‹ L'art idéaliste et mystique, précédé de la réfutation de TaineChapitre 37 sur 46 · DE L EFFORT · texte numérisé non relu

DE L EFFORT

Si l'on étudie quels soins comportent l'oisiveté, les fatigues du riche, les nécessités du monde et la somme d'efforts nécessaire à la plus aisée des existences, on verra que les souff'rances de l'artiste, sont compensées par des joies singulières.

Et, d'abord, que veulent ces niais, qui contèrent avec le cocher, le cuisinier, le tapissier, tous les corps d'état, et arrivent, au soir de gala, harassés, pour la plus grande joie de quatre cents malveillants, qui les dénigreront toujours? Ils veulent faire envie. Telle la bassesse humaine que nul ne sait jouir, sans que la souffrance d'autrui ne souligne son plaisir ; bien plutôt, elle le constitue.

Quel ennui de savoir que Michel-Ange allait,

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la nuit, dessiner les œuvres des concurrents de Raphaël ! Comme on voudrait que ces beaux génies fussent fiers et purs, tels que leur œuvre.

Nous sommes convenus, en occulte, de transposer les passions, au lieu de les nier. Que l'envie s'applique aux génies morts, dans une émulation ardente ! Que chacun choisisse son patron d'art et rageusement poursuive le même idéal ! Sentiment noble et fructueux, et d'où sortira une œuvre intense. L'envie de valoir présente un écueil ; l'espoir d'égaler. Un peu de cette crainte, que le rituel religieux donne pour commencement à la sagesse, devrait enseigner aux jeunes artistes, pour les grands maîtres, une vénération fanatique.

Ce qui accuse les professeurs de l'Ecole des Beaux-Arts, c'est le silence qu'ils gardent sur les vrais génies. On ne cherchera pas bien loin la raison de cette conduite : Harpocrate ici s'appelle « la crainte pour son prestige ». Aucun enseignant de nos jours ne donne l'impression salutaire du respect des maîtres, dans le ton où il doit être présenté. Malheur en art à celui qui n'admire pas jusqu'à balbutier, à pleurer devant une œuvre ! Malheur à l'artiste qui tranquillement apprécie, comme en matière ordinaire. Un des exemples les plus fameux de ce saint amour, Verrochio, le

statuaire du Golieone, l'a montré : son jeune élève, Léonard, chargé de peindre un ange dans le Baptême du Christ, se révéla tel — on peut voir le panneau à l'Académie des Beaux-Arts de Florence — que maître Andréa renonça à peindre et se consacra entier à la sculpture. Quel contemporain suivrait ce modèle?

L'artiste de la Renaissance, supportait mal la critique et la dague aurait infailliblement répondu aux tons des journaux actuels ; cette exaspération allant jusqu'au meurtre venait, sans doute, de la mauvaise foi des rivaux : aujourd'hui elle naîtrait de leur ignorance.

Je m'étonne que Delacroix ait parfois tant soulTertd'unarticle,commeje reste stupéfait d'avoir vu Gustave Moreau à l'Institut. L'artiste doit puiser en lui-même la résistance opposable aux contradictions ; et, s'il s'appuye fermement aux règles et aux maîtres, il dédaignera, certain que le temps, cet allié de toute vérité, en sa voie lente, mais sûre, fera triompher son idée.

Le secret des grandes œuvres réside à œuvrer pour le siècle à venir, sans jamais s'enquérir de l'avis contemporain.

Car, invinciblement, l'homme médiocre, au lieu de chercher Dieu dans l'œuvre, s'y cherche

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lui-même : le monde applaudit, et s'y trouve, mais l'artiste alors peut être convaincu du néant de ce qu'il a produit.

Il faut que l'œuvre d'art nécessite un haussement moral chez le spectateur. Si on entre de plain-pied dans sa pensée, si les relatifs de réalité sautent aux yeux tout de suite, l'impression esthétique n'a pas lieu.

L'œuvre ne peut avoir le niveau du premier venu ; elle doit dégager ce même recueillement où elle fut produite et cette volonté qui longuement l'a engendrée, pour en faire un tremplin de l'âme, une excitation, sinon à penser, à rêver.

Il faut que l'œuvre pentaculise un sentiment impérieux, et plus elle est faite loin du monde, mieux elle le subjuguera.

Les désappointements naissent tous d'une mauvaise équation entre nos désirs et les renonciations nécessaires à leur satisfaction. Mêmement les insuccès de l'artiste proviennent le plus souvent de n'avoir pas su abandonner certains rapports secondaires, pour montrer en entière valeur la qualité significative.

Dans un portrait, celui qui s'amuse aux damasquinures de la cuirasse, à la dentelle du cou, ou cet autre qui, à l'instar du cavalier Bernin, chiffonne la draperie du marbre, en coup do vent, et s'applique à rendre des différences d'étoffe ; enfin ceux là qui, à la suite de Ruskin, voulurent que les feuilles d'arbres fussent étudiées aussi minu-

tieusement que les figures, en quelle erreur ils sont tombés !

Simplifier pour intensifier, ielle l'exacte formule : il faut du génie et du goût dans le génie pour connaître sur quoi la simplification portera ; Puvis de Ghayannes simplifie trop la partie méplate et les modelés : le Poussin gâte ses scènes animées par la projection de la main ouverte : dans la Femme adultère, par exemple, les cinq doigts en éventail tournent au grotesque par leur répétition ; en outre, le nez de statue, le nez de masque tragique qu'il impose à tous ses visages les éloigne trop de la vie, sans les rapprocher du style.

Les mains ne doivent être en vue que dans un tableau à peu de figures et, jamais, môme pour exprimer l'étonnement ou l'efîroi, la main ne doit être ouverte entièrement.

Ce qui décèle le plus souvent, chez le peintre ou le sculpteur, le peu d'envergure cérébrale, c'est le soin qu'il donne à l'accessoire, avec une visible joie d'ouvrier, fier de montrer un fignolage technique. Le goût public pousse à des rendus puérils, bons pour Netscher ; et combien peu d'amateurs se défendent d'un plaisir animal à voir, parfaitement distingués par la touche, les luisants

de peluche, les brillants de la soie, les matités du drap. La robe de la Joconde en quoi est-elle ?Nul ne se le demande. De quoi s'ag-it-il en art ? De produire de la beauté plastique, il le faut ; de la beauté morale, on le doit ; de la beauté intellectuelle, qu'on s'y efforce ! Ceux qui réalisent la seule réalité comme Franz Hais, comme Velasquez ont droit à l'admiration des élèves qui apprennent à parler la même langue des couleurs, comme celui qui s'énonce avec aisance dans les circonstances de la vie excite une approbation unanime. Hercule ne réside pas dans ses biceps, mais dans l'emploi qu'il en fait ; de même Liszt n'était pas admirable pour la vélocité de ses mains, ses arpèges et ses traits, mais dans l'emploi esthétique où il les appliquait: ainsi celui qui, par un sûr procédé, étreint l'extériorité des choses et la transporte dans le marbre ou sur la toile, ne témoigne que de son aptitude, et non de son altitude. L'artiste réaliste, qu'il s'appelle Jordaëns ou Chardin, est semblable au Paganini qui jouerait des transcriptions de musique militaire, ou au chanteur qui consacrerait une admirable voix aux inepties d'Auber et de Adam. Quand se produit un tempérament semblable à celui d'Haïs, de Rubens, on est en présence de ce qui s'appelle en

tnusique une belle voix. La nature a donné, mais ses dons ne signifient devant l'art, qne par leur adhésion à l'éternelle beauté. Au point de vue moral quel monstre dangereux serait l'esprit laïque et négateur apportant l'analogue de l'onction à la propagande athéiste ? Tels, cepenrlant, sont les exécutants d'art sans pensée et sans reflet de la divinité. Inutile de se figurer avec mauvaise foi notre enseignement restreint à la mysticité proprement dite : le paganisme est susceptible d'un sens divin, et même V Emharquemenl poii?^ Cythère de Watteau ne disconvient pas à la beauté. Que celui, impuissant à réaliser le Beau, aboutisse au joli, — ce sera encore une victoire, ce sera encore une vertu dans le sens latin de force, car peu d'êtres perçoivent le Beau, en ses formes suprêmes ; beaucoup le recevront sous des couleurs diluées, amoindries, mais suffisantes à cette action sociale qui associa jadis à l'homme des Dieux, l'homme des Arts.

Avant de se consacrer à l'Art, on devrait s'inlerroger et ne pas décider tout de suite, car le seul fait de choisir le destin d'artiste, change de vie ; et qu'on parvienne au talent ou seulement au ruban rouge, les conditions d'existence deviennent spéciales. Celui qui n'a pas de talent et celui qui n'a pas de succès sont malheureux également; mais, malgré l'habit vert, les commandes et les décorations étrangères, le sans talent, par exemple, souffre profondément.

En outre, et ici les spirituels Français dont j'écris la langue s'esclafferont à loisir, il y a un terrible compte à rendre, outre monde, pour tous ceux qui osèrent toucher à l'arc Ithacien : ils péfirout sous la flèche des Causes Secondes, en

vertu de ce principe : la témérité s'appelle un droit ou un crime. Sophocle magistralement symbolisa cet arcane redoutable ; mais nul n'entend plus la voix traditionnelle des vieux mythes et, comme les goujats sont sur le trône, les téméraires sans droits, ces criminels, consomment toutes les usurpations.

Lois sans justice, gouvernement sans autorité, mœurs sans noblesse, littérature sans idée, et peinture sans dessin se complètent et se nécessitent entre eux.

Vaines les lamentations, inutiles les anathèmes! Quelle alchimie sur de pareils éléments produira une parcelle d'or? l'individualisme.

Ce que j'ai dit ailleurs, à l'artiste, s'applique spécieusement à l'artiste condamné désormais à un rôle de burgrave. La magie pratique consiste à tirer le plus lumineux parti de soi, des autres et des circonstances : et telles sont les mystérieuses lois de ce monde qu'une compensation surgit toujours parallèle à un désastre même. Une époque sans théorie, sans école, laisse à l'esthète un développement tout à fait libre. Puvis, Burne Jones, Watts, Gustave Moreau, Rops ne se ressemblent qu'en un point, leur indifférence des idées qui font leur gloire*

La décadence permet à l'artiste d'être lui ipsisshnus ; elle lui permet aussi de s'abstraire, c'est-à-dire de concevoir, en dehors des conditions de milieu.

Le métaphysicien a charge d'esprits et d'âmes, l'artiste créateur ne peut songer qu'à lui-même ; et il ne s'en fait pas faute. Son égoïsme apparaît légitime, il a droit aux égards qu'on ne refuse pas à une femme enceinte ; mais faut-il qu'il ne geste pas un monstre !

Cette entière indépendance de l'artiste, que sanctionne l'opinion, a produit plus d'horreurs que la niaiserie des Champs-Elysées et la vulgarité du Gharap-de-Mars ; elle a produit l'exposition des indépendants. Là, on expose littéralement ce qu'on veut, et cela ressemble à une exposition clinique plutôt qu'à une exhibition des Beaux- Arts. Libre envers l'époque, l'artiste se trouve d'autant plus obligé envers la tradition.

Au reste, je cherche quelle œuvre violatrice des règles a triomphé par le pouvoir du temps, et je ne la découvre pas. Delacroix, Wagner sont des classiques, tandis que Manet, par exemple, retombera au néant, après que les boursicotiers auront fini de soutenir sa mémoire pour placer le stock similaire des sous-Maneti

Ce même public, ces mômes amateurs qui encouragent aux audaces, n'estiment que l'observation au moins apparente des règles et le vieux Charles Blanc parle, dans ses salons, de l'impeccable Bouguereau, sensa errore^ comme André del Sarté. Jamais l'individu vraiment doué ne fut dans de meilleures conditions pour se ressaisir sur l'emprise ambiante, qu'en cet affreux millésime, du moment qu il adhère à un parti-pris d élévation et de noblesse.

Il est plus aisé de valoir dans une période déchéante que de se détacher en vigueur sur un ensemble lumineux ; je m'étonne que l'homme des Beaux-Arts ne saisisse pas plus habilement l'occasion offerte de s'élever sur la ruine latine.

Nous sommes à un confluent d'idées, de formes, de sentiments ; le courant charrie les éléments les plus divers ; et les habiles, si, vraiment, ils étaient tels, prendraient la voie du style, la seule qui, dans les fins de civilisation, puisse s'approprier, sans se corrompre, les parties encore saines et flottantes, sur les premières eaux de l'intumescence qui approche.

Le dilettante, outre qu'il est médiocre, puisque son âme sans chaleur ne s'enflamme jamais, incarne la sénilité d'un temps ; c'est l'égoïsme dans un domaine où rien n'existe que les Moi colossaux du passé ; c'est la fourmi, le ciron, disant: « Moi aussi, je suis un microcosme: » c'est le bourgeois transporté dans la sphère de Tidéal et savourant les chefs-d'œuvre avec gourmandise, au lieu de les contempler comme on prie ; le dilettante, c'est Prudhomme et Bonhommet passés par la Revue des Deux Mondes ; le vieil utilitaire qui trouve que les petites femmes des tableaux dérangent moins la digestion que les petites femmes vivantes ; c'est le calme malfaiteur (jui achète les premiers crépons, collectionne lec

affiches et commandite le tachisme et le pointillisme ; le dilettante, c'est le bourgeois devenu épateur; le malin rentier qui, prenant sa revanche sur les charges de Daumier, avec un peu d'or se paye les dernières consciences, et ruine, par sa protection intentionnelle, l'art véritable.

En face de ce sinistre termite, une espèce, artiste complémentaire, se développe : le dilettante pratiquant, auquel rien d'insane ne reste étranger, qui copie les crépons, les affiches, enfin expose le mauvais papier peint ou le bas-relief océanien.

Les Garraches, ces génies à côté des gens du présent, ces ennuis à côté des autres Italiens, étaient éclectiques. Sur les murs de leur atelier, il y avait une célèbre formule rassemblant, en une litanie de qualité, les grands mérites, et la formule disait à peu près ceci :

« Il faut au véritable artiste la force de Michel- Ange, la perfection de Raphaël, la grâce du Gorrège, le mouvement du Tintoret, le dessin d'André del Sarté. »

Cela était touchantjbien intentionné et naïf : ces qualités émanaient de l'âme de ces génies, et seul le procédé s'apprend.

On peut dire : « Enlever les clairs sur clairs

comme Corrège, bleutez les fonds derrière une figure unique et sans action, comme la Joconde ; et, quand la tête et le geste suffisent à l'expression et même la constituent seule, noyez le torse d'ombre, comme dans le Précurseur. On peut attribuer la forme de la flamme agitée aux figures décoratives, et' dire que les coudes et les genoux doivent être écrasés un peu, pour l'élégance. On apprend une technie ; on ne décalque pas une âme d'après une âme.

Toutefois, l'artiste doit se forcer à sentir canoniquement, c'esl-à-dire à penser beau et à œuvrer idéal, et dans les conditions mêmes où les génies pensèrent et œuvrèrent.

Le plus répété des thèmes, la Madone permet d'exprimer des sentiments vivants et vrais. Les Italiens primitifs l'ont faite grave et consciente du mystère quil'a honorée; lesautreslavirentsereine, avec des traits d'immobile joie. Un contemporain peut hardiment évoquer devant les yeux de Marie, le Calvaire et réaliser ainsi un efl'roi indicible, mais la Vierge restera belle. Le point d'art d'une expression est celui oîi elle n'enlaidit pas la forme.

Est-ce que tout le monde n'a pas vu flotter dans l'œil des femmes des effets transposables aux yeux de Madeleine?

Avec l'œil des mères et le visages des religieuses on fait une madone ; avec les expressions lasses des mondaines on fait une repentie. Avec les vieux prêtres on fait de nobles saints. Ai -je dit, en cetteaccumulationdedétails,que,la jeunesse étant une condition de la Beauté et le patriciat une condition de la figure, il n'y a que deux cas où l'on puisse reproduire la vieillesse et la basse humanité: quand l'une exprime la fin d'une vie mystique, quand l'autre accomplit un acte de piété.

C'est la divine faculté de la religion d'embellir tout ce qu'elle englobe ; ou, mieux, c'est la religiosité qui apparaît comme l'état d'âme le plus noble où l'homme se puisse trouver : mieux vaut manant à genoux que noble arrogant à cheval.

La filiation du présent aux traditions s'opère sur le plan des pérennités de l'âme humaine ; à travers les formes modifiées, les sentiments constitutifs de l'être se retrouvent, semblables en puissance, différentiés seulement d'expression.

Les mêmes désirs, les mêmes noblesses, les mêmes fièvres qui agitèrent l'âme de la Renaissance se disputent encore l'âme actuelle; l'artiste doit voir avec l'œil de l'esprit, comme ditHamlet, et transporter dans le style cette réalité de l'âme qui est la matière seconde de toute œuvre.

Les rapports de l'idée morale et de l'idée esthétique, en perpétuel conflit, ne furent jamais réglés. Deux fanatismes opposés l'un à l'autre s'augmentent chacun, au lieu de se résoudre en vérité unificatrice. Mysticité et perversité se regardent, inséparahles autant qu'opposées, comme Modestie et Vanité de Léonard.

Il faudrait trouver une oeuvre typique de perversité pour résoudre le problème. Il y a des Rops qui sont des crimes, surtout parce qu'ils blasphèment atrocement ; il y a des lascivités dans le xvni* siècle, mais je cherche l'œuvre perverse et je ne la trouve pas.

Si on déclare pervers, le sourire de la Joconde, la perversité serait alors seulement la complexité

OU encore l'hésitation expressive. Etymologiqnement la perversité consiste à détourner une chose de sa Norme, à rebrousser le sens harmonique. Or ceci ne s'applique pas au Précurseur. Si la perversité réside dans la forme, elle devient relative aux notions du spectateur. Des incultivés considéreront l'Androgyne comme une déviation à la différentiation du sexe ; ce qui équivaut à dire que Funité est une déformation du binaire. En général, nos jugements sont faits de nos impulsions, et ceux qui voient Sodome à propos de cette suprême pureté, l'Androgyne, sont simplement des gens à sodomie latente. Car il faudrait accuser tous les maîtres, les plus grands, et leur biographie étant connue ne nous permet pas de donner créance à de telles calomnies.

Le Phèdre et /e Banquet de Platon révèlent, sans doute, l'abominable erreur des Ioniens. Mais le Christianisme a sanctifié TAndrogyne en faisant l'Ange ; et l'Ange, c'est le dogme plastique. Ainsi des formes réelles et harmoniques ne sauraient être perverses ; l'expression pourrait receler des éléments blâmables ; comment incriminer un caractère aussi impressif que celui d'un sourire ou d'un regard ? Là encore tout dépend de celui qui regarde. Oninla munda mundis ; ormila

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immunda immundis. Jacopona da Todi comme sainte Thérèse ont accumulé les expressions passionnelles pour rendre leur amour de Dieu. L'audace des mystiques dépasse celle des poètes; et l'on s'étonne que l'artiste, qui ne peut s'exprimer que par les formes et les couleurs, ne rencontre pas des effets de concupiscence, chaque fois qu'il réalise de la beauté. Il est fatal et légitime que notre désir s'éveille aux belles formes : il est nécessaire qu'il se subordonne aux beaux sentiments : il est mieux encore qu'il subisse le charme suprême des belles idées. Mais, esthétiquement, pour manifester une idée, il faut la sentimentaliser par l'expression ; et la beauté des idées mystiques s'exprime parla beauté des formes. Ici, ce sont les yeux regardeurs qui sont coupables, ou plutôt est-ce cetfe infériorité où nous sommes de ne pouvoir rien sentir, que sur trois portées simultanées, dont une seule est pure ?

Toutefois, pour descendre à l'acception courante du mot, la perversité consisterait à s'adresser à l'instinctivité, à émouvoir animalement; mais, en ce sens, le tableau patriotique est une opération semblable au tableau lascif ; tous les deux visent la partie brutale du public.

La morale de l'artiste s'appelle le style ; et, s'il

ne met en son œuvre rien qui ne disconvienne à un vitrail ou à une fresque, qu'il soit en paix ! Les seuls juges sont les anges et ce sont eux qui se chargent du péché d'androgynisme, qui est la façon de les prier.

L'art chez les anciens se greffe sur les institu- i tions politiques et fait corps avec elles. La grande peinture fut publique, monumentale et exclusivement décorative. Les Grecs étaient trop excellents sculpteurs pour n'être pas parfaits dessinateurs ; leur trait vaut le nôtre ; une visite au musée degli Siudli le montre. Ils ont traité la figure humaine, sous sa forme, non individuelle, mais typique. Hercule n'est pas un individu, c'est un être abstrait qui réunit les traits généraux de la force.

Ce qu'on pourrait appeler le grand art des Anciens est perdu pour nous et les restitutions archéologiques ne nous montrent que les chefsd'œuvre déclarés tels par la plume des rhéteurs et qu'on ne peut juger sur les éloges pompeux

que les poètes en ont fait. Ce qui nous reste, c'est l'art domestique. Herculanum et Pompéi sont là qui nous donnent sinon le plus haut point de perfection, du moins des copies des œuvres célèbres et l'expression du goût général. Toutefois, c'est la plume même de l'antiquité qui nous dira sa conception du beau.

Le concept grec est parallèle à la nature, comme sa ligne monumentale parallèle à la terre. Dans un pays où Iharmonie était la religion d'Etat, l'art ne pouvait être qu'unitaire, et l'artiste ne devait avoir pour but «jue produire l'impression de sérénité. Parcourez l'Anthologie et vous verrez que ce qu'on loue le plus, c'est rillusion, ce que nous appelons le rendu, ce qu'on a nommé l'imitation de la nature. Pline, dans ses phrases un peu indécises, et, Cicéron, dans ses Verrines, ne sont élogieux que pour l'excellence de l'exécution qui leur paraît supérieure à l'invention. Lorsque Quintilien parle des peintres comparés aux orateurs, c'est dans le même sens.

Dans le dialogue rapporté par Xénophon, Socrate demande à Parrhasius de faire du visage le miroir de l'âme. Aristote trouve que l'expression morale manque à Zeuxis. Mais Socrate et Aristote sont des esprits supérieurs de beaucoup à leurs

contemporains et dont les idées dépassaient le siècle. L'artiste grec, ayant à exprimer un sentiment violent, élude. C'est à Munich, devant les marbres d'Egine, que l'on comprend la méthode grecque, dans la représentation des passions. Toutes les têtes sont calmes de lignes, tandis que le mouvement du corps donne ce qu'on appelle l'expression d'ensemble. Et cela n'est pas vrai seulement de Fart primitif : la, Niobê, par exemple, est pathétique par sa pose, mais décollez la tête et vous n'y verrez certes pas le désespoir d'une mère.

Ce n'est qu'à Rome que l'on verra un Laocoon se contracter, se crisper et hurler dans les afîres de la douleur. Ce spectacle eût été insupportable pour les Grecs.

Mais, à côté de l'art sacerdotal, la sculpture : la bêtise humaine agissait sur la peinture qu'achetaient les particuliers.

Le grand ouvrage de M. Helbig sur la peinture campanienne démontre l'admiration des Anciens pour le trompe l'œil, et M. Desgoffe leur eût semblé un maître incomparable. Ce que Philostrate décrit avec le plus de plaisir et de soin, c'est Tincarnat d'une pomme, le caillé du fromage, la goutte de rosée perlant sur un fruit, une araignée

d'une minutieuse exécution ; et, lorsqu'il s'extasie devant Persée et Andromède contemplant dans l'eau la tète de Méduse, qu'ils ne sauraient regarder en face sans danger, c'est bien moins l'ingéniosité de la composition qu'il admire, que le reflet habilement produit. Les bodegones, ou tableaux de salle à manger, remplissent plusieurs salles au Musée de Naples, et nul doute que, aux yeux des romains, La Berge, Huysum, Weenix n'eussent paru de grands artistes.

Quant aux œuvres véritables, elles nous ont été racontées par les sophistes, et nous ne pouvons rien en inférer, légitimement. D'après le témoignage de Pline, une œuvre d'art pouvait être inférieure à la description qu'elle avait inspirée. De là, une émulation qui pousse le rhétheur à mettre dans le tableau tout ce qu'il a dans la tête, indépendamment de ce que le peintre a déjà réalisé. « Tout ce que peuvent les peintres, le discours le peut, dit Hermogène, et non seulement Vecphrasis sert d'ornement aux contes, comme dans les amours d'Hysminè et dHysminas ; mais elle est un genre littéraire, un exercice qu'Hermogène distingue avec précision des autres. La subtilité que l'on a reprochée se trouve à chaque instant dans Vecphrasis. La

Diane de Chios paraissait triste à ceux qui entraient dans le Temple, gaie à ceux qui en sortaient. Une femme troyenne a un pied dépassant la base, c'est, dit Libanius, qu'une captive, une femme n'ayant plus de patrie, ne touche pas la terre de ses deux pieds ; et, enfin, Alexandre d'Aphrodisias donne pour raison de la nudité des dieux que c'est là le symbole de l'innocence. »

Montalembert prétend que, si dans la chaire du Baptistère de Pise, Nicolas Pisano a représenté le Christ les bras horizontalement étendus, c'est po r embrasser l'humanité tout entière dans la Rédemption ; et il ajoute : « Le critique est alors doublé d'un voyant qui cherche dans l'œuvre d'art le symbole de sa foi. » Cette épithète de voyant, la science positiviste la jette à tout écrivain catholique. J'ai entendu professer, à l'Ecole des Chartes, que le symbolisme du moyen-àge était une création des archéologues, et que les sculptures de nos cathédrales n'avaient aucun système suivi et constant. Grave erreur, et réfutation facile ! Les dix-huit cent quatorze statues de' la cathédrale de Chartres ne sont que la reproduction figurée du Spéculum Unlversale de Vincent Beauvais. La cathédrale de Laon le contient eni abrégé, celle de Reiras montre le miroir histo-a

rique développé extrêmement aux dépens du miroir naturel et surtout du miroir doctrinal. Il n'y a qu'à lire V Encijchypèdie du précepteur de saint Louis pour se convaincre que, si nous cherchons dans la sculpture du moyen-âge les symboles de notre foi, c'est qu'ils y sont et que nous ne sommes point des voyants^ mais simplement des clairvoyants.

11 y a donc eu, à toute époque, un art sacerdotal et un art commercial.

Tout rapprochement impossible entre les Raisins de Zeuxi-i et les Noces Aldohrandines ; entre les pastiches de l'Espagnolet par Ribot et la sirène de Burne Jones. Séparer l'ivraie du pur froment, afin que nul n'ignore qui sont les prêtres et qui sont les marchands du temple : voilà le vœu.

Donc, que l'artiste se juge lui-même : est-il prêtre ? qu'il nous montre ses Dieux. Est il industriel ? qu'il cesse de voler un prestige sacré et qu'il continue à tenir les articles portraits, paysage, patrie, et autres numéros du magasin des Beaux- Arts.

Les Sermonnaires de tout temps fulminèrent avec aisance sur la vaine gloire ; ils eussent mieux fait de nier la gloire dans la vanité et de montrer qu'elle doit être l'anticipation du salut.

Cherchez ce que sont devenus les Armand Sylvestre du dessin ; ils dorment dans le fond des boutiques, pour Toeil du vieillard lubrique, et c'est tout.

La postérité fait justice des indignes, et ce qui fut composé pour flatter une passion basse a péri avec son occasion. La gloire ne nimbe d'un or indestructible que les purs génies, et il faudrait un mot pour désigner le succès. La renommée, c'est beaucoup ; et notoriété, insuffisant; réputation est bien grave ; engouement conviendrait à ce phénomène

par lequel le public, séduit, met au pavois un homme, sans valeur véritable.

Prétendre que le jugement des siècles soit équitable, ce serait oublier qu'il s'agit d'un jugement humain, et que la mémoire universelle retient peu de noms.

Combien sont-ils qui connaissent Melozzo da Forli, ce radieux génie, et Signorelli, ce Michel- Ange antérieur à l'autre presque d'un demisiècle "? Qui se doute, parmi les rédacteurs de la critique d'art, dun Bénozzo Gozzoli, ce prodigieux artiste ? En sont-ils moins grands, et la gloire consiste-t-elle à être connu de tous, ou adoré de quelques-uns?

La pratique répond nettement qu'il n'y a aucun plaisir à être connu du nombre, et que seuls les pairs nous réconfortent, en nous louant. Du reste, je me risque à rabaisser la notion de gloire, en notion d'hygiène de la production.

La gloire nécessaire est cette approbation qui confirme un créateur dans sa voie. Il a besoin, comme la femme, d'un milieu fomentateur où, compris et aimé, il trouve l'appui mental d'une communion. Un ami vaut mieux que cent articles, et dix amis que dix mille articles, et j'entends, ici^ amis de l'œuvre plus que de l'homme, car il faut

les séparer ici, malgré l'avis wagnérien. L'œuvre d'art, à pe-î près toujours, dépasse celui qui la produit, au lieu que les lettres n'expriment jamais complètement l'écrivain, à cause de la surabondance d'idées conscientes qu'il lui faut, tandis que l'homme du dessin œuvre en un demi-somnambulisme.

Veut on savoir la plus solide base d'une éternelle renommée ? qu'on cherche ce qui survit aux races et aux cités : leur religion ; et, dans la religion, cette partie semblable en tout temps, en tout lieu, l'ésotérisme, patrimoine commun, diversifié par les symboles, mais permanent à travers la variabilité des formes.

La gloire consentie du petit nombre est sûre ; et vraiment les génies ont étonné tout le monde ; mais, parce que ce sont des génies, ils n'ont pu être compris de beaucoup.

La difficulté se voit à la spécification de cette élite ; on ne saurait la composer de professionnels, ni de littérateurs, ni de philosophes et ceux qi prétendent à l'esthétique sont bien divers et divergents d'opinion.

« Le beau est ce qui plaît à la vertu éclairée, » a dit quelqu'un, définition superficielle et qui ne guide pas.

Plus sûres que les avis des vivants, les œuvres des grands morts sont là pour avertir de ce qui rapproche ou détourne une œuvre de sa perfection. Les chefs d'œuvre sont les pierres de touche où l'artiste éprouvera par comparaison la valeur de ce qu'il produit; et qu'il soit persuadé que continuer la version de beauté d un maître, c'est conquérir aussi quelque chose de son immortalité. La gloire obtenue par une chevalerie d'idéal, la gloire où l'on parvient dans l'armure complète de son idée, la gloire méritée par des prouesses, des faits d'œuvre aux tournois du réel, est une chose auguste et d'un salutaire exemple. Mais celui, courtisan de son époque, complaisant de son mauvais goût, valet de ses manies, qui conquiert de honteuses palmes, au prix du sacrilège et de la profanation, celui-là sera balayé par les réactions du goût.

Il faut choisir entre son temps et le temps, entre son siècle et les siècles, entre sa patrie et l'univers, entre maintenant et toujours; et, comme je pressais tout à l'heure l'artiste de se décider et franchement de s'avouer, ou aspirant à la prêtrise ou emporocralique ; je le presse d'o})ter entre l'immédiatité du succès et la glorieuse surviej «ïiire la vogue et le vrai laurier*

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