HOKOUSAÏ
Quant à Hokousaï, il est un des plus grands peintres de sa nation; à notre point de vue européen, il en est même le plus grand, le plus génial. Si l'on considère en lui les dons généraux, les qualités techniques qui font les maîtres, sans distinction de temps ni de pays, il peut être placé à côté des artistes les plus éminents de notre race. Il a la force, la variété, l'imprévu du coup de pinceau; il a Poriginalité et Thumour, la fécondité, la verve et Télégance de l'invention, un goût suprême dans le dessin, la mémoire et Téducation de Tœil poussés à un point unique, une adresse de main prodigieuse. Son œuvre est immense, d'une immensité qui effraye l'imagination, et résume, dans une unité d'aspect incomparable, dans une réalité nerveuse, saisissante, les mœurs, la vie, la nature. C'est l'encyclopédie de tout un pays, c'est la comédie humaine de tout un peuple. Hokousaï appartient à l'école vulgaire, mais il s'élève au-dessus d'elle par l'abondance et la personnalité des conceptions pittoresques, par la profondeur du sentiment et la puissance comique. Il est à la fois le Rembrandt, le Callot, le Goya et le Daumier du Japon.
Le nom de Hokousaï est le premier nom d'artiste japonais qui ait traversé les mers; il deviendra sous peu
8a L'ART JAPONAIS.
célèbre dans les deux hémisphères, il Test déjà. Tous ceux qui s'occupent d^art de près ou de loin seront bientôt familiarisés avec sa consonnance exotique. Un talent si complet et si original doit appartenir à Thumanité.
C'est, du reste, vers lui que se sont portées mes premières recherches. Le nombre restreint de renseignements qu'il m'a été possible de recueillir sur sa vie et d'ajouter à ceux déjà publiés dans quelques travaux anglais, français et américains n''a pas grandes chances d'être augmenté. Hokousaï a été un artiste du peuple; il est mort ignoré ou même méprisé de la classe noble. Les Japonais n'ont commencé à s'occuper de sa personne que lorsqu'ils ont vu les Européens rechercher ses œuvres avec tant d'ardeur. La vogue énorme de son talent a été une vogue exclusivement populaire. La foule de ses admirateurs se recrutait surtout parmi les marchands, les artisans, les filles et les habitués des maisons de thé de Yédo. Sa renommée s'étendait dans la province d'Owari, où le maître a publié une grande partie de ses ouvrages, et jusqu'à Osaka; mais elle ne dépassait guère cette limite extrême. Son influence, nulle sur les hautes écoles d'art de Kioto et sur les goûts de l'aristocratie, a été décisive surl'école vulgaire et plus décisive encore sur ce que l'on pourrait appeler les arts secondaires : imagerie en couleurs, sculpture des netzkés, décoration des objets usuels. Et cette influence a puisé une nouvelle force dans l'engouement des étrangers pour le style de Hokousaï. Aujourd'hui tout le Japon en procède plus ou moins directement. Hokousaï marque la dernière étape de l'art national sans mélange extérieur.
\\Wv.Mi
po L'ART JAPONAIS.
« Il ne faut pas croire, dit fort justement M. Duret *, que Hokousai soit apparu au Japon comme un rénovateur venant ouvrir des voies nouvelles et qu^il ait été salué de toutes parts comme un grand maître. Il n'en a été absolument rien. Hokousai a travaillé pour vivre et a suivi tout simplement son bonhomme de chemin. Homme du peuple, au début sorte d'artiste industriel, s'adonnant à reproduire les types et les scènes de la vie populaire, il a occupé vis-à-vis des artistes, ses contemporains, cultivant le « grand art », une position inférieure, analogue à celle des Lenain vis-à-vis des Lebrun et des Mignard, ou des Daumier et des Gavarni en face des lauréats de Técoie de Rome. Si, à la fin de sa vie, il s'est trouvé avoir rallié de nombreux élèves, influencé un grand nombre d'artistes, conquis un cercle d'admirateurs, son action est cependant restée limitée à la sphère des gens du peuple et des bourgeois et ne s'est point étendue aux classes aristocratiques et au monde de la cour. C'est seulement depuis que le jugement des Européens l'a placé en tête des artistes de sa nation, que les Japonais ont universellement reconnu en lui un de leurs grands hommes. »
Hokousai^ est né en 1760, dans le Honjo (district de Katsoushika), paisible quartier de Yédo, plein de jardins et de fleurs, à l'est et de l'autre côté de la rivière de Soumida. Dans son enfance il s'appelait Tokitaro Katsoushika. Son père, Nagashimsa Icé Katsoushika, était fournisseur de miroirs en métal de la maison duTaïkoun.