze statues au moins (au dedans ou au dehors) ; aux Carmes déchaussés, des statues de la Vierge, de sainte Thérèse, etc. ; à l'Ave-Maria, le mausolée de Catherine de la Trémouille * (f 1629); à Beauvais, un grand crucifix. 11 décora aussi une partie du château de Blois pour Gaston d'Orléans; fit la statue de Louis XIII pour le portail de la maison des Juges-Consuls à Paris, et enfin édifia le grand monument, qui ornait le Pont-au- Change, reconstruit par Clément Métezeau vers 1647.

La sculpture religieuse occupe la plus grande place dans l'œuvre de Guillain, et par contre, même dans la sculpture non religieuse, il n'a fait qu'une

1. Voir (îAio.MÈRES, Tombeaux. Raunié, Epilaphier du vieux Paris^ t. I. On ne savait à qui attribuer ce monument. Le témoignage de GuiUet de Sainl*Georges (p. 186) est positif* La statue de Catlierine de la Trémouille est au Louvre (en magasin) .

petite part à Tantiquité et à la mythologie. On ne voit guère chez lui les divinités de l'Olympe : une seule fois un Hercule et un Mercure. Ce sont là des nuances autant que des traits, mais utiles à signaler : Guillain avait d'ailleurs des tendances plus que des théories et de Tinstinct plus que du raisonnement. Ainsi, il cède à la mode et représente Louis XIII à la romaine; puis, soit pour ohéir à une sorte de tradition monarchique, soit par entraînement vers le naturalisme et par un curieux renversement des choses, il donne à la Vierge les traits d'Anne d'Autriche et à saint Louis ceux de Louis XIII, même la barbiche royale *, introduisant la contemporanéité dans les choses de la foi, après l'antiquité dans les choses du jour.

Il nous reste de Guillain, voilà l'essentiel, des fragments d'une œuvre qui permet de le classer à part et assez haut : trois des statues faites pour le monument du Pont-au-Ghange. Guillain avait été l'architecte et le sculpteur de cet édifice somptueux, qui tenait à la fois de l'arc de triomphe, du portique et de la façade décorative. « L'architecture en était disposée en deux ordres surmontés d'un attique », le premier dorique, le second ionique. Gomme ornements, Guillain avait sculpté des trophées, des aigles, des étendards; il avait fait figurer des esclaves et

1. « Les curieux ont remarqué que, parmi toutes les figures de saint Louis, cette tête est la seule qui ait au men- . ton une barbe comme la portait le roi Louis XIII. » (Guillbt DE Saint-Georoes, I, p. 185.)

des anges. Enfin, il avait dressé sur le second ordre quatre figures de bronze, dont trois étaient la raison d'être de tout le monument : le feu roi Louis XIII, la reine mère, le jeune roi Louis XIV, qu'une Renommée venait couronner de laurier. Ce sont des morceaux de premier ordre, et qui n*ont peut-être d'analogue ni dans la peinture ni dans la sculpture de l'époque. Nulle part, en effet, on ne trouve à la fois autant de naturel et d'élégance, autant de simplicité et de dignité. Le petit Louis XIV, dans son costume royal, si bien enfant avec quelque chose cependant qui sent déjà le monarque; Louis XIII, dont l'artiste a réussi à rendre, par des nuances très délicates, l'air guindé et en même temps l'allure martiale, voilà de la réalité vi^aie et historique. L'Anne d'Autriche est encore supérieure ; Guillain a exprimé en elle, avec toute l'expansion de la vie, toute la fierté de la race. La reine est à la fois reine et femme. Il n'a rien dissimulé de cette plénitude d'embonpoint dont parlent les contemporains. Et puis, l'absolue vérité dans le costume : le beau vêtement du temps, la robe découvrant les épaules, les manches laissant passer les bras et les mains dont on vantait la beauté. Pas de draperies antiques, pas davantage d'allégorie mythologique.

Guillain était donc capable de voir la nature et de la rendre, et il joignait à la précision dans l'observation la souplesse et la largeur dans l'exécution *.

1. Je note une constatation précieuse. Alexandre Lenoir, qui ne savait à qui attribuer la statue de Catherine de la

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Les mériles de ce genre se rencontrent également dans un art trop méconnu : la gravure en médailles. Guillaume Dupré ' Ta portée aussi près de la perfection que les Italiens du xv*" siècle. Voltaire dit : « Nous avons égalé les anciens dans les médailles », mais, toujours préoccupé de tout ramener àLouis XIV, il considère que Warin, postérieur à Dupré, fut « le premier qui tira cet art de la médiocrité ». D'un autre côté, il ramène son jugement à des formules de ce genre : « C'est maintenant une chose admirable que ces poinçons et ces quarrés qu'on voit rangés par ordre historique,... il y en a pour deux millions, et la plupart sont des chefs-d'œuvre » *. Dupré vaut beaucoup mieux que cet éloge banal. Il a rendu avec énergie et sincérité l'individualité de chaque physionomie, et le faire est chez lui d'une puissance et d'une ampleur qui donnent à ses œuvres la valeur des plus hautes productions de l'art ^. La division de la médaille en face et revers a

Trémouille, disait qu'elle était estimée « pour la vérité du costume et la naïveté de Texécution »; voilà précisément l'art de Guillain.

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