‹ L'Art français au temps de Richelieu et de Mazarin (volume 2)Chapitre 62 sur 181 · CHAPITRE I l'art et l'histoihê dans les temps modernes · texte numérisé non relu

CHAPITRE I l'art et l'histoihê dans les temps modernes

L'art est une des formes de la civilisation, il appartient donc à rhistoire ; mais dès qu'on veut déterminer quelle place il y doit tenir, s'il peut s'isoler d'elle ou jusqu'à quel point il en dépend, on se trouve en présence de théories contradictoires et de problèmes plus d'une fois agités.

Pour l'école doctrinale, le Beau existe par luimèitle, s'exprime en vertu de principes qui changent peu, se transmet par l'enseignement du mattre. L'art

2 L*ART ET l'histoire.

n'a rien de commun avec les évolutions historiques au milieu desquelles il se produit. Pour d'autres, au contraire, la création de l'œuvre d'art, ses caractères ou ses transformations s'expliquent bien plus par des causes extrinsèques : influence du milieu géographique, ethnographique, politique ou social. L'artiste leur doit sinon son talent et son génie, au moins la forme particulière de l'un ou de l'autre.

Aucune de ces théories, prise en elle seule, n'est satisfaisante ; chacune donne une solution trop simple pour des faits très complexes.

Tout d'abord, il faut distinguer entre l'histoire politique et l'histoire intellectuelle et, dans cette dernière même, entre la littérature et l'art. On les assimile généralement, et le fameux ut pictura poesis d'Horace, mal compris, a fait fortune d*une façon étrange. Or il y a, tout au contraire, de l'une à l'autre des différences profondes.

L'écrivain et l'artiste n'ont ni le même instrument, ni les mêmes ressources, ni le même but. Le fond de la littérature, c'est l'idée; le fond de l'art, la forme; si bien que l'artiste ne peut jamais exprimer une pensée ou même un sentiment qu'à travers la plastique, au lieu que l'écrivain les rend directement et sans intermédiaire. On n'a qu'à comparer, pour saisir le contraste, le vanitas vanilatum de l'Écriture ou le debemur morti nos nostraque d'Horace, et leur traduction dans les Bergers d'Arcadie de Poussin. Ajoutons que l'écrivain a dans le langage un

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l'art et l'histoire dans les temps modernes. 3

instrument naturel et inné, tandis que la main n'est pas apte de prime abord à rendre la forme et ne s'y prépare que par un long exercice. Il résulte de tout cela que la technique joue dans l'art un rôle qu'elle n'a pas dans la littérature : il en résulte aussi que l'esthétique artistique est autre chose que l'esthétique littéraire.

La technique apparaît dès la première éducation du peintre, du sculpteur ou de l'architecte. Il n'apprend à dessiner que par un véritable apprentissage ; plus tard elle pénètre son œuvre . Un architecte est un constructeur et, avant de réaliser le beau qu'il conçoit, il doit savoir bâtir. Le peintre et le sculpteur ont à se mettre en état de rendre la réalité par les procédés qui leur sont propres. Leurs conceptions les plus brillantes ou les plus puissantes ne comptent pour rien qu'à ce prix.

Quant au Beau artistique, on voit assez en quoi il diffère du Beau littéraire : il existe corporellement, il a un contour, une couleur; il est, au besoin, indépendant de toute pensée comme de tout sentiment. Palpable ou visible, il s'adresse avant tout aux yeux.

Voilà donc des conditions toutes spéciales. Ellea^ expliquent que nous puissions ressentir devant une œuvre d'art une impression qui n'a rien de commun avec celle que nous cause une œuvre littéraire; que nous admirions un dessin tout simplement pour la virtuosité de l'exécution, la vigueur du crayon ou de

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4 LART ET LUISTOIRE.

la plume, un tableau, en dehors du sujet, pour la couleur, le rendu. De là naît Je plaisir que nous fait éprouver la justesse ou le raffinement d'un ton dans la peinture, un mouvement heureux dans une statue, la grâce d'un contour, la délicatesse d'une volute dans un chapiteau, et partout l'harmonie, la proportion.. Là se trouvent les éléments fondamentaux de l'art; si l'on pensait qu'ils se puissent supprimer ou négliger, ce ne serait plus la peine d'étudier les lois historiques ou philosophiques de son développement, car, à vrai dire, il n'existerait point.

Ce n'est pas tout. S'il y a dans la technique et dans l'esthétique de l'art quelque chose de spécial, on comprend qu'elles doivent exercer sur lui leur influence, avant toute autre. L'apprentissage, l'école, l'atelier forment l'artiste dans un certain moule; l'habitude d'étudier les grandes œuvres des temps passés dirige dans un certain sens sa faculté de regarder et par conséquent d'interpréter. Ainsi, à travers les différences des temps et des pays, on a pu voir se produire des œuvres qui ont toujours pour véritable origine celles de Raphaël, de Bramante, comme de Phidias. Si la peinture française s'est renouvelée au xvii^ siècle, si elle offre certains caractères, c'est à l'École italienne qu'elle en doit quelque chose. Et des tableaux de maîtres de la Péninsule, transportés à Amsterdam ou à la Haye, ont rendu à moitié Italiens des peintres qui n'ont jamais quitté la Hollande.

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