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LES TISSUS. 2T

Il n'est pas douteux que les procédés de fabrication n'aient été importés de la Chine; c'est peut-être dans cette branche de métier que l'influence primordiale des Célestes est le plus incontestable. A l'ancienne cour, pendant la période qui précède l'avènement de Yorilomo, il était même de mode de porter des étoffes chinoises.

De tout temps la ville de Kioto a été le centre de cette industrie, que les auteurs japonais s'accordent à regarder comme étant déjà très florissante au xni"' siècle. Les amateurs conservent avec un soin religieux les moindres fragments appartenant à ces époques reculées. Toutes les étoffes anciennes sont des plus rares et des plus recherchées au Japon. On les garde comme un témoignage d'autant plus précieux du génie artistique de la nation que leur nature même les a exposées à des chances plus nombreuses de destruction. La collection la plus célèbre et la plus précieuse du Japon est celle des princes de Kaga. Elle a été en grande partie formée par le premier prince de Kaga, Maéda Toshiyé. Le trésor de cette puissante famille est, du reste, la plus riche collection privée qui existe encore aujourd'hui. Les étoffes furent exposées, il y a quelques années, au moment de l'inauguration du monument élevé à la mémoire de Toshiyé.

Le luxe de l'aristocratie était extrême, et le luxe par excellence était celui des robes de soie. Pendant la féodalité, les plus belles étaient celles des hommes. Soit unies, soit ornées de dessins, elles affectaient des formes magnifiques, à longs plis un peu raides, à cassures épaisses. Les ceintures rivalisaient de splendeur avec

elles. A partir du xvir siècle, les robes des femmes deviennent les plus riches et les plus ornées.

Des règlements sévères fixaient la coupe des vêtements de toutes les classes et de tous les rangs. Jusqu'à la révolution, les lois d'une étiquette rigide ont déterminé à la cour impériale ou shiogounale et dans les cours princières la forme et même la couleur du costume. Tout était prévu jusque dans les plus minutieux détails. Un Japonais instruit reconnaît facilement Tâge et la provenance d'une ancienne robe de cérémonie au seul examen de son décor et de ses couleurs.

Je possède une robe de soie brochée et damassée, rouge et blanche, semée des armoiries de chrysanthème, qui provient, ainsi que l'indique le mi-parti des deux tons, de la cour des Hôjô et date du milieu du xiv siècle. Cette pièce d'un goût simple et sévère témoigne du haut degré de perfection auquel était déjà parvenu le tissage des soies.

Les dessins, brochés en or ou en couleurs dans la trame, affectent d'abord un caractère régulier et géométrique; ce sont des signes héraldiques, des grecques, des rosaces, des palmettes, des entrelacs, presque toujours de petite dimension. Au xv^ siècle, le style s'élargit. L'influence venue de la Perse apparaît dans les étoffes plus encore que dans toute autre branche de l'art, les arabesques et les rinceaux à base florale apportent leurs motifs élégants. Au xvi« siècle, les dessins prennen»: plus d'ampleur et deviennent purement japonais. Je possède aussi une grande robe de Shiogoun, décorée des armoiries de Kiri sur fond bleu ciel et rose, lamé d'or, qui montre bien les goûts luxueux de cette époque; les

ROBE DE tA COUR DES HÔjÔ. — (xiV« SIÈCLE.)

(Collection de l'auteur.)

motifs sont brochés après coup. Une robe de femme de la cour de Kioto est en gros grain broché de pivoines roses et violettes et de papillons. Le décor, dans le goût de Tosa, est d'une harmonie charmante.

Mais c'est au xvn* siècle, à la cour de Yédo, que le costume atteint son apogée de faste et de noblesse. Les procédés du tissage ont réalisé tous leurs progrès. L'époque de Yémitsou est, à mes yeux, le plus beau moment de l'industrie des soies.

Le XVIII® siècle a semé ses grâces sur le décor des étoffes. Le raffinement des dessins devient extrême; les crêpes, les soies légères sont préférées aux soies épaisses. L'intervention des peintres de l'école vulgaire transforme le décor des tissus. Nous avons vu Moronobou, puis Soukénobou et Goshin fournir des modèles aux ateliers de Kioto; plus tard, Toyokouni et Hokousaï lui-même seront les inspirateurs de la mode à Yédo. Kano Yousen a également beaucoup travaillé pour le décor des robes. La fantaisie, la richesse, l'élégance, surtout dans le costume des femmes, sont portées à un point inouï. Il suffit de feuilleter les grands livres d'image de l'école de Katsoukava, qui sont comme le répertoire du costume de cette époque, pour voir Jusqu'oii en était arrivé, à la fin du xviii* siècle, le goût effréné des femmes pour les étoffes de luxe.

Les robes de théâtre, d'une exécution habituellement plus grossière, sont le reflet de cette exubérance d'invention. On y voit de véritables tableaux : des paysages, des rivières, des animaux de toute sorte, des poissons, des crustacés, des araignées gigantesques, des canards voguant au fil de l'eau, des nuées de libellules,

'^OU, OE OAÏMC E^. DAMAS RUUc. p,„

(xvue siècle. Collection de l'auteur.)

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des vols de grues, des couchers de soleil, des effets de neige et de pluie, toute la flore du Japon; les estompages et les dégradations du clair-obscur y luttent avec les e'clats tapageurs de la lumière; les tons les plus rares, les plus imprévus, les nuances les plus invraisemblables, les harmonies les plus capiteuses jouent sur la palette du brodeur comme sur celle d'un aquarelliste. C'est un feu d'artifice éblouissant.

Dans toutes ces étoffes, depuis les austères brocarts de cour du moyen âge jusqu'aux brochages à bon marché dessinés par Kounisada pour les élégantes du Yoshivara, c'est la couleur qui est l'élément principal. On ne saurait assez admirer avec quel heureux instinct les Japonais ont compris le rôle du vêtement, son décor, son dessin, sa forme, dans l'air, dans la lumière, dans le cadre de la vie. Ici, plus qu'ailleurs encore, ils sont les premiers coloristes du monde.

Une branche importante du tissage des soies a été la tapisserie. Ainsi que me le faisait remarquer M. Alfred Darcel, il ne s'agit pas d'un tissu présentant plus ou moins d'analogie avec nos tapisseries européennes, mais bien d'un véritable point de Gobelins, d'une exécution très soignée. Les procédés en ont-ils été importés par les Portugais ou par les Hollandais? Je n'ai pu avoir de renseignements précis à cet égard. Les Japonais prétendent que l'origine de ces tapisseries était chinoise. Tout ce que je sais, c'est qu'on en fabriquait déjà à Kioto à la fin du xvr siècle. Taïko-Sama fit exécuter pour Maéda Toshiyé un grand panneau de tapisserie que le prince de Kaga possède encore aujourd'hui. M. le comte de Monbeî m'a affirmé avoir vu au

PAN.xEAO Et» TAPISSERIE A

(Collection de l'auteur.)

tONO d'or. — (XVIl* Slf-r.I.F.)

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Japon, soit dans les temples, soit entre les mains de quelques particuliers, des tapisseries européennes du XVII' siècle.

La production des ateliers de Kioto a, du reste, été fort restreinte; les spécimens de cette industrie sont des plus rares et à peine connus en Europe. Dans ceux que J'ai vus, le décor est purement japonais, sans aucune trace d'influence étrangère. Ces diverses pièces se distinguent par un coloris doux et fondu d'une délicatesse charmante.

Mais c'est par les travaux de broderie que les artistes de Kioto ont mérité leur renommée sans rivale. Tout le monde connaît aujourd'hui les J'oiikousas^ japonais, ces tableaux de soie adorables, chatoyants, où la perfection de l'exécution tient du miracle, où le goût suprême du décor est rehaussé par les plus merveilleuses ressources du coloris. Il est presque superflu d'en faire l'éloge. Parmi toutes les manifestations de l'art japonais, les broderies sont les plus populaires en Europe. Du moment où ces fragiles trésors ont apparu chez les marchands spéciaux, ils ont été l'objet d'un engouement presque excessif. Les vrais amateurs les ont encadrés avec le même soin que des peintures de prix ; beaucoup de ces broderies ont malheureusement servi à confectionner des coussins et des écrans et ont été ainsi vouées à une destruction certaine. Aujour-

I. Le foiikoiisa est un carré d'étoffe, plus ou moins riche suivant le rang et la fortune des personnes, qui sert à envelopper le présent que l'on veut faire agréer, la missive que l'on adresse dans une petite boîte de laque. Bien entendu, le foukousa est retourné à l'envoyeur. C'est I"a:cusé de réception.

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d'hui il ne vient plus que des produits modernes dont

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