‹ L'art français au temps de Richelieu et de MazarinChapitre 27 sur 112 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

Pourquoi l'Académie a t-elle été fondée? Jusqu'à présent, la réponse à cette question a été à la fois très simple et très nette : les maîtres et jurés de la corporation entravaient l'exercice de l'art chez tous ceux qui ne faisaient point partie de la maîtrise. Cette oppression insupportable amena quelques artistes à résister et ils créèrent l'Académie comme un instrument d'indépendance en face du monopole. La devise qu'ils inscrivirent sur la médaille commémorative de l'institution, Ubertas art i bus l'ostitiita, renferme l'expression forte et légitime du sens de la révolution accomplie'.

Faut-il accepter entièrement ces vues? Question délicate. L'histoire de l'Académie n'a été écrite que par des académiciens ou des historiographes offi-

i. ViTET, r Académie royale de peinture et de sculpture, 1861, in-8.

ciels. Leurs assertions n'ont-elles pas par cela même quelque chose de suspect, et le sentiment le plus élémentaire des exigences de la critique historique ne nous oblige-t-il pas à nous mettre en défiance? Les vaincus, au contraire, n'ont trouvé personne pour les représenter auprès de la postérité et plaider leur cause. Elle vaut au moins la peine d'être reprise, et il y a quelque utilité, en tout cas, à préciser certains points restés dans l'ombre et à poser comme il faut les termes du problème.

On a vécu pendant longtemps sur un seul récit des faits, celui que M. de Montaiglon a publié en 1853 sous ce titre : Mémoires pour servir à V histoire de V Académie royale de peinture et de sculpture depuis 1648 jusqu^en 1664^ et qu'il a attribué au peintre Henry Testelin, membre de l'Académie dès sa fondation •. Quel que soit l'auteur de ces Mémoires, il n'y a pas à les étudier longtemps pour en saisir toute la partialité. Elle éclate dès les premières lignes : « En France, ces deux arts (peinture et sculpture) ont été pendant plusieurs siècles dans un abaissement extrême, livrés à l'opprobre d'une maîtrise qui les dégradait » ^.

1. Vilet lui-même s'est borné, ou peu s'en faut, à le paraphraser dans la première partie de son histoire de l'Académie.

2. Le problème des Mémoires, déjà fort compliqué quand il s'agit de déterminer leur auteur, se complique d'un autre problème. M. de Montaiglon s'était servi d'un manuscrit du fonds français de la Bibliothèque nationale (fr. 12 345). 11 avait fort bien reconnu qu'il n'y avait là qu'une copie faite au xvm'= siècle et très probablement pour M. Hulst, un des amateurs honoraires de l'Académie; il en avait rapproché un

loO LART ET L\ CONDITION DES ARTISTES.

L'histoire de la corporation des maîtres peintres et sculpteurs ne saurait se séparer de celle des corporations en général. Le rapprochement historique permet seul de juger impartialement son rôle, et

manuscrit de la Bibliothèque de l'Arsenal (Histoire, 822, u2T3 du nouveau catalogue , mais en n'y attachant avec raison qu'une importance secondaire. Paul Lacroix retrouva à la même Bibliothèque et publia (Revue imiverselle des arts, 1837) un autre manuscrit (le 822 bis, 5332 du nouveau catalogue), qui avait échappé aux recherches de M. de Montaiglon et qui portait ce titre : Relation de ce qui s'est passé en Vestahlissenient de VAcadémie royale de peinture et de sculpture. Il crut pouvoir établir : 1° que le texte de la Relation constitue la première rédaction originale des Mémoires: 2" que l'auteur en est un protestant nommé Jean Rou, qui avait d'ailleurs écrit sur des notes de Testelin.

M. Vinel [Bibliogi-aphie méthodique et raisonnée des beauxarts, 1874, p. 40, n" 413) apporta au débat un élément nouveau : un manuscrit des Mémoires conservé à l'École des beaux-arts, et il résolut la question d'attribution en ce qui concerne l'auteur. En elTet, il découvrit dans les procès-verbaux de l'Académie de peinture et de sculpture cette indication : « Aujourd'hui (février 1772)... le secrétaire a continué la leclure des mémoires de M. Testelin, rédigés par feu M. Van Hulst, sous le titre de Mémoires pour servir à l'histoire de l'establissemenl de l'Académie ». Voilà donc un premier point établi, conformément du reste aux conjectures de M. de Monlaiglon.

Quant au 822 bis de la Bibliothèque de l'Arsenal, il pourrait être ou bien l'ouvrage de Rou ou bien même le manuscrit original de Testelin. Le fait certain, c'est que les manuscrits, de la Bibl. Nat. et de l'Éc. des beaux-arts ne constituent qu'un arrangement de l'ouvrage de Testelin. avec tous les défauts de l'amplification et de la rhétorique la plus banale. Il n'y a qu'à les comparer pendant quelques instants au 822 bis, pour sentir la dilTérence des styles. Or, les retranchements et les additions, pour ne pas être extrêmement nombreux, ne sont pas sans importance et les modifications de forme faussent souvent la pensée. On doit donc renoncer à se servir des Mémoires et il faut employer exclusivement la Relation, infiniment plus sérieuse, précise, et relativement moins partiale. C"est ce que nous ferons ici.

LES ARTISTES ET LA MAITRISE. loi

de comprendre la situation qu'elle prit en face des artistes dans la première moitié du xvii siècle.

On sait que le régime de la maîtrise demeura la loi économique de l'industrie jusqu'à la fin de la monarchie. Il semble y avoir eu pour les métiers trois époques décisives avant Colbert. Au xiii^ siècle, au moment où Estienne Boileau confirme leurs statuts, beaucoup d'industries restent encore libres sous certaines conditions '.A la fin du xiv" siècle et au début du xv'^, l'organisation se resserre et les corporations se ferment. Puis vient une période d'incertitudes et peut-être un commencement de dissolution au cours du xv'' et du xvi° siècle. La royauté fut sans doute frappée des abus qui se manifestaient dans les jurandes; elle redoutait aussi l'influence qu'elles pouvaient prendre, moins par elles-mêmes que par les confréries qui en dépendaient. Le fait est que plusieurs ordonnances de François ['^'marquent à l'égard des corps de métiers des disposition très peu favorables -. A la fin du xvi'^ siècle, au contraire, et voilà la troisième époque, la monarchie en revient systématiquement au régime corporatif, tout en essayant de le régulariser. Deux dates marquent cette reconstitution : 1581 et

1. On rencontre fréquemmenl celle formule : « Il peull eslre mestre qui veull •■. Voir de Lespi.nasse et Bonnardot, le Livre des métiers d'Etienne Boileau, t. 1, 1879 (Colleclion de l'histoire générale de Paris).

2. L'ordonnance de lo3!) supprime les confréries, interdit d'exiger pour la réception autre chose que le chef-d'œuvre, etc. FoNTANOx, Recueil des ordonnances, édil. 16H, f, l. I, 1085.

L'ordonnance de 1581 rétablit toutes les maîtrises et en institua dans les villes où il n'en existait pas encore; elle assura en outre aux maîtres de Paris une certaine prérogative, en les autorisant à exercer dans l'étendue entière du royaume. Dans les villes qui jusqu'alors avaient échappé aux corporations, les industriels devaient passer maîtres, sans aucune formalité. Pour les autres villes, on accordait aux compagnons une concession momentanée, en déclarant que trois artisans par métier obtiendraient sans chef-d'œuvre l'entrée dans les corporations existantes *.

Lorsqu'Henri IV voulut restaurer l'industrie française, il n'alla pas vers la liberté et adopta presque entièrement les doctrines de Laffemas, qui voyait dans un régime de monopole à l'intérieur et de protection vis-à-vis de l'étranger la condition essentielle de notre relèvement. Mais Laffemas, qui avait de véritables doctrines d'ensemble, ne fut suivi qu'en partie et on se borna à peu prés à reprendre en 1597 les décision de 1581 -.

On ouvrit pourtant, en 1598, une enquête, qui dura jusqu'en 1600, et les corporations consultées se déclarèrent, il faut le reconnaître, pour la réforme

1. Les édil^ de lo81 et de 1507 se Irouvenl dans Fontanon, I, 1091, 1101.

2. Voir sur ce point Levasseuk, Histoire des classes ouvrières en France, t. II; Fagmez. Vlnduslrie en France sous Henri IV [Revue historique, t. XXIII, p. 76 et suiv.). — Voir aussi : Édits du roy portant establissement des maîtrises de tous les arts et mestiers du royaunte, JuIIiot, 1003, in-12.

des abus. Puis une commission fut réunie de 1601 à 1602 ; un conseil de commerce lui succéda de 160:2 à 1604 et ne tint pas moins de 176 séances. Comment se fait-il que toutes ces bonnes vcîontés n'aient pas abouti? On doit sans doute en voir la cause dans les pratiques mêmes du gouvernement monarchique.

Tout le fonctionnement de l'organisme y a sans cesse été entravé par deux obstacles : les nécessités fiscales et le privilège. Bien des réformes ne servaient que d'expédients financiers; on les édictait uniquement pour forcer les corps menacés à composer moyennant argent. D'autres, entreprises d'abord avec le souci du progrès, perdirent bien vite leur caractère et leur portée, parce qu'elles se transformèrent en taxes de rachat. Ce mélange se rencontrait probablement dans les mesures de 1581; il se trouve à coup sûr dans celles de 1597. D'un autre côté, le gouvernement a toujours manqué, non pas peut-être de principes directeurs, mais de logique dans leur application. Il ne corrigeait les abus que par la faveur et ne put jamais fonder une apparence de liberté que sur le privilège. Il semble même qu'il tenait à se réserver la faculté de constituer ainsi des régimes d'exception, à côté des lois générales qu'il promulguait luimême, comme s'il voulait sauvegarder, en face de l'État, les prérogatives personnelles du souverain. Cette sorte d'antinomie inconsciente entre la nation et le roi n'a jamais cessé de se produire.

Il en résulte d'abord qu'il faut lire les lois de

154 l'art et la condition des artistes.

l'ancien régime à la lumière de ces observations. Si généraux, si absolus que soient leurs termes, ils contiennent toujours un sous-entendu: sauf les droits établis et à établir par le monarque. Et surtout, l'histoire de l'ancien régime, en matière administrative, financière ou économique, ne présente qu'une sorte de répercussion à l'infini du privilège sur le privilège, ou bien encore une lutte constante des privilèges généraux contre les privilèges particuliers, et réciproquement. Il n'y avait en somme qu'un droit qui n'existait pas : celui de l'individu en tant qu'individu.

Tout cela éclate dans l'histoire des corporations. Rétablies, multipliées en 1581 et 1597, elles avaient en face d'elles, au commencement du xvif siècle, les maîtres de lettres, les marchands suivant la cour, les artisans établis dans les lieux privilégiés, les officiers et les commensaux du roi ou de la famille royale, les industriels (pour l'industrie d'art) logés dans les maisons royales, etc.

L'opinion publique paraît avoir senti, mieux que ceux qui le décrétaient, les vices d'un semblable état de choses. Le tiers état, en 1614, protestait contre l'extension des corporations ' et en même temps

1. " Que toutes maîtrises de mestiers, érigées depuis les Etats tenus en la ville de Blois, en l'an 1576, soient éteintes, sans que par cy après elles puissent estre remises ni aucunes autres de nouveau establies, et soient les exercices desdils mestiers laissés libres à vos pauvres subjects, sauf visites de leurs ouvrages, marchandises, par experts et l)rudhommes qui à ce seront commis par les juges de la police. » (Cité dans Levasseur, Classes ouvrières, t. H, p. 150.)

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contre l'abus des lettres de maîtrise. Le Parlement en 1G48 touchait la question dans les articles présentés par les cours souveraines réunies en la chambre de Saint-Louis, mais il la tournait bien plus qu'il ne la traitait, comme s'il en eût senti la difficulté aiguë. Sous Colbert, on le sait, tout reviendra au régime de la jurande dans ce qu'il a de plus exclusif.

Nous pouvons maintenant examiner et comprendre ce qui se passa de 1610 à 1648, pour les maîtres peintres et sculpteurs, nous expliquer dans quelles conditions ils se trouvaient placés, et peser les raisons historiques de la conduite qu'ils tinrent.

La corporation fondait ses titres sur quatre chartes principales '. La première était l'œuvre

1. Il existe de nombreuses éditions des statuts de la corporation des peintres et sculpteurs, les maîtres ayant attaché un grand prix à conserver et à répandre des documents sur lesquels se fondaient leurs droits. On peut consulter :

1° Statuts, ordonnances et règlemens de la communauté de? maistres de l'art de peinture et sculpture, gravure et enlumineure de cette ville et faux-bourgs de Paris, tant anciens que nouveaux, imprimez suivant les originaux.,.. Paris, Bouilleroti 1672, in-4;

2° Statuts, ordonnances el règlemens de la communauté des maistres de l'art de peinture et sculpture, gravure et enlumineiire de celle ville el faux-bourgs de Paris, tant anciens que nouveaux. Imprimez suivant les originaux en parcliemin et scellez du grand sceau. Paris, Colin, 1698, in-4.

J'ai suivi cette édition de 1698, dont il existe au moins deux exemplaires à la Bibliothèque nationale. C'est à elle que se rapporteront toutes les citations, renvoyant simplement au titre : Statuts et ordonnances.

On aurait aussi intérêt à voir le recueil suivant : Lettres patentes du Roy qui approuvent et confirment les nouveaux statuts de la communauté et Académ'ie de Saint-Luc de pein-

loG l'art et la condition des artistes.

d'Etienne Boileau et avait établi la liberté du métier, quitte à en réglementer l'exercice *; mais elle ne constituait à vrai dire qu'un souvenir historique et la maîtrise se réclamait essentiellement des statuts promulgués en 1391. Cette fois, les peintres et imagiers, invoquant l'intérêt des « pauvres églises de la ville de Paris, souvent déceues » parce que leurs marguilliers n'avaient aucune connaissance de l'art, réussissaient à faire ériger la maîtrise en corps fermé ^, à lui assurer le monopole de la vente des tableaux et statues ^, à mettre leurs privilèges sous la garde de jurés élus et exerçant sur le métier un droit de surveillance \ Ces statuts, homologués par Henri 111 en 1548, le furent de nouveau en 1582, à l'occasion évidemment de la grande

lure et sculpture de la ville de Paris (édit. de l"o3, in-4). 11 ne donne pas les anciens statuts, mais il contient beaucoup de textes relatifs à Tliistoire de la corporation entre 1651 et 1748, et fournit même quelques documents antérieurs à lO^il, qu'on ne trouve guère ailleurs.

1. " Il puet estre paintres et tailliéres ymagiers à Paris qui veut, pourtant que il ouvre aux us et aux coutumes du mestier et que il le sace faire. » Art. 1 (nii Lespinasse et Bon- NARDOT, p. 129).

2. « Que nul ne soit reçeu audit mestier pour estre maistre, ne qu'il ne puisse ou doive à Paris ouvrer et en la vicomte, ne qu'il tienne apprentifs, jusques à ce qu'il ait fait un chef-d'œuvre et qu'il soit jugé suffisant par les jurés et gardes dudit mestier ». Statuts, ordonnances, art. 1.

3. « Que nul marchand, ouvrier ne autre ne puisse vendre aucune besogne faite hors du pays, en Allemagne ou ailleurs... jusques à ce que la besogne soit visitée des gardes dudit mestier. » Ibid., art. 16.

4. « Que pour doresenavant bien garder ledit mestier... soient establis quatre prudhommes qui soient esleus par la plus grande et saine partie d'iceluy mestier.... « Ibid., art. 19.

ordonnance de 1581. Les lettres royaux les confirmèrent et aussi les amplifièrent ou précisèrent. On remarquera, dans les considérants du préambule, un trait qui montre assez bien le changement opéré dans la destination de l'art. Aux « pauvres églises » déçues par les gens qui exercent la peinture ou la sculpture, ils ajoutent le roi, les princes de son sang, les seigneurs, ducs, comtes, barons, qui « estoient journellement trompez » '. Ils s'élèvent ensuite contre ceux qui ont « leurs boutiques ouvertes au précédent que aucun desdits maistres peintres » les aient « jamais veus ne conneus pour estre de leur art, estant pour la pluspart estranges et tels qu'il est impossible de sçavoir leur vie et mœurs )>. Tout cela aboutit à interdire encore plus expressément que dans les statuts de 1391 la pratique et le commerce des choses d'art à tous ceux qui n'appartiennent pas à la maîtrise ^ Les lettres furent enregistrées par le Parlement en décembre 1583 ^.

Dès 1595, avant même l'ordonnance de 1597, Henri IV les confirmait '\

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