PEINTURE
La peinture est cet art,amplifîcateur du dessin, qui ajoute, à la ligne et au modelée les couleurs analogues à la réalité. Donc, esthétiquement, le coloris n'est qu'un surcroît, admirable sans doute, d'expression, mais qui ne suffît jamais à constituer la Beauté d'une œuvre. Ingres disait que le dessin est la probité de l'artiste, parole relative, comme si on affirmait que la foi à la présence réelle est le moyen d'une bonne communion.
Le premier point de la peinture, c'est-à-dire de la couleur, c'est le clair obscur.
Le clair-obscur est la proportion graduée d'une lumière sur une figure ou un ensemble de figures.
Etant donnée une figure, c'est-à-dire l'espace
qu*elle occupe en hauteur et largeur, pour préciser ses creux et ses saillies, il faut déterminer comment elle se comporte,par rapport à la lumière*
La Joconde qui fut, au dire de Vasari, éclatante des couleurs de la vie, se voit aujourd'hui incolore et ne produit plus que des effets de clair-obscur, mais on est convenu de donner ce nom à un parti-pris violent de Féclairage fréquent chez Rembrandt,etdéjà constitué dans « le Précurseur» de Léonard.
La lumière diffuse, c'est-à-dire indépendante de la scène qu'elle éclaire, appartient exclusivement à la peinture murale.
Elle s'emploie lorsque, les figures d'une composition étant d'une importance équivalente, il n'est pas permis d'en sacrifier aucune pour en souligner d'autres, exemples : l'école d'Athènes et la dispute du Saint-Sacrement.
Rembrandt, qui est loin de présenter à la critique des œuvres orthodoxes, a du moins manifesté une loi de la peinture.
La figure la plus qualitative se trouve la plus éclairée, ou mieux encore la figure principale devient elle-même l'élément lumineux de la composition.
Ainii, sauf cette reitriction indiquée tout k
l^Ô L^ART IDliAUSTË BT IaYSTIQÙÈ
Théure^. ^ù'on ne doit pas abandonner àTombre quelques-unes des figures égales entre elles, comme par exemple les apôtres d'un Cenacolo, — dans une apparition divine, c'est Dieu qui doit éclairer.
Depuis la fatale Influence de Mànet, Tartiste latin a cessé d'employer la distribution de là lumière, comme moyen expressif. Niaisement, le peintre, ayant déshabillé un modèle sous des arbres, a vu une peau grenue de chair de poule marbrée de noir par les ombres portées du feuillage, et il a reproduit avec soin cette laideur, ne comprenant pas que le nu esthétique s'indépendantise de Faction atmosphérique et qu'il faut rejeter du tableau tout ce qui contredit la beauté.
La perspective est Tart d'exprimer la distance respective entre plusieurs objets. Elle n'a pas les mêmes lois au pictural et au linéaire.
Picturalement, elle est basée sur ce qu'on appelle le point de fuite de la couleur, c'est-à-dire le point où un ton décroît en sa nuance mineure, c'est-à-dire diminue d'intensité.
Le coloris est cette partie de la peinture qui ionne à chaque objet sa teinte vraisemblable et rharmonise suivant une dominante qui doit produire une impression d'optique seatimentalei
inème à k distance où les lignes ne paraîtraient pas. On a pris Thabitude d'appeler coloristes ceux qui n'avaient pas de dessin, et dessinateurs ceux qui paraissaient manquer de coloris. La vérité est que le Titien ne peut être loué pouf soit dessin d'une extrême négligence, que Rubens incarne la vulgarité et, pour les monter à ce plan où ils coudoient indûment les grands Florentins, il a fallu s'entraîner sur des mérites d'un ordre inférieur. N'oublions jamais que les arts, ces modes expressifs, ont la beauté pour but, et qu'en peinture, comme en littérature, il s'agit d'exprimer son sentiment, selon les règles sans doute, mais non suivant le goût de quelques-uns. Poussin, sauf dans le Déluge, s'accuse un piètre coloriste ; les bleus de Le Sueur font souffrir la rétine, et même dans la Bibliothèque des Députés, il y a chez Delacroix des taches dissonnantes.
L'éclat, qui ne convient pas à un Jugement Dernier devient une faute égale dans les crucifixions de Rubens où traînent toujours de rutilants plats de cuivre et des chiffons vermilionnés.
La touche a des lois, n'en déplaise aux capitans de la bros&e et aux badauds qu'ils rassr^mblént ; éi lés nlafaiérèl a strépitoëa i et les cobps de pouce, ies Ijtccéntfe dd vigiiéar ôt là (^àstoiita né visileni pai
182 LÀRT tD^AUSTE Et MTSTIOÛÉ
plus que Taccent gascon ou marseillais ; l'art répugne aux clowneries et aux gamineries : il veut plaire et pénétrer, non pas étonner.
En tout cas, si le sabrage du pinceau se supporte dans les draperies et les formes secondaires, il devient imbécile dès qu'il s'applique au corps et à la ligure humaine.
La trace de la touche sur le visage humain ne doit pas être perceptible à Vœil.
Rembrandt et Halz vont protester, mais je leur demanderai : à Tun, ce que deviendraient ses têtes, sans son parti-pris de clair-obscur qui supporte Tempâtement ; et, à Tautre, s'il a jamais peint autre chose que des visages d'échevins, des têtes de marchands.
Cette part de Thumanité qui offusque les murs du Musée de Haarlem, on ne souhaite pas la rencontrer, ni vivre avec elle. Or, qu'on daigne retenir ce principe :
Ce qu'on dédaigne dans la vie^il le faut rejeter de Vart.
Et c'est le moins : pourquoi fixer ces ennuis, ces cauchemars ; bourgeois et truands. Il y a un prétexte, on rappelle le pittoresque y qui signifie ))on à peindre \ pouilleux de Murillo, idiots de
I jj
Velasquez, voyous de Courbet, bohèmes de Manet, et ce qui a suivi.
Si les artistes contemporains aimaient la beauté, Thomme de Medan n'eut pas osé risquer sa doctrine. Gomment un ignorant de cet acabit a-t-il pu, sur sa parole fantaisiste, déchaîner un tel courant de vulgarité,qu'il a fallu Wagner, un archange, pour déblayer le fumier de cet onagre. On peut lire, dans la collection de V Artiste^ un article intitulé: Une nouvelle manière de peindre^ pour mesurer l'ineptie contemporaine.
L'homme de Medan, critique d'art et l'homme des joyeusetés ; Sylvestre, inspecteur des Beaux- Arts ; X*, directeur I Celui-là, il ne faut pas le nommer par son nom, car il n'a rien fait : il s'est donné la peine d'entrer dans les bureaux, et gouverne l'art français sans étude, sans compétence, sans l'ombre d'une garantie.
Une telle administration n'est dépassée en absurdité que par la production de ce temps ; abandonnant l'art officiel et récompensé, j'envi* sage ces choses sans nom, sans dessin, sans demi-teintes, sans modelé, sans perspective, sans forme, qu'on exhibe impunément. Gela s'appelle impressionnisme ou symbolisme) dans les jour« naux, et ddmence pour Us êtres raisonnableii
4814 l'ait IDÈktîifÈ et MtSTIQUti
Il y en à même qui osent s'ilitifiiler lëû défôN mateurs, et d'autres les tachistes. nobles Gi*ecs, qu'eussiez-vous dit, en Voyant ces fous bafouer la proportion sainte et s'enorgueillir de leurs ignorances, bien mieux les ériger en théories ! Et vous, Génies de la Renaissance, vous ne supposiez pas que le clair^ cette constante lumière dô vos fresques, deviendrait synonyme dé la nie et des pires truandailles.
L'un découvre le beau caractériste par lequel le chiffonnier égale pkstiquement Lahengifin ; l'autre, le ton local, qui réduit la peinture à des juxtapositions d'afBches neuves.
Les anarchistes opèrent depuis longtemps dans le domaine esthétique ; mais une époque maté- Haliste né s'aperçoit du danger qu'après son éclcit. Qu'on y pense : si rhottime d'en bas n'était pas entré dans le roman et dans lei tableau, il n'eût pas osé lancet* ses bdinbes.
93 a commencé par des idéesl fausses.
XXXIIL — U ordonnance ou composition est la réalisation d'une idée, par les formes et le clair-obscur.
Le dessm est l'écriture plastique, et comme la phonétique, elle sert au lyrisme aussi bieu qu'à Tanecdote, au subUn^e comme au trivial.
La peinture d'histoire est fille des immortel^ principes da89. La prodigieuse idiotie,coinmencée par des ambitions d'avocats et finie par des concupiscences d'assassins, communiquées êi, tout un peuple, frappa,renteudement toujours un peu féminin des artistes, de stupeur ; et, comme ces rencontres épouvantables ne comportaient pas 4'e^pUçatiQ;^s ^TL leuf 4WWité, Véy^mtç^&oi^ \%
186 l'art idéaustk et mystique
fait fit invasion dans l'art. On vit dans Thistoire des gestes isolés de Tâme qu^ils exprimaient. Au Panthéon, nous trouverons d'abord les deux extrêmes de la question.
Voici d'abord le Jugement du Feu de M. Cabanel (c'est quelquefois le privilège des membres de l'Institut de garder après la mort cette désinence qui les rend, malgré leur effort, à ce tout-le-monde dont ils ont réverbéré l'âme inexistante.) Le peintre, au lieu de voir l'être humain sous les formes d'une époque, n'a noté que les formes mêmes de cette époque dans leur insignifiance ; il a fait l'image, au lieu de restituer en un cadre précis les sentiments constitutif de l'être humain.
Sur ces mêmes murs, Puvis de Chavannes a peint la vocation de sainte Geneviève. Il s'est peu occupé de savoir l'exacte broderie convenant à saint Germain d'Auxerre, ni de rechercher quelle espèce de bure lés bergères de la banlieue de Paris employaient pour leurs vêtements. Il a vu un saint bénissant une sainte future ; il a vu la même perfection chrétienne consacrée dans le vieillard, balbutiant encore chez l'entant ; musicalement, il a orchestré ses autres figures comme un accompagnement éxx^xx au^deux significatives;
enfin, sous des formes sans date, il a réalisé d'admirables expressions d'humanité.
Chaque fois que, ce qu'on intitule : « tableau d'histoire » n'est pas une simple occasion plastique de traduire l'âme humaine en son principe, il ne reste qu'une chose relevant de la librairie et en aucun cas de l'esthétique. Le plus éclatant de tous les tableaux français, le plus vénitien, assurément, l'Entrée des Croisés à ConstantinoplCy réprésente moralement Tapitoiement du brillant vainqueur en face de la détresse du vaincu. Ces chevaliers, beaux comme des héros féeriques, sont près de se dire, en voyant quelles nobles infortumes embarrassent le pas de leurs coursiers, qu'ils auraient pu être trahis par le destin des armes ; et cette réflexion suffit à mélancoliser en eux l'ivresse du triomphe et à faire sentir leur cœur chrétien sous la cuirasse. Au contraire, si Delacroix^ même par une archéologie soigneuse, n'avait représenté que les brutes féodales, lassées de leur burg et accourues, dans un pays de rêve, pour opérer leur aventure soudarde, il n'aurait pas fait œuvre lyrique : il aurait été peintre d'histoire.
Des modes de l'imbécilité, la forme historique est la plus insupportable, autant par le cauche-<
mar impéria^l qui la déteripina, que par le côté mnémonique, puéril et scolaire, de ces représentations.
D'après cette idée, juste en soi, qu'il faut un rituel pour condenser l'âme d'un collectif, ils décidèrent, avec la laïcisation et le pourchas desi; moines, que les dieifx cuvaient fini leur règne sur l'entendement humain, quil fallait unç déesse et qu'il la fallait à leur image; et, ne trouvant ^ien qui les réverbérât eux-mêmes autant que Tégoisme national, ils inventèrent la Nation.
On a reproché d'avoir écrit, dans l'ostracisme de la peinture militaire, € sauf la chouannerie b. Certes, les Chouans avec leurs sabots, leurs grègues, ne s'accordent pas avec l'idéal plastique ; mais comme ils furent, par la date, les derniers défenseurs de la Vérité et de la Raison, comme ils furent les derniers fanatiques du Catholicisme, ils appartiennent à la peinture religiepse, en annexe des Acta Martyrum. Ils sont morts pour Dieu : ce sont non des soldats, mais des confesseurs.
La loi optique du théâtre est la même que la loi optique du tableau, non pas au physique, mais au métaphysique. L'illusion,sur laquelle se base le plaisir esthétique, exige ou ^abstractioa du
fck.
costume, la dri^peri^, ou l'impréyi^ des fpriQ^$^ c'est-à-dire le recul d'î^^ect et de yêtïire. Ls^ règle yeut que toute fqrme qui ne peut se traduire par le vitrail ne soit pa^ forme noble ; or, je défie que l'on fasse un vitrail avec des fr^cs. Le costume de çhass0, mpin$ odieux que celui de ville, et certaines toilettes de femme peuvent donner lieu à des tableaux, jamais à des statues. Le pantalon, la redingote et le frac ne peuvent sous aucun prétexte entrer dans rar|; statuaire, puisque, la statue ne signifiant qu^ cpmme apothéose, Louis XIV lui-même fut raispnnablen^ent traité à Tantique. E^ vertu de cette affirmation de Wagner que « l'art commence où finit la vie » , en vef tu d es progrès de l'instan-r tan^, rien dq ce que donne Tobjectif, ne relève dç TArt. Or l'objectif donnera : le Carreau des Halles, l'Embarras de voitures, etc.
^n outre, l'A^^t étant basé sur la signification des formes, l'époque qui a -banni toute forme significative s'est volontairement exilée de la représentation esthétique. Les êtres et les choses contemporaines, ne seraient-ils pas vulgaires en eux-mêmes, ils le deviendraient par le seul fait de leur transposition sur le plan émotionnel. Qu'on se reporte è la 4is9ertG^tion sur la kalo-
prosopie ; j'y ai démontré que le geste animique devenait impossible avec nos modes; enfin, si Ton veut une preuve plus absolue, la critique d'art comparé va la fournir. L'homme en frac peut-il réciter les fureurs d'Oreste et les discours d'Auguste ? La femme en corset peut-elle égrener la plainte harmonieuse d'iphigénie ou le touchant plaidoyer d'Esther? Non. Eh bien! toute forme incompatible avec la tragédie s'avoue incompatible avec le grand Art, qui doit rester tragique. Je n'entends pas oublier ici la grâce; mais, continuant le même procédé d'examen, je demande siRosalinde,si Desdémone, si Titania, je demande si Yseult, Sieglinde sont possibles en corset, en pouf, en chignon, en crinoline, en capote, en waterproof, en yachting. Il est permis au vêtement d'être neutre, c'est-à-dire de ne pas aider à l'expression ; mais il est défendu au vêtement d'être contradictoire, c'est-à-dire de démentir l'expression.
Les dessinateurs d'éphémérides ont tiré le meilleur parti de l'élément contemporain ; les femmes de Gavarni, son Thomas Vireloque, sans aboutir au typique et à l'abstrait de ce qu'il représente, valent comme analyse des formes passagères. 11 faut ajouter que son chef-d'œuvre,
le Débardeur, ou plutôt la Débardeuse, n'incarne que l'élégance du chahut; et Th. Vireloque, le gâtisme de Vautrin. Je défie que Ton cite une seule œuvre de forme contemporaine qui résiste au voisinage, sur un mur de Musée. La même aberration qui fait le public complaisant au veston de la pièce moderne pousse l'être incultivé à rechercher dans l'art l'image de sa propre bassesse. La classe moyenne présente cette maladie du goût. Seul, le peuple désire des mousquetaires, sinon des héros ; il va à l'Ambigu, et le bourgeois au Palais-Royal; et en cela le peuple s'éloigne moins de l'esthéiique que le bourgeois. Cette morale grossière du mélo se rattache encore à l'idéal, tandis que les mots à double sens et les vives scatologies des théâtres de genre augmentent le fumier moral du spectateur.
Le portrait est la forme limitrophe entre l'art du dessin et l'idéal, susceptible d'être élevé jusqu'au grandiose, capable aussi de ne témoigner que du métier. Comme la fortune tombe de nos jours aux mains les plus basses et n'y resté pas assez longtemps pour les laver, le traitant se trouve la seule gent portraicturale. Or il serait bien fâcheux que les musées de l'avenir eussent à conserver et à étaler des trognes, par respect pour
19^ l'art idéauste et htstique
le beau procédé employé. Vivre est la première condition d'œuvrer ; i^ serait donc absurde de chicaner larti^te sur le choix de ses modèles : oe sont exxx qui le choisissent, ce n*est pas lui qui les élit.
Sur la foi de quelques Millet et de quelque^ RopSy on admet le gçnre rustique. Si le paysan est peint avec vivacité, et s'il est bien paysan, il n'éveille que cette sorte de pitié qu'inspirant également les êtres ou avortés, ou dégénérés. Quand l'homme de la terre n'est pas un ramassis de bas instincts têtus, il ne présente que les caractères confus de l'humanité ; et qui a vu de vrais bergers, comprendra pourquoi les bergers d'Arcadie sont admirables, pourquoi Théocrite et Virgile ont rendu la nature, ainsi que Poussin, d^une façon plus réelle que MM. Bretoo, Langée.
Copier les déteintes de la sueur sur le corps, comme Millet, les rapiècetages de fonds de culottes de Bastien-Lepage, les crasses de banlieue d^ M. Raffaëli, témoigne d*une véritable aberration.
Il n'y a qu'un art dans tous les arts, rallégojrie, la représentation la plus synthétique possible d'une série de faits, d'idées ; on a vu depuis dix ans la. sculpture saisir, la pelle, la pioche, la charrue Ce qui nous a valu, au lieu jd'Hercula,
DB LA CO^POSITiqN 19|
des voyous ; au Ueu de Milon, des décharnés; ai| lieu de belles anatomies, des sabots qui escamotent les pieds, et des bourgerons plus commodes à modeler que des torses ; l'ignorance se dissimule sous le costume.
Lorsque la peinture d'histoire fut intronisée, comme elle exigeait des dimensions contraires à la vente d'une époque aux petits appartements, on la réduisit à des proportions de tableautin et ce qu'on appelle le genre fut. Meissonnier, rhomme qui reçut l'épithète d'incontestable, arriva à persuader les niais, que la distance où se trouve placé un militaire n'influe pas sur la visibilité du numéro de ses boutons, et que les aiguillettes, ainsi que les brandebourgs, échappent aux lois perspectives. Sa cote dépassa celle de tous les artistes vivants. De Meissonnier, comme d une mère Gigogne, sortirent des séries de reitres, de raffinés, de marquis, ce qui correspond, en plus propret, aux figurants de théâtre. Là, l'intérêt, ne réside que dans une certaine minutie de touche : aucun sentiment ne saurait être exprimé par ces modèles en travestissements de mardi-gras.
Impuissant à retrouver la formule du nu héroïque et de l'allégorie, le peintre du xix® siècle, par ennui des vignettes à la Duruy et par méfiance de
la fausse grandeur à la Millet, se mit à représenter ce qu'on voit par la portière d'un wagon. Quand on songe que M. Harpignies, pour n'en citer qu'un, a passé sa vie à peindre des feuilles d'arbres, on peut douter de son entendement. Le paysagiste, c'est rhomme qui ne dessine pas, ne conçoit pas, mais ne voit pas davantage. Je ne méconnais pas les nuages de Constable, ni les saulaies de Turner, ni la mélancolie de Chintreuil, ni les couchers de soleil de Rousseau, ni les mares de Cabat, mais je trouve que mettre Corot, même comme vision du réel, au-dessus de Claude, est une grave erreur. L'esthétique spéciale du paysage, se résume en un seul point : le parti-pris significatif du clair-obscur. Comme les formes végétatives ne représentent qu'une beauté de masses et qu'il n'y a pas d'arbre plus arbre qu'un autre, qu'en somme l'individu n'existe pas dans la végétation, que tout y paraît collectif; il faut sacrifier à l'intention poétique la plus grande partie du tableau. Chaque fois que l'on peindra un site en lumière diffuse, on fera une chose inesthétique. Chenavard Ta remarqué ; l'apparition du paysage dans l'école Italienne a été le signal de sa fin (lunettes du Carrache). Comme l'esthétique ne considère le végétal qu'au sens
littéral de décor, le seul moyen de salut sera de faire pressentir la venue de Thomme ou de faire penser à son récent départ.
L'accent de véracité ne constitue pas l'œuvre d'art : il faut une transposition animique, une prismatisation sentimentale. L'artiste est celui qui sent et reproduit son sentiment, et non pas celui qui voit et reproduit seulement ce que d'autres verraient.
Le paysage doit susciter une légende presque musicale : effet de tristesse vespérale, effet de joie méridienne, eff'et de langueur estivale. Au lieu de cela,ils inscrivent : Platanes, près de Monfavet; ormeaux et chênes de tel village; et ils ajoutent le département; il n'y manque que la distance du site au chet-lieu d'arrondissement et l'indication que l'on peut vérifier, entre telles bornes kilométriques. Ces agronomes etgéographes seraient plaisants, s'ils étaient moins nombreux.
Le dessin commence au corps humain, le reste n'est qu'un fond, un cadre de couleur dans l'autre cadre, et rien de plus : d'autant que l'appareil voit plus juste et qu'un peu d'aquarelle sur la photographie satisferait plus complètement le bourgeois.
La mer résiste étonamment, je ne dis pas seulement à la ligne, mais au modelé ; le morceau
i9S l'art iqii|.^T9 ET MTSJIQUE
qu'on transporte sur la toile ne traduit ps^s 90n caractère d'immensité en mpuyement. Auss^ rAnadyomène,Démosthènes*exerçant,lesNéréide8, les Argonautes sont-ils nécessaires à cet élément. 11 faut l'homme dans une marine, sinon l'impression pathétique ne sera pas produite ; mai^ il ne faut pas le marin actuel, car sa vêture se rapprqch^ de la guenille paysanne qu de l'uniforme militaire, deux détestables éléments, irréductibles au point de vue plastique. Jésus marchant sur les eaui^, la pêche miraculeuse, l'apôtre qui s'embarque pour aller porter la vérité, Colomb ou Vasco intéresseront toujours davantage que la marine d'Etat et les évolutions de cuirassé. La caravelle, la trirèmQ sont pittoresques ; le torpilleur est hideux.
L'œil du marin garde un reQet d'indéfini e\ sa fréquentation avec la ms^estueuse Thalassa rélève au-dessus du paysan et du soldat : encore faut-il ici, qu'il spit le marin d'une idée, et noupa^s le marin pécheur ou national ; il faut qu'il incarne une espérance autre qu'une invasion à formule coloniale.
Quant à l'humour, à ces ignominieuses farces dites gauloises où les cardinaux se grisent et de$ capucins paillardent ; quant aux pendant^ « mariage de convenance et mariage de raison », il
DI LA COMPOSITI(»f Id?
n'en faut pas parler: l'œuvre d'art exige une vibration plus réelle que la réalité même; puisqu'elle néglige la multiplicité des symptomatiques pour rechercher les dominantes.
Quant à l'animal, il ne peut être sujet d'œuvre, mais seulement l'accessoire : complémentaire de l'expression, il ne signifie jamais assez pour l'isoler de l'homme.
Les grands félins seuls sont assez des personnes pour être peints et encore cadrent-ils mieux dans les chasses de Rubens et de Snydners.
L'animal n'apparaîtra avec raison qu'en figurant; âne de la fuite en Egypte , ftnesse de Balaam ou de Jésus, bœuf de la Crèche, cygne de Lohengrin, aigle de Prométhée, paon de Junon, chouette de Minerve, bouc des Satyres, ours de Siegfried, aspic de Cléopatre, cheval de Mazeppa, chien de saint Roch, oies du Capitole, grues d'Ibicus, agneau allégorie du Sauveur et colombe du Saint-Esprit. Mais les basses-cours de Hondekoeter, mais les vaches de Potter, n^ais les chevaux d'Alfred de Dreux ne se supportent pas. Tordez les serpents autour de la tête de Méduse, et les enroulez à Laocoon et à ses fils, nlontrez Hercule tuant le lion de Némée ; mais le peintre d'un troupeau de moutons n'est pas un artis|^, ^t le lévrier qui
198 l'art idéauste et mystique
soutient la fine main d'un gentilhomme ne peut être peint isolément, pour lui-même ; sinon, cela rentre dans le goût pathologique des vieilles femmes pour les animaux.
La nature végétale n'est pas susceptible d'idéalisation ; entre une belle rose et une rose ordinaire reproduite, la différence ne réside jamais dans la forme, mais dans quelques nuances qui tiennent au coloris. Au reste, voilà le terrain des femmes et de ces impuissants qui s'efforcent à trouver un faux semblant d'art,dans la reproduction chromophotographique de la nature. Qu'un peintre de fleurs trouve la forme héraldique d'espèce et dessine une rose au trait, sans modelé ! Dans le domaine de l'art décoratif, c'est-à-dire de l'art subordonné à l'industrie, on peut égayer un panneau, un piano, un couvercle de boîte, les branches d'éventail, avec des fleurs; les exposer comme œuvres d'art équivaut à convier des mélomanes pour entendre un exercice de trait pianistique ! La peinture de fleurs ne doit jamais sortir de l'industrie et de rintimité ; et, puisque j'ai prononcé ce mot d'art décoratif, je tiens à dire que l'époque entière se trompe, en amalgamant la fresque, ou peinture monumentale avec la papeterie, la mar- (^ueterie, la diuanderie,
Le collectionneur du xix* siècle, stupéfait de trouver dans une vieille clef un caractère d'art que n'ont pas les bijoux de sa femme, et Tarchéologue, ébloui de contempler dans les Tanagras un peu de la grâce de Praxitèle, ont désiré l'esthétisation des objets usuels. Mais l'amateur guère plus métaphysicien que l'artiste, et l'archéologue souvent peu philosophe, n'ont pas vu le plus, nécessaire pour engendrer Je moins. A aucune époque les objets usuels n'ont donné autre chose que le pâle reflet esthétique du grand art. Pour que les terres cuites de la Grèce soient telles que nos musées les montrent ; il faut que les Phidias, les Lysippe aient créé leurs sublimes statues^ et l'art mobilier et usuel ne rendra que la proportion amoindrie de l'art sacerdotal d'un même temps. Une autre considération s'impose : cette tendance humaine à rapprocher de soi l'objet de son plaisir ou de aon désir, comme elle a matérialisé la religion, tend à vulgariser l'art, à le familiariser. L'artiste, forcé d'accepter les conditions d'œuvrer d'où dépend sa vie, consent, comme Watteau, à historier des éventails et des boites à fard ; mais la ligne, la forme et la couleur sont d'augustes modes d'élévation d'âme, non pas des procédés industriels ; et le dandy (jui détourne un sculpteur
200 l'art IDifUSTR BT IfTSTIQUK
de l'œuvre de musée poij^r lui commander un pommeau de cravache, se trompe. Non,rartne doit pas descendre jusqu'aux conditions mesquines de l'usage mondain, ou bien, pour être logique, faudrait-il enrouler des phrases de Platon sur le roseau des mirlitons et mêler des passages d'Apocalypse aux dernières nouvelles des journaux. Car, s'il est souhaitahle,pour le civilisé,de multiplier à l'infini des rappels de beauté dans le tous-lesjours de sa vie, il est encore plus impérieux qu'il garde la notion respectueuse de l'art et, partant, que jamais il n'ose se familiariser avec lui.
Les collectionneurs que j'ai connus manquaient de religiosité esthétique : passionnels devant le bibelot, distraits devant le chef-d'œuvre. Ceux qui ont fanclé l'Ecole des Arts décoratifs doivent être considérés comme une bande d'ouvriers s'efforçant à détourner une matière de son principe.
Quant au garde-manger, au couvert mis, à la desserte, aux crevettes et aux melons, ce sont là des ronds et des barres, de siipQples exercices de couleur, des arpèges.
Lorsque M. Desgoffes fourbit une épée ou taille les fascettes d'un cristal, il fait l'ofQce d'un ustensilier ; le plus maladroit des amateurs photographes le ftuf'passe,
ht U dô^ôsmbM âôl
Par les éliminations^ on voit ce qui reste au grand art et, dès Tabord, on ne Ta pas vu ; et des journalistes de bonne foi se sont écrié : « Mais que reste-t-il donc aux peintres ; » il reste tout, dans les règles suivantes :
XÎXV. — L'histoire relève de Vartj lorsque Vévénement représenté est Voccasion d'eocpri^ mer Vâme humaine dxi,ns sa passionnante typique.
Le militaire est pos8ible,si on met en scène des guerriers au lieu de soldats. La vie contemporaine est possible^ si on la transfigure comme •certaines fois a fait Rop*s.
Le portrait féminin drapé, le portrait d'homiiie en robe ou simarre peuvent aboutir à l'œuvre d'art.
La rusticité vue à travers Vantique^^ nue ou Érupèe.
Le paysage^ animé de figurés décoratives.
hà iiiarïne, animée dé figurés mythiques ou aventurières.
Lé sourire dé « Gominè il vous'plAirà »;
L'd#îétltàlisnié dès KbalitAtI, àii; li^ù dé la pottillerie d'Alger.
ÎÔâ L*ART miALISÏE Et iiYSTlQtJÉ
L'animal, en son complémentarisme expressif d'une scène ou d'un individu.
La fleur, le fruit, l'accessoire, aux mains, aux lèvres des personnages.
Et, maintenant, vous tous, les gens de bon sens, rassemblez vos jugeottes, décidez et dites-moi :
Si le massacre de Chio est moins un tableau d'histoire, parce qu'il est lyrique.
Si la peinture militaire n'est plus valable, parce qu'elle représente des Grecs et des Troyens au lieu de mobiles français.
Si la représentation des états d'âme propres à l'époque ne peut se passer de vêtements négatifs de tout caractère.
Si le portrait est moins intéressant, parce que le modèle est plus remarquable.
Si les sabots et la crasse constituent le berger.
Si les nautes de VArgo ne sont pas aussi des marins, comme Téquipage de la Belle-^Poule.
Si Puck ne vaut pas mieux en son gentil sourire qu'une grimace de buveur.
Si le paysage est moins le paysage, quand il encadre la forme humaine.
Si rOrient n'est pas plus l'Orient dans soa passé de splendeur que dans les instantanés de VOS amis tOttristes<
bË Là C!OMt>Û8ITlO(ï âÔS
Si le faacon ne se place pas mieux au poing du seigneur qu'au perchoir.
Si le cheval est diminué par son cavalier.
Si, enfin, c'est la main qui abîme la fleur en la tenant, et si un fruit est gâté parce que d'enfantines dents y mordent.
XXXVIII. — V unité esthétique résulte de la connexion des parties.
Le fût, le chapiteau et la base sont les parties de cette unité, la colonne.
Le pétase, le caducée et les talonnières font partie d'une statue d'Hermès.
Pope le dit, dans son Essai antique : « Ce n'est ni une lèvre, ni un œil que nous appelons beauté, mais la forme réunie et l'effet de toutes les parties prises collectivement. »
Le vénérable Malebranche aurait pu se taire avec fruit, an moment d'écrire : « Il n'y a que les sens qui jugent bien de la beauté et de la laideur sensibles. id
Omnis porro pulchritudinis forma unitas est, affirme le plus platonicien des Pères de rEglise«