‹ L'art japonaisChapitre 25 sur 76 · VIEILLE MENDIANTE, PAR HOKOUSAÏ · texte numérisé non relu

VIEILLE MENDIANTE, PAR HOKOUSAÏ

(D'après u-ne gravure de la pente a Mangoua » de 1S4J.)

loo L'ART JAPONAIS.

cheveux frisés par une douce lumière, ces étoffes moelleuses et chatoyantes, ce bout de paysage noyé dans une vapeur d'aurore et surmonté du mince croissant de la lune. Le mouvement est d'une naïveté charmante; la composition est d'un maître.

Mais rien n'égale le recueil des quarante-six aquarelles, qui sont toutes d'une beauté extraordinaire. Leur exécution appartient au meilleur temps de Hokousaï, entre 1810 et 1840. Jamais main plus habile n'a couru sur le papier; c'est l'art japonais dans son maximum d'éclat, de fraîcheur, de vie et d'originalité. Motifs de toutes sortes, études de figures, de gestes, d'attitudes, fleurs, fruits, insectes, papillons aux couleurs diaprées, bestioles gonflées de sève, s'y succèdent avec les aspects imprévus et particularisés de la nature observée par un œil unique. Chaque page est une composition de choix, un morceau accompli auquel on ne saurait rien reprendre : ici, c'est une cigale posée sur une courge ou une phalène volant autour d'une branche d'hortensia; là, c'est un rat dévorant une tranche de pastèque ou un cyprin doré s'ébattant dans un vase de cristal. Il y a quelques études de philosophes qui seraient dignes d'être signées de Rembrandt.

Hokousaï a toujours été en se perfectionnant; ses organes n'ont pas connu le déclin. Je trouve, à ce propos, dans la préface du premier tirage du premier volume des Cent vues du Fouziyama [Fougakou Hiyakoukeï)y une note bien curieuse de Hokousaï lui-même, qui est demeurée inconnue à MM. Dickins et Anderson. J'en transcris la traduction littérale :

a Depuis l'âge de six ans, j'avais la manie de dessi-

LA PEINTURE. lOi

ner les formes des objets. Vers Tàge de cinquante, j'ai publié une infinité de dessins; mais je suis mécontent de tout ce que j'ai produit avant l'âge de soixante-dix ans. C'est à Tâge de soixante-treize ans que j'ai compris à peu près la forme et la nature vraie des oiseaux, des poissons, des plantes, etc. Par conséquent, à l'âge de quatre-vingts ans, j'aurai fait beaucoup de progrès ; à quatre-vingt-dix, j'arriverai au fond des choses ; à cent, je serai décidément parvenu à un état supérieur, indéfinissable, et à l'âge de cent dix, soit un point, soit une ligne, tout sera vivant. Je demande à ceux qui vivront aussi longtemps que moi de voir si je tiens ma parole.

« Écrit, à l'âge de soixante-quinze ans, par moi, autrefois Hokousaï, aujourd'hui Gouakiyo-Rôdjin, le vieillard fou de dessin. »

Les œuvres peintes dont je viens de parler suffisent à nous prouver qu'en dehors de son grand génie de dessinateur-illustrateur, Hokousaï a été un des virtuoses du coup de pinceau. Sa couleur, comme son exécution, sont d'une force, d'une splendeur, d'une résolution incomparables; Jacquemart lui-même, le premier de nos aquarellistes, serait quelquefois vaincu par Hokousaï, dont, avec une sorte d'instinct divinatoire, il a pressenti les méthodes, sans avoir jamais rien vu de sa main. Ce qui me trappe dans certaines peintures de Hokousaï, et ce que je n'attendais point à ce degré de l'auteur de la Mangoiia, c'est une élégance capiteuse. qui vous enivre comme le parfum des fleurs. Hokousaï, lorsqu'il dessine pour la gravure, sera concis. rapide, prime-sautier, souvent brutal; lorsque, absorbé dans la contemplation de la nature, il peint pour lui-

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même, son exécution devient celle d'une fée. Il semble que son pinceau s'immatérialise pour suivre dans une sorte de délectation voluptueuse les mouvements amoureux de sa pensée. Alors Hokousaï a les ingénuités d^une âme tendre, envolée au-dessus des bruits du monde; il a des raffinements et des trouvailles qui ne viennent qu'à une imagination éperdue de couleur, de lumière et de vérité.

Rien ne lui fut étranger dans la nature ; il dessinait avec une adresse égale les temples, les palais, les maisons, les costumes, les paysages, les fleurs, les arbres, les oiseaux, les poissons, les insectes, les sujets plaisants ou graves, réels ou imaginaires, les scènes de genre ou de style : il était vraiment universel. Mais ce qui attirait surtout Hokousaï, c'était l'animal humain. La qualité maîtresse qui justifiait son surnom de « vieillard fou de dessin «, c'était l'expression de la vie dans toute la vigueur de la réalité, dans l'infinie variété de ses manifestations; le rendu du geste vrai, surpris, deviné; la comédie de l'attitude et delà physionomie. Le geste, chez Hokousaï, est merveilleux d'accent, de synthèse et de personnalité. Toujours et partout la vie, telle pourrait être la devise de ce grandissime artiste; toujours et partout le souci du trait résumé et expressif, le sentiment du relief, le discernement admirable de ce qui doit émouvoir ou charmer, une verve comique endiablée, inépuisable. C'est par ces côtés qu'à mes yeux il égale les plus forts d'entre les nôtres; c'est par là que son oeuvre s'élève si haut dans le domaine de l'esthétique japonaise et en établit la formule définitive.

japonais revenant do marche,

d'après un ckoquis au pinceau de HOKKEÏ.

(^CoUection Je M. Th. Duret.)

Hokkeï, son élève le plus distingué, est connu non seulement comme illustrateur de livres et dessinateur de sourimonos, mais aussi comme un des peintres les plus délicats et les plus élégants de l'école vulgaire. Il est le clair de lune du soleil de Hokousaï. Son style se rapproche assez de celui de son maître pour qu'il soit souvent difficile de distinguer leurs œuvres. Un œil familiarisé avec le style de Hokousaï ne s^ trompera cependant pas. Hokkeï est moins nerveux, moins robuste; il a plus de grâce et de charme féminin, plus de séduction peut-être, mais aussi plus de maniérisme. Ses peintures sont beaucoup plus rares encore que celles de Hokousaï; M. Duret possède deux volumes de croquis originaux de Hokkeï.

Autant les œuvres de Hokkeï sont connues et goûtées au Japon, autant sa vie est enveloppée de mystère. C'est à ce point que J'ai entendu des Japonais nier son existence et le confondre avec Hokousaï. Un hasard heureux m'a mis en possession de la date de sa naissance. J'ai trouvé, dans un exemplaire d'un volume ayant appartenu à Hokkeï lui-même, intitulé Rokou- Jioiiyen (Poésies et portraits de cent vingt poètes modernes) et illustré par différents élèves de Shiounshô et de Hokousaï, une note autographe de l'artiste indiquant qu'en 1811 il avait trente et un ans. Hokkeï est donc né en 1780; son nom de famille était Hishiyoka, J'ai dit plus haut qu'il y avait de fortes présomptions pour identifier Hokkeï à Bokousen, le fils adoptif et le gendre de Hokousaï.

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