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L'art Hittite

JL/ans le Proche-Orient l'humanité, en l'espace de quatre mille ans, a parcouru le premier cycle de son histoire. Alors que le reste du monde presque tout entier est encore plongé dans la préhistoire, les peuples de ces contrées, dans une rapide ascension, jettent les fondements de la civilisation et développent des formes de vie sociale où l'organisation politique et la religion, la science et lart peuvent atteindre un haut éclat. Puis, d'une chute tout aussi rapide que leur ascension de jadis, ces peuples, ayant accompli leur destin et transmis leur héritage à des éléments nouveaux qui s'élèvent à leur tour, tombent dans une sorte de vie ralentie et crépusculaire, retournent à des conditions d'existence tout à fait primitives, à l'absence de besoins la plus complète. Le sable du désert recouvre alors les villes déchues, pour près de deux mille ans, jusqu'à ce qu'un jour la pioche de l'archéologue ramène à la lumière çà et là quelques vestiges de ce monde englouti.

L'Asie antérieure était assez vaste pour présenter de multiples contrastes dont les heurts devaient donner naissance à une histoire mouvementée. Toutefois elle était assez nettement séparée du reste du monde pour que sa civilisation connût une certaine unité de développement.

Ce furent les Sumériens qui, à l'issue du cinquième millénaire, fondèrent dans le Proche-Orient le premier état organisé, le royaume d'Our, dans la Babylonie du Sud. Nous ne savons pas d'où ce peuple était venu. Nous ne connaissons pas davantage le groupe ethnique auquel le rattachaient sa race et sa langue. Mais nous savons que les Sumériens ont inventé l'écriture cunéiforme et qu'ils ont été amsi les fondateurs de la culture intellectuelle de toute l'Asie antérieure. Leurs conceptions religieuses et leurs préceptes juridiques ont exercé la plus durable influence sur tout lOrient ancien.

Ce furent des peuples sémitiques, parvenus à la puissance à partir du troisième millénaire en Babylonie, qui donnèrent à ces germes leur plein développement et qui créèrent vraiment cette civilisation que nous appelons babylonienne, mais que nous pourrions tout aussi bien appeler «proche-orientale», les expéditions militaires et l'activité commerciale l'ayant, à dater de l'empire sémitique d'Akkad (2800 av. J.-Ch.. BaSylonie du Nord),, répandue dans tout le Proche-Orient jusqu'aux rivages de la Méditerranée et de la Mer Noire.

Si pleine de vicissitudes qu'ait été l'histoire politique du Proche-Orient, on ne peut citer, dans les quatre mille ans que dure cette histoire, aucun autre peuple que les Babyloniens sumériens et sémitiques comme peuple créateur de civilisation, au sens le plus élevé du mot. Pas même les Assyriens, qui après 2000 disputèi^ent à la Babylonie la suprématie politique sur le Proche-Orient. Les Assyriens étaient un peuple de purs guerriers; leurs princes avaient pour unique ambition de reculer leurs lontières et d' affermir leur puissance militaire. Pour ce qui est de la vie intellectuelle et pour toute la civilisation matérielle ils ont subi très fortement l'influence de la Babylonie; quand il leur arrive de témoigner de quelque ori^naUté. cette originalité n'est pas toujours le fruit de leur activité propre; souvent elle n'est qu'im reste du vieil héritage de la grande famille ethnique à laquelle ils remontent, qu'un souvenir des Hittites. Si, pour la civilisation, les Babyloniens sont des Sémites «sumérisés», les Assyriens, eux, sont des Hittites «babylonisés».

Seuls en face des Babyloniens les Hittites peuvent faire figure de peuple créateur de civilisation dans le Proche-Orient. Leur importance du reste n'est en aucune manière comparable à celle des Babyloniens. Mais leur grand éloignement du foyer principeil de la culture babylonienne leur a permis mieux qu'aux autres peuples de conserver leurs caractères spécifiques, si puissantes qu'aient été parfois les influences babyloniennes chez eux aussi.

Sur les Babyloniens et sur les Assyriens les gens cultivés sont loin de savoir ce qu'ils devraient savoir, étant donnée l'importance que ces peuples ont eue dans l'histoire du monde. Mais, des Hittites, qui donc aujourd'hui connaît autre chose que le nom ou même seulement le nom?

Certains, il est vrai, se souviennent des faits qu'indique la Bible dans ce remarquable chapitre X du premier livre de Moïse où sont groupés les peuples de la terre; «Mais Canaan engendra Sidon, son premier-né, et Heth»; Abraham achète aux Hittites d'Hébron la grotte Machpela pour ensevelir sa femme Sarah (Gen. XXIII); le pays de la promesse, la «terre promise» des enfants d'Israél est habitée non seulement par les Cananéens, par les Amorrites, par les Phéréséens, par les Hévéens et les Jébusites, mais aussi par les Hittites; cet Uria enfin, à la femme duquel le roi David trouva du charme, était un Hittite, etc.

Tout cela du reste ne nous apprend qu'une chose, c'est que les Hittites étaient établis dans le pays de Canaan entre 2000 et 1000 av. J.-Ch. Il y a cinquante ans encore, les érudits eux-mêmes n'en savaient pas davantage sur les Hittites. Depuis lors non seulement les sources égyptiennes, assyriennes et babyloniennes nous ont apporté des révélations toujours plus importantes, mais on a découvert des monuments hittites en nombre croissant, reliefs rupestres, sculptures dispersées dans le

pays; on a commencé à fouiller toute une série de villes hittites et les Hittites euxmêmes nous parlent aujourd'hui dans une foule de nK)numents écrits, de textes composés par eux.

L'histoire des Hittites a eu pour théâtre l'Asie-Mineure entière, depuis les côtes de la Méditerranée à l'Gi^st jusqu'à l'Euphrate supérieur à l'Est (au Nord du Taurus arménien). Au Sud du Taums, la civilisation hittite s'est étendue, à l'Est jusque dans la région des sources du Chabora (au-delà de l'Euphrate), au Sud jusqu'à Kadesh sur l'Oronte. Mais de tout temps les Hittites ont essaimé plus loin, du côté du Sud spécialement; ils se sont étabHs jusqu'au cœur du pays de Canaan.

Nous arrivons aujourd'hui à nous faire une idée assez exacte de ce qu ont été les peuples de l'ancien Orient, les Babyloniens, les Assyriens, les Mèdes, les Perses, les Phéniciens et autres et nous pouvons parler avec une certmne sécurité de leur race, de leur nationalité, de leur langue, de leur religion. Nous sommes bien loin d'une aussi grande précision en ce qm touche les Hittites. Quand aujourd'hui nous entendons parler des Hittites, nous pensons à l'ensemble des peuples que l'histoire signale comme les représentants de la plus ancienne civiÜsation de 1 Asie- Mineure, de la Syrie et de la Mésopotamie du Nord. Cette civilisation présente des différences très nettes et très marquées avec la civilisation babylonienne et assyrienne, en dépît des relations intimes qui pendant des milhers d années ont existé de l'une à l'autre. Mais il nous est Impossible de savoir dans quelle mesure elle est homogène, ni dans quelle mesure ce que nous dénommons «hittite» se rattache aux Hittites historiques, aux vrais Hittites, qui n'ont été, à parler juste, que 1 un des éléments composant ce grouf>e de peuples. A l'heure actuelle encore il nous faut envisager la civilisation de l'Asie-Mineure, de la Syrie et de la Mésopotamie du Nord comme un bloc, comme un tout auquel, pour suivre l'exemple des sources bibliques et cunéiformes, nous maintenons le nom de «hittite», comme si ce vaste bassin n'avaùt pas été le lieu de confluence d'un grand nombre de courants ethniques indépendants.

Pour l'histoire des Hittites pendant le troisième millénaire nous sommes réduits à quelques traits lumineux, qui jaillissent occasionnellement des sources cunéiformes et où nous voyons les incidents les plus singuliers de la tra<iition jouer un rôle. Il y a quelques années et presque au même moment, on a retrouvé en Egypte (Tell Amama) et en Assyrie (Assur) deux fragments d'une légende ayant rapport au

vieux roi de Babylone Sargon (2850 av. J.-Ch.). Cette légende parle d'une expédition entreprise par Sargon au cœur de l'Asie-Mineure, en Cappadoce, la troisième année de son règne, pour porter secours à des marchands babyloniens, installés comme colons à Ganesh et attaqués par le roi de Bourouschanda.

Cette ville de Ganesh, nous la connaissons. Elle est située au Sud de la boucle de l'Hallys, près de Kaisariéh, et recouverte aujourd'hui par une colline que les indigènes appellent Kultépé. Depuis 3000 au moins av. J.-Ch. c'était une colonie de marchands babyloniens, fondée on ne sait quand par la ville de Kish (Babylonie du Sud), l'une des plus anciennes villes que nous connaissions. Nous pouvons suivre les destinées de cette colonie de Ganesh pendant plus de mille années grâce à plusieurs centaines de documents cunéiformes que les indigènes ont retirés des décombres de Kultépé (ces documents proviennent des archives d'une maison de commerce et ils remontent à 2200 av. J.-Ch.). —

Les textes ne nous fournissent aucun renseignement direct sur la population indigène de l'Asie-Mineure pendant le troisième millénaire. L'existence de cette colonie babylonienne nous montre du moins le chemin qu'a suivi la civilisation babylonienne dans sa marche victorieuse à travers l'Asie antérieure. Les Babyloniens de Ganesh, paisibles marchands, ont servi d'intermédiaires entre l'Asie- Mineure et la Babylonie pour l'échange de leurs produits; ils ont été en outre les pionniers les plus importants chez les peuples hittites de la grande civilisation babylonienne. Ils ont certainement étendu leurs antennes très loin dans le pays barbare et ils ont préparé les voies à l'expansion de la civilisation babylonienne.

Les monuments écrits des Hittites, qui apparaissent au deuxième millénaire, nous montrent l'étonnant succès obtenu par leur propagande. Nous avons conservé — dix mille documents environ — une partie des archives officielles du royaume hittite qui a eu pour centre, à partir de 1800 av. J.-Ch., la ville de Chatti, dans la boucle de l'Hallys, à l'endroit où s'élève aujourd'hui le petit village de Boghazkeui. Tous ces documents sont en écriture babylonienne; les dieux babyloniens, les rituels babyloniens, les légendes babyloniennes apparaissent tantôt en langue babylonienne tantôt en langue indigène. Les inscriptions en langue indigène elles-mêmes sont pleines de termes babyloniens. La culture intellectuelle du royaume hittite apparaît ainsi, dans la capitale au moins, sous des formes purement babyloniennes. Une empreinte aussi marquée ne peut s'expliquer que si on l'admet que des colons babyloniens, conune ceux que l'on constate à Ganesh, ont été largement répandus dans tout le pays et ont exercé, des siècles durant, une profonde influence sur la vie culturelle de la contrée.

Cette évolution a été précipitée par quelques mouvements en retour, partis du pays hittite et dirigés vers le pays d'origine de la dviÜsation babylonienne. Un récit, qui nous a été conservé également tout-à-fait par hasard (il provient d'unei chronique babylonienne de la basse époque) nous apporte des éclaircissements saisis-

sants sur une poussée des Hittites en Babylonie en 1921 av. J.-Ch. Cette attaque amena la chute de la célèbre dynastie d'Hammourabi et plaça sur le trône de Babylone, pour 600 ans, une dynastie étrangère, la dynastie Kassite.

Ce fait, historiquement accrédité par un heureux hasard, nous autorise à supposer que des mouvements analogues avaient eu lieu, déjà, à l'époque antérieure. Nous avons déjà dit que les Assyriens étaient des Hittites «babylonisés» ; peutêtre leur pays d'origine était-il la région de Kultépé sur l'Hallys; dans cette région, en effet, le dieu Assur est autochtone et c'est peut-être de là que la ville d'Assur a été colonisée au début du troisième millénaire. Nous pouvons démontrer que les vagues hittites se sont avancées en Elam, sur la rive-gauche du Tigre; dans le pays d'Elam on a trouvé en effet quelques gîtes d'étap>e avec des débris qui ne peuvent pas s'expliquer en dehors de cette hypotlièse. Les sceaux de Kerkouk, par exemple, sont d'une frappe nettement hittite. Nous avons des raisons de penser que les Lylybiens, dont le roi Anubanini fit en 2700 av. J.-Ch. ciseler un monument triomphal sur la roche des monts Zagros. sont un peuple d'origine hittite et que le relief rupestre de Scheich-Chan, non loin de là (pi. 28), est de pur style hittite. En revanche, c'est une question encore pendante à l'heure actuelle que de savoir dans quelle mesure l'harmonie, également surprenante, que l'on constate, dans la technique comme dans les motifs, entre la céramique la plus ancienne de Suse et la céramique hittite permet de conclure à une communauté d'origine ethnographique.

C'est à partir du deuxième millénaire seulement que l'histoire fait mention du peuple hittite. Vers 1800 la ville de Chatti (Boghazkeui) est devenue la capitale d'un état hittite qui en six siècles est parvenu à un haut degré de puissance, qui s'est regardé comme l'égal des grands empires d'Egypte, d'Assur et de Babylone, qui a entretenu avec ces états des relations diplomatiques très actives. Cet état a dominé la plus grande partie de l'Asie- Mineure et il s'est largement étendu en Syrie, où les Pharaons au XVP siècle mirent un terme à ses progrès. Le célèbre «traité hittite» conclu entre Ramsès II et Schubiluliana de Chatti fixa définitivement les zones d'influence respectives des deux états. Après ce traité l'empire hittite n'eut plus une longue existence. Un de ses vassaux, le roi de Mitanni, le terrassa en 1200; quelques dizaines d'années plus tard, l'état de Mitanni à son tour devint la proie des Assyriens. Quelques états hittites, Sam'al par exemple, et surtout Karkémish. se maintinrent plusieurs siècles encore dans le Nord de la Syrie, conservant la culture hittite dans toute son originalité. En 715 enfin la chute de Karkémish vint briser définitivement la puissance politique des Hittites. Dès lors on perd toute trace de ce peuple, si complètement que les écrivaiois classiques sont muets sur son compte.

Dans les documents hittites des centaines de villes sont nommées qui ont fait partie des états du roi de Chatti. De fait sur le territoire des anciens peujple« hittites les amas de décombres sont presque innombrables. Rares sont ceux qui, à l'heure présente, ont été touchés par la bêche; le plus important est Boghazkeui, sur l'emplacement de la capitale Chatti, non loin duquel dans la direction du Nord se trouve Ujuk. C'est Sendschirli, sur l'emplacement de la vieille ville de Sam'al (versant oriental du mont Amanus), qui jusqu'ici a été fouillé avec le plus grand soin; puis Djérabis, l'ancienne Karkémish sur l'Euphrate, et Tell Halaf, l'ancienne Guzana, dans la région des sources du Chabora. Les fouilles ont mis au jour des centaines de sculptures en pierre de toutes sortes. Si à ces sculptures on ajoute les sculptures rupestres et les monuments isolés qui ont été trouvés à la surface du sol dans toute l' Asie-Mineure et dans la Syrie du Nord, on verra qu'il existe pour l'histoire de l'art et de la civilisation hittites un matériel documentaire d'une richesse tout-à-fait exceptionnelle. Mïilheureusement pour le quart d'heure un très petit nombre seulement de ces œuvres sont accessibles dans des reproductions suffisantes. Certes les sculptures rupestres sont en général trop fortement rongées par les intempéries pour que l'on en puisse donner des reproductions offrant un autre intérêt que l'intérêt scientifique. Mais la plus grande partie des sculptures jusqu'ici restituées par les fouilles n'est pas encore accessible au grand pubhc.

Jusqu'à présent on entendait sous le nom de «Hittites» l'ensemble des peuples de l'Asie-Mineure, de la Syrie et de la Mésopotamie du Nord que l'histoire pouvait saisir dans toute la période comprise entre le début du troisième millénaire et le VII ° siècle avant J.-Ch. Or il est avéré que ces peuples n'ont jamais eu de véritable unité, ni sous le rapport de la race, ni au point de vue de la langue, ni au point de vue social — en laissant même de côté la question de savoir s ils ont jamais constitué une nation politiquement unifiée.

Dans ce chaos de peuples nous distinguons aujourd'hui nettement au moins deux éléments : l'un indo-européen, orienté généralement vers l'Ouest et qui au deuxième millénaire a eu pour centre politique et culturel la ville de Chatti, sur l'emplacement de 1 actuel Boghazkeui; l'autre aborigène que l'on doit regarder comme proprement hittite et dont nous avons pu constater grâce aux fouilles la présence dans de nombreux amas de débris, en Asie-Mineure comme dans la Syrie du Nord, spécialement à Ujuk, à Sendschirli, à Djérabis et à Tell Halaf.

L'élément indo-européen est venu d'Europe en Asie-Mineure par les détroits. 11 a submergé les vieux centres de culture des Hittites aborigènes et il est resté dans le pays conmie peuple dominant; vers le milieu du deuxième millénaire il a rassemblé tous les Hittites d'Asie-Mineure en une puissante unité politique. Il a imprimé alors sa marque à Chatti dans les constructions et dans les œuvres dart créées par lui; il a su imposer aussi sa langue comme langue officielle de l'administration et comme langue littéraire.

Il faut absolument nous débarrasser de la théorie, prédominante à l'heure actuelle, qui veut voir dans la ville de Chatti-Boghazkeui le représentant prindpal du hittitisme classique. Certainenient Chatti-Boghazkeui a été, elle aussi, avant sa conquête par les inunigrants européens, une ville purement hittite. Deux trouvailles accidentelles nous apprennent qu'elle a subi durant le troisième millénaire une évolution identique à celle que nous devons admettre pour la plupart des villes de l'Asie antérieure situées sur les grandes routes conunerciales. Le petit bronze de la pi. 1, qui jusqu'à maintenant est l'œuvre d'art la plus ancienne trouvée sur le sol hittite, est d'un caractère purement hittite; pour le type il ressemble étonnamment au Gilgamesh de la base aux lions de Sendschirli (cette base est d'ailleurs beaucoup plus récente) (pi. 22), mais il n'a absolument rien de commun avec les types du second millénaire de Chatti-Boghazkeui. Si ce bronze prouve que nous avons, au début du troisième millénaire, une population indigène purement hittite à Chatti- Boghazkeui, plusieurs tablettes d'argile, trouvées à Chatti-Boghazkeui aussi et de même style que les tablettes de Kultépé-Ganesh. nous apprennent que Chatti- Boghazkeui elle aussi a été dès le troisième millénaire exposée à l'influence babylonienne pour ce qui est de l'écriture et de la langue.

Mais on ne peut guère admettre que l'ancienne ville de Chatti-Boghazkeui ait été un centre de grande importance. Les puissantes constructions, dont les restes imposants frappent d'étonnement le visiteur de Boghazkeui. ont été élevées par les conquérants. Les cinq palais ou plutôt les cinq temples qu'on a retrouvés à Boghazkeui n'ont pour ainsi dire rien de commun dans leurs caractères généraux avec les autres édifices «hittites»; on n'y rencontre même pas les grandes portes qui caractérisent l'architecture hittite, encore que l'emploi occasionnel de lions colossaux comme gardiens des portes puisse être regardé comme une concession aux usages «hittites». La grande architecture de Chatti-Boghazkeui n'a rien de hittite; c'est à des traditions occidentales qu'elle se réfère.

Il en va tout différemment dans l'art plastique. Il est vrai que le nombre de sculptures de l'époque de la domination étrangère qui peuvent servir de points de comparaison est très réduit. Mais une œuvre comme le grand relief du dieu solaire (pi. 6), érigée dans un endroit aussi important que la porte principale de la ville, apporte un témoignage tout-à-fait probant. Pour l'attitude, pour la conception et pour la technique, ce monument est absolument analogue aux autres monuments que nous connaissons des villes «hittites»; il ne s'en distingue que par le type physique du personnage représenté Qe front droit et l'absence de barbe).

Les conquérants ont également apporté dans l'art une révolution qui, à dire vrai, a pour origine première des raisons juridiques plutôt que des raisons artistiques. A la place du sceau cylindrique, introduit en Asie-Mineure en même temps que

l'écriture babylonienne, ils ont fait triompher le cachet plat, comniandé lui aussi par des traditions occidentales.

Quelques rois assyriens se glorifient parfois d avoir élevé des constructions de «style hittite», qu'ils appellent bît chillani; à Khorsabad et à Nirarud les fouilles ont remis au jour des constructions de ce genre. Les opinions restent en profonde divergence sur les caractéristiques et sur l'originalité du «style hittite». Personnellement je tiens pour assuré que ce sont les grandes portes avec leurs animaux géants en pierre et les façades sculptées qui sont les éléments essentiels de ces constructions de style hittite. Ces grandes portes et ces façades sculptées se retrouvent en effet, partout où nous avons fouillé des ruines proprement hittites, en Asie-Mineure, en Série, en Mésopotamie, à Ujuk, à Sendschirli, à Tell Halaf, à Djérabis, à Saktschegözü (cf. pi. 17 et 46).

C'est dans l'écriture que l'originalité d'une civilisation trouve toujours son expression la plus concrète; jusque de nos jours l'écriture est restée le signe distinctif naturel d'une nationalité consciente et fière de son originalité culturelle. On a l'impression que dans les pays hittites aussi il y a eu lutte pour le maintien de la civilisation nationale et que cette lutte a porté surtout sur l'écriture. Trois systèmes d'écriture, foncièrement différents, ont lutté pour la suprématie dans les pays hittites. Pendant 2500 ans : l'écriture cunéiforme babylonienne, la pictographîe aborigène des Hittites et l'écriture à caractères araméens venue de Syrie.

L'écriture figurée des Hittites (cf. pi. 5 et 27), qui n'a pas encore été déchiffrée, se rencontre sur les monuments en pierre dans presque toute l'Asie-Mineure et en Syrie jusqu'à Hamath; les inscriptions les plus nombreuses proviennent de Karkémish. Nous ignorons l'âge de cette écriture, mais nous savons qu'elle a été employée à Karkémish (point où le hittitisme s'est maintenu le plus longtemps) jusque dans le premier millénaire. Un fait surprenant, c'est l'absence totale de cette écriture à Sendschirli et à Tell Halaf, résidences royales incontestablement et purement hittites que nous connaissons bien par les fouilles; à SendschirU, les seuls monuments écrits officiels, que l'on trouve appartiennent à la basse époque, au premier millénaire, et sont toujours conçus en caractères araméens; à Tell Halaf aussi les inscriptions de l'époque ancienne manquent complètement et c'est en caractères cunéiformes très grossiers qu'un usurpateur de la fin du second millénaire, Kapara. a fait inscrire son nom sur ses portraits en pierre. Le fait qu'à Boghazkeui l'écriture figurée ne se rencontre que très rarement et qu'on trouve ensuite cette écriture sur les sceaux en même temps que l'écriture cunéiforme, concorde parfaitement avec ce que nous savons des conditions politiques de l'époque.

Assurément, c'est une grzmde audace, étant données 1 indigence et les lacunes des sources où nous puisons, que de vouloir tirer des conclusions du silence des textes.

Aussi est-ce avec toutes sortes de réserves que je pose les trois faits suivamts: dès ie troisième millénaire la pictographie a été l'écriture nationale des Hittites; puis cette écriture a fortement reculé devant l'écriture babylonienne, sans être pourtant jamais complètement abandonnée; aux temps de l'indépendance politique enfin et grâce au renforcement du sentiment national, elle a été employée à nouveau et de plus en plus. On serait tenté de voir dans la fureui* insensée avec laquelle les grandes tablettes d'écriture cunéiforme des archives officielles de Chatti-Boghazkeui ont été brisées au moment de la ruine de la domination étrangère une réaction du hittihsme contre les témoins d'une civilisation étrangère.

Si Ion veut se faire une idée exacte de la civilisation hittite, on ne doit jamais oublier que depuis le début du troisième millénaire tout le pays habité par les Hittites a été placé sous l'influence de la civilisation babylonienne. L'écriture et la langue babyloniennes, répandues au loin, permettaient aux conceptions reUgieuses et aux œuvres littéraires des Babyloniens d'exercer une grande action. Ces influences naturellement sont restées superficielles; le peuple dans sa masse est certainement demeuré fidèle aux traditions indigènes. Il nous faut considérer aussi qu'à toutes les époques il y a eu des courants fa\orables à la culture indigène et hostiles à la civilisation babylonienne ainsi qu'à ses moyens d'expression, la langue et 1 écriture. D'autre part il est tout naturel aussi que la domination étrangère, qui s'appuyait sur les classes supérieures, se soit servi pour étayer son influence, des formes culturelles étrangères et les ait non pas contrariées mais favorisées par tous les moyens.

Avec l'écriture et la langue la vie intellectuelle de la Babylonie s'est implantée dans les pays hittites. On ne peut pas dire, d'ailleurs, que tout ce que nous trouvons de «babylonien» dans les pays hittites y soit venu par l'intermédiaire de la littérature babylonienne. Ce n'est pas le cas par exemple de la grande épopée nationale des Babyloniens, du Gilgamesh dompteur d'animaux qui est représenté sur plusieurs fragments des textes cunéiformes de Boghazkeui en langue babylonienne et aussi dans la langue indoeuropéenne des classes dominantes. Les figures de Gilgamesh et de son cycle ont été aussi des types tout-à-fait courants dans l'art plastique des purs Hittites de SendschirU. de Karkémish et de Tell Halaf ; on peut en tirer cette conclusion que ce cycle de légendes a fait partie de tout temps du fonds commun propre à tout le Proche- Orient. Au contraire les rituels babyloniens, les recueils de présages etc. etc. qui remplissent nombre de tablettes cunéiformes de Boghazkeui n'ont sans cloute jamais fait partie, eux, du fonds commun primitif du Proche-Orient et ont été apportés

■àe Babylonie. lis ont du reste à peine pénétré dans k peuple hittite et n'ont certainement pas dépassé le monde «savant» des centres cultivés.

C'est au service des rois bâtisseurs que l'art hittite est devenu grand; les principales tâches qui lui ont été proposées l'ont mis en rapport avec l'architecture. La religion, elle aussi, a ouvert à l'art hittite un champ d'activité important et varié; elle n'a pas eu cependant, et à beaucoup près, la même influence sur son développement que les constructions royales.

L'art monumental des Hittites n'a pris souci dans son développement que des nécessités pratiques; jamais cet art n'a été cultivé pour lui-même. De là ses caractères : la prédominance du métier, l'asservissement étroit à la tradition, l'absence de puissants accents personnels.

Il faut nous représenter que dans les petites villes chaque prince bâtisseur était possédé de l'ambition de décorer ses grandes portes et les façades de ses palais de longues rangées de carreaux à relief. Une semblable pratique a eu évidemment, pour résultat la formation dans toutes les localités d'un important état-major d'ouvriers d'art instruits et elle a engendré des traditions rigides qui n'étaient pas précisément favorables au déploiement des qualités personnelles. Mais d'un autre côté cette activité artistique extraordinaire a sans doute aussi favorisé le développement des grandes individualités créatrices. Presque rien ne subsiste, il est vraii, de leurs oeuvres et jusqu'à présent quelques morceaux dispersés sont seuls accessibles au grand public. Ces œuvres ont existé pourtant et quand les centaines de reliefs, inédits jusqu'à présent mais d'ores et déjà arrachés au sol, seront facilement accessibles, plus d'un sûrement sera placé à un rang hautement honorable dans l'histoire de 1 art universel.

Des œuvres d'art qu'il m'est donné de reproduire dans ce petit ouvrage, deux seulement dépassent le niveau moyen des œuvres d'artisan et montrent la puissance d'expression d'une véritable personnalité d'artiste: le petit dieu en bronze de la pi. 7 et la tête de sphinx de la pi. 12. Etant donné le nombre des œuvres qui nous ont été conservées par hasard — nombre ridiculement petit par rapport aux trésors d'art existant primitivement — des exceptions de cette sorte doivent nous mettre en garde et nous inciter à ne pas juger les dispositions artistiques du peuple hittite d'après le niveau des ouvrages d'art industriel.

Le seul fait que l'habitude d'orner de sculptures les façades ait pris naissance chez les Hittites nous oblige à reconnaîtra aux Hittites un sens artistique très puissant. Un tel usage architectural présuppose en effet un instinct plastique d'une force vraiment élémentaire; aucun peuple de l'ancien Orient n'a possédé au-même degré que les Hittites 1 instinct plastique. Les Assyriens, quand ils se sont laissé guider dans

leurs constructions par ces mêmes mobiles ou par des mobiles analogues, ou bien imitaient sciemment cies modèles hittites ou bien obéissaient à l'impulsion de penchants héréditaires, car eux aussi étaient justement des rejetons de la grande soudie primitive des Hittites.

L'adjonction aux grandes portes d'animaux colossaux, gardiens et défenseurs, était, au lond, la réalisation de conceptions religieuses. Aux animaux, dépositaires des forces divines, qu'ils revêtissent des proportions nattirelles ou des proportions monstrueuses, on attribuait la vertu de préserver la ville, le château, le palais de l'intrusion des forces hostiles, humaines ou démoniaques. A côté de ces figures, auxquelles en tant qu'ouvrages de protection on doit reconnaître peut-être un rapport interne et organique avec la partie architecturale, il y a aussi des sculptures de caractère politique, des scènes mythologiques, religieuses et rituelles, ainsi que des représentations individuelles et des groupes de caractère purement profane. Ces œuvres, il est vrai, n'ont pas de rapport intime avec la partie architecturale; ce sont de purs motifs décoratifs: leurs formes générales sont le résultat d'un instinct plastique qui ne recherche pas d'autre but que l'effet décoratif.

On est surpris du grand nombre de figures fantastiques, d'êtres mixtes présentant un mélange de formes humaines et de formes animales et se distinguant généralement encore de leurs congénères par l'adjonction d'ailes. Chez aucun p>euple de l'antiquité ces figures ne dominent l'art plastique conune chez les Hittites. Aussi peut-on se demander si ces figures fantastiques ne doivent pas leur existence à l'imagination des Hittites, bien que jusqu'ici on ait incliné à les regarder conune une création de l'Egypte, les sphinx et les dieux à têtes d'animaux étant très répandus en Egypte aussi.

En Eg>-pte les êtres de fantaiisie n'apparaissent guère comme des êtres viables; on a de la peine a croire qu'ils aient jamais existé. Il en est tout autrement chez les Hittites; d'éléments différents ceux-ci ont fait des créatures nouvelles, véritablement vivantes. Les démons en forme de lions et d'oiseaux, les hommes-scorpions, les taureaux ailés, les lions ailés, les porcs ailés sont parfaitement cohérents et harmonisés dans leurs diverses parties; les têtes d'honunes sont posées sur les corps de lions et les têtes d'animaux sur les corps d'hommes avec autant de sûreté et de fermeté que si elles avaient poussé naturellement sur ces corps.

Ces figures fantastiques, elles aussi, sont inspirées en dernière analyse par des idées religieuses; elles sont issues de la croyance aux démons, aux forces surnaturelles qui, au service des grands dieux, protègent l'homme. Toutefois il est impossible d'admettre que les formes variées qui apparaissent sur les monuments aient toutes réellement appartenu au cycle connu des divinités inférieures. L'art, s'échappant du domaine des conceptions reÜgieuses traditionnelles, a créé vraisemblablement, dans son libre caprice, des formes nouvelles auxquelles il serait vain de chercher un fondement religieux.

Toutes ces figures de fantaisie révèlent une puissance créatrice vraiment extraordinaire; l'art hittite excelle à donner l'apparence de la vie aux visions de l'imagination, à en tirer des figures débordantes de récilité. En revanche, dans la majorité des œuvres que nous connaissons jusqu'ici, cet art témoigne d'une gaucherie et d'une maladresse tout à fait surprenantes pour ce qui est de l'exécution technique, surtout quand il s'agit de représentations humaines; sur ce terrain l'art hittite ne s'est jamais élevé au-dessus d'une schématisation rigide, au-dessus d'un canon étroitement délimité d'attitudes et de mouvements. Sauf de rares exceptions, le visage humain n'a jamais à proprement parler d'expression morale. Quel que soit le genre de représentation, les personnages ne sont jamais associés à l'action; dans les sujets de batailles les visages ont des traits aussi figés et aussi impénétrables que dans l'attitude solennelle des scènes divines ou royales.

Le vrai mérite de l'art hittite comme de l'art de toute l'Asie antérieiu^ réside dans la représentation des animaux. Non seulement les animaux sculptés par les Hittites sont représentés de la manière la plus consciencieuse avec leurs caractères distinctifs de race, mais leur marche, leur attitude sont observées d'un œil pénétrant et fixées avec une finesse de sentiment et une sûreté qui bien souvent étonnent. Dans l'art hittite les animaux sont aussi vivants et aussi expressifs que les honmies sont schématiques, mornes et inertes. L'artiste hittite quand il représente des animaux commence à faire œuvre personnelle. Il se libère de la schématisation qui dans les représentations humaines l'entrave et l'enchaîne. Il lui arrive même de s'affranchir souverainement du schème ornemental, qui domine en général les groupes hittites, schème ornemental qui, certes, donne aux œuvres une allure de solennité mais qui semble bien monotone dans sa rigidité.

G'est son caractère ornemental qui imprime sa marque à l'art hittite. D'une manière générale cet art est un îirt d'enjolivement, auxiliaire de l'architecture. Des centaines de dalles de pierre se déroulent en longues rangées autour des murs des grandes portes et des palais. L'ornement linéaire n'aurait pas répondu à une pareille destination; aussi, autant que nous en pouvons juger à l'heure actuelle, l'art hittite le dédaigne d'une manière tout à fait surprenante, encore qu'il ait trouvé parfois des formes très expressives pour la décoration de certains éléments architectoniques, spécialement du chapiteau (pi. 44); l'ornement linéaire paraissait trop vain et trop pauvre au peuple dans l'imagination duquel avaient pris naissance les remarquables figures mixtes dont nous avons parlé.

L'art hittite est, au sens le plus propre du mot, un art qui parle; il exprime des visions et des conceptions intellectuelles; il raconte les dieux et les démons, les combats des héros mythiques, le roi, la guerre, la chasse. Ce n'est pas un hasard que ce peuple

qui avEiit, en art, une telle prédilection pour l'image parlante, ait conservé jusqu'au bout une pictographie à caractère fortement imagé. L'art hittite a été lui-même et est resté une pictographie; chaque image particulière est conçue d'abord comme l'emnonce d'im fait: c'est sous cet angle qu'elle demande à être jugée. Dans la plupart des cas l'artiste du reste n'a pas réussi à faire plus. Mais l'art hittite a laissé aussi des sculptures qui font vivre sous les yeux du spectateur le fait représenté comme une tranche de vie; dans des ceuvres de ce genre l'art hittite a atteint le demieir mot de l'art.

Puisse le temps n'être plus éloigné où il sera donné de présenter en plus grand nombre au public ces ouvrages sculptés des Hittites!

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