ERNEST CHESNEAU
ES diverses branches de Tart offrent un tel attrait et sont empreintes d'un tel charme, que toujours il s'est trouvé des groupes d'hommes érudits et distingués, dont la plus chère occupation a été de les étudier et d'en discuter les bases, les origines et les développements. Dans le monde ancien, ces préoccupations généreuses apparaissent à chaque pas, et l'imprimerie ne comptait pas un siècle d'existence que déjà en Italie, en Allemagne et en France, deux architectes éminents, un peintre de mérite et un dessinateur de génie, Palladio, Vasari, Durer et Androuet du Cerceau, pour ne citer que ceux-là, avaient doté la société de précieux livres d'art qui, chacun dans leur spécialité, font encore autorité parmi nous et seront toujours consultés avec fruit.
Depuis lors, Sandrart, Karel van Mander, le notaire de Bie, Mariette, Houbraken, Algarotti, Diderot, Winckelman, Raphaël Mengs, Descamps et vingt autres, par des ouvrages de valeur diverse et d'importance inégale, attestent que le goût de ces recherches fécondes et de ces utiles discussions n'a jamais langui dans l'Europe occidentale. Toutefois, malgré
ces publications nombreuses, on peut dire avec raison que c'est seulement en notre siècle, et je dirai presque de nos jours, que le livre d'art est parvenu à constituer un des rameaux importants du commerce de la librairie.
Cette spécialité a même pris, depuis cinquante années, de telles proportions que non seulement il s'est créé des recueils périodiques et spéciaux, traitant exclusivement de questions d'art, mais encore qu'il s'est fondé des librairies considérables, n'ayant pas d'autre objet que d'éditer, avec tout le luxe qu'ils comportent, des ouvrages exclusivement réservés à l'instruction des amateurs aussi bien que des artistes dans tous les genres.
Nous ne parlerons point ici des journaux d'art ni des revues périodiques. La place serait mal choisie pour en faire l'éloge et pour nous étendre sur les services qu'ils peuvent rendre. Le jury international, en honorant d'une médaille d'argent la Galette des beaux-arts, le plus ancien d'entre eux, a montré quel cas il faisait de ce genre de publication. Nous nous occuperons uniquement des livres d'art et des librairies qui leur donnent le jour, regrettant que le cadre étroit dans lequel nous devons nous mouvoir ne nous permette pas d'aller au delà d'une sèche nomenclature; mais rappelant que, lors de leur apparition respective, il a été déjà longuement parlé dans la Galette de la plupart des ouvrages que nous allons revoir à l'Exposition.
Toutefois, avant de nous engager dans les travées du Champ de Mars, nous demanderons la permission de donner un souvenir à une librairie d'art, la maison Renouard, que nous regrettons de n'avoir pas rencontrée à l'Exposition. Depuis nombre d'années, elle occupe dans le domaine des arts une place importante, légitimée par des œuvres de premier ordre; et si l'on peut reprocher à M. Loones, le directeur actuel, d'avoir cherché, dans ces dernières années, un peu trop au delà de notre frontière de l'Est ce qu'il aurait pu si bien trouver chez nous, il ne nous est pas permis d'oublier les ouvrages de longue haleine et les remarquables travaux qui sont l'honneur de sa maison.
Parmi les éditeurs qui, en Europe, se sont voués exclusivement au culte de l'art, MM. Morel et C'" tiennent assurément le premier rang. Nous pouvons le constater avec fierté, jamais en aucun temps, jamais en aucun pays, il ne s'est rencontré un éditeur dont les livres spéciaux fussent comparables, tant par le nombre que par la richesse de Tédition, à ceux de cette importante et féconde maison. Un simple coup d'œil
jeté sur son catalogue suffit à nous prouver qu'il n'est aucun sujet artistique qu'elle n'ait abordé, et tous ont été chez elle traités avec la compétence et le luxe désirables.
C'est par les publications spécialement réservées aux architectes que M. Morel, le fondateur de la maison, débuta dans la librairie d'art. Le
VASE ANTI C1 U E EN MARBRE BLANC (mUsÉE DU LOUVRE).
(Dessin tiré de « l'Art poui- tous ». )
succès qui accueillit ses ouvrages l'engagea à en étendre le cercle. Bientôt l'archéologie, les beaux-arts, les arts industriels, furent à leur tour représentés sur ses rayons. Et aujourd'hui, à côté de livres techniques d'une valeur inappréciable, il nous offre un nombre considérable d'œuvres où les diverses branches de l'art et où l'architecture elle-même sont traitées à un point de vue archéologique assez pittoresque pour que
la lecture et rétudc en deviennent séduisantes, même pour les gens du
monde.
Tels sont les Palais, châteaux, hôtels et maisons de France, ï Architecture romane dans le midi de la France; tels sont surtout les deux précieux ouvrages de M. Viollet-le-Leduc, son Dictionnaire d'architecture et son Dictionnaire du mobilier français, livres devenus en quelques années absolument classiques.
Le grand mérite de ces ouvrages, et je crois important de le rappeler parce qu'il caractérise une évolution qui est propre à notre époque, c'est que, tout en revêtant une forme littéraire et une allure pittoresque qui les mettent à la portée d'un large public d'amateurs, leur rigoureuse exactitude, la science profonde qui les a dictés, la conscience et le soin qui ont présidé à leur illustration leur conservent une valeur documentaire qui les rend précieux, même pour les gens du métier.
Mais c'est surtout dans ses publications relatives aux arts industriels que la maison Morel et déploie une magnificence exceptionnelle. Là, elle ne se contente plus de gravures au trait, fines, précises il est vrai, et d'une netteté admirable, mais toujours un peu sèches. Elle appelle à son secours la polychromie indispensable dans la reproduction de ces objets artistiques, où la puissance décorative dépend souvent de l'harmonie des couleurs et de la valeur des tons mis en contact.
A ce titre, VHistoire des arts industriels de M. Labarte, V Architecture et la décoration turques, VHistoire de l'art de la verrerie dans l'antiquité, VArt russe, la Collection Basilejpski de notre ami et collaborateur A. Darcel; et, dans une donnée plus modeste, l'Art pour tous, sorte d'Encyclopédie de tout ce qui est plastique et beau, sont des monuments justement populaires, précieux à tous les égards, qui font honneur à la librairie contemporaine et justifient amplement l'éminente récompense qui vient d'être décernée à M. Desfossez, le sympathique directeur de la maison Morel.
Marchant sur les traces de cette importante librairie, mais ne la suivant encore que de loin, la maison Ducher et C° s'est fait également une spécialité des livres d'art. C'est aussi par l'architecture qu'elle a débuté, et la série constituant la Bibliothèque de l'architecte, volumes dont elle est redevable à la plume autorisée de M, César Daly, se trouve entre les mains de tous nos maîtres en l'art de bâtir. Les Châteaux historiques, — ■ Pierrefonds, Chambord, Fontainebleau, — récueil précieux de vastes photographies, le Château d'Anet, album de gravures au trait, où tous
les détails du chef-d'œuvre de Philibert de Lorme sont relevés avec un soin exquis par M. Pfnor, le Nouvel Opéra, etc., constituent également une réunion d'ouvrages de haut intérêt.
VASE DE SUCER (xil" SIÈCLe), MUSEE DU LOUVRE.
(Dessin extrait de « l'Art pour tous ».)
Sortant de cette spécialité première, M. Ducher a, lui aussi, sacrifié dans ces derniers temps aux arts industriels, et son Mobilier de la Couronne, succession intéressante de planches au burin, inventaire précieux de richesses éminemment nationales, mais souvent inaccessibles, est un de
494 LWRT MODERNE A L'EXPOSITION.
ces livres dont la place est marquée dans la bibliothèque de tout homme de goût.
Parmi les libraires qui semblent vouloir, dans leur production, attribuer aux beaux-arts une place de plus en plus considérable, il nous faut citer encore M. Baudry, dont le point de départ a été légèrement différent. Tout d'abord M. Baudry s'est appliqué à venir en aide aux ingénieurs. Puis, ensuite, il s'est adonné à Farchitecture. VArt architectural en France^ œuvre très remarquable due à la féconde collaboration de MM. A. Darcel et E. Roger, ï Architecture cipile et religieuse du comte de Vogué et maints autres ouvrages importants décèlent cette évolution. Enfin voici la belle publication de M. Guichard, les Tapisseries décoratij^es du garde-meuble, qui nous révèlent une seconde transformation et montrent que M. Baudry se laisse, à son tour, gagner par l'intérêt toujours croissant que prennent chez nous les arts industriels.
Telle n'a pas été la marche adoptée par M. Lièvre. Du premier coup cet habile artiste a deviné toutes les séductions dont les objets d'art étaient capables, et dès la première heure, il leur a consacré et son temps et ses soins. A bien prendre, M. Edouard Lièvre n'est pas un éditeur dans la signification moderne et commerciale de ce mot, il l'est plutôt à la façon ancienne. Malgré cela, il ne nous est pas permis de l'oublier ici, car ses belles publications sur les Arts décoratifs, la Collection Saupageot, les Collections célèbres, ont rendu aux artistes et au grand public d'inappréciables services. Sous sa direction artistique, la pointe des Jacquemart, des Braquemont, des Courtry, des Greux et des Lhermitte a vulgarisé d'admirables chefs-d'œuvre. Ajoutons que l'exposition de M. Lièvre est sobre, élégante, et tient une place heureuse dans la classe IX.
Cette importance inattendue, prise depuis quelques années par les arts industriels, n'a pas été sans toucher également un certain nombre de librairies de tout premier ordre, qui, dans le principe, semblaient devoir se tenir à l'écart de ce mouvement.
Les Didot, les Hachette, les Pion, en mettant à la portée de ces productions d'un nouvel ordre les puissants moyens dont ils disposent et le public considérable auprès duquel ils ont accès, ont rendu au livre d'art un double service; car, en même temps qu'ils faisaient pénétrer l'étude des matières artistiques dans des classes de lecteurs qui jusque-là leur avaient été fermées, par l'abondance même d-e ces lecteurs nouveaux ils arrivaient à produire leurs livres d'art dans des conditions inattendues de
bon marché, tout en leur conservant une magnificence exceptionnelle. La maison Didot est certainement celle qui dans ce genre a réalisé
CHANDELIER EN CUIVRE REPOUSSÉ, CISELÉ ET DORÉ (arT ITALIEN DU X SIÉCLe).
(Dessin de M. J. Jacquemart, extrait de « l'Histoire du Mobilier ».)
les plus surprenants tours de force. Ses grandes traditions, sa puissance d'action, son autorité, son goût, elle a tout apporté à la réalisation du
problème qu'elle s'était proposé de résoudre; et de là sont nés ces livres sur le Moyen Age et la Renaissance et sur le xvni" siècle, fourmillant d'enseignements précieux et dans lesquels la magnificence de Texécution se complète par un prix d'une modestie extrême.
. Dans un ordre plus spécial, et s'adressant à un public moins superficiel et par conséquent puis restreint, cette même librairie a mis au jour, dans ces dernières années, des livres d'art d'une irréprochable exécution et d'un haut mérite. U Ornement polychrome de M. Racinet est de ce nombre. En cent planches imprimées en couleur, or et argent, ce bel ouvrage passe en revue les richesses de l'art européen et asiatique à tous ses âges, et constitue la source de renseignements la plus complète peutêtre où puissent aujourd'hui s'alimenter certains de nos arts industriels. Le Costume historique du même auteur, avec ses cinq cents planches intéressantes, est un livre également magnifique, mais moins précieux, selon nous, à cause de son caractère trop interprétatif. Notre époque, en effet, et ce sera là un de ses caractères typiques, n'a plus besoin qu'on lui mâche la besogne. Elle exige des documents exacts, parce qu'elle est en état de les comprendre, et il n'est plus nécessaire qu'un intermédiaire se charge de les traduire pour les mettre à sa portée.
Le public de choix auquel ces livres s'adressent n'admet plus guère l'interprétation que pour les œuvres d'un caractère si élevé que toute pensée de reproduction fac-similaire doive être abandonnée. C'est ce qui nous fait également ne louer qu'à demi la reproduction chromolithographique des grands peintres italiens, à laquelle M. Didot a cependant donné des soins extrêmes. A quelque perfection qu'on l'ait poussée, la chromolithographie n'est pas encore de taille à se mesurer avec les chefs-d'œuvre de Raphaël, du Pérugin et de Léonard de Vinci.
Les livres d'art récemment édités par la maison Hachette et C'% tout en demeurant précieux par le fond et charmants par les croquis dont ils sont émaillés, n'affectent pas, à beaucoup près, l'opulence et la richesse des éditions de MM. Didot. V Histoire de la céramique et ï Histoire du mobilier, illustrées avec une abondance et un goût irréprochables par M. Jules Jacquemart, sont connues de tous nos lecteurs. Ce sont là des livres excellents qui, s'ils ne présentent pas ce caractère brillant qu'affectent certains autres ouvrages, sont du moins éminemment remarquables par leur surprenante unité. 11 est impossible, en effet, de voir un texte se mieux compléter par l'illustration qui l'explique, et une pointe plus délicate et plus vibrante se jouer aussi facilement de toutes les diflficultés.
LES LIVRES D'ART AU CHAMP DE MARS. 497 Certes, pour ses débuts dans un genre nouveau pour elle, la maison Hachette ne pouvait faire un choix meilleur, et nous souhaitons qu'elle persévère dans cette voie difficile si heureusement abordée.
Ce souhait peut s'adresser également à MM. E. Pion et C'% qui, eux
BUSTE D HOMME EN TERRE CUITE (ari ITALIEN DU XV'^SIÈCLe). APPARTENANl A M. CH. DAVILLIER.
(Dessin de M. J. Jacquemart, extrait de « l'Histoire du Mobilier h.)
aussi, paraissent vouloir accorder aux livres d'art une place de plus en plus large dans leurs publications. Trois livres parus depuis deux ans, les Amateurs d'autrefois, VHistoire de la faïence de Delft et le David d'Angers semblent du moins l'indiquer. On comprendra que je glisse rapidement sur ces productions et que je ne cherche point à en exalter les mérites. L'une d'elles cependant exige qu'on s'y arrête, non à cause
des qualités du texte, dont je n'ai que dire, mais à cause de la nature de l'illustration. Comme, dans les deux livres de M. Hachette, le genre de gravure qu'on appelle le procédé, et qui consiste, comme chacun sait, à transporter sur zinc l'épreuve photographique d'un dessin et à en opérer ensuite chimiquement la gravure, y est employé avec un succès décisif. Dans le premier cas, les croquis ravissants de M. J. Jacquemart, dans l'autre, les dessins très remarquables de M. Goutzwiller ont été traduits avec une telle exactitude et une telle finesse, que les moyens de gravure les plus coûteux ne sauraient donner de meilleurs résultats.
C'est à M. Gillot et à M. Dujardin que MM. Pion et Hachette sont redevables de ces belles illustrations, obtenues par des procédés avec lesquels la Gaiette a, du reste, depuis longtemps familiarisé ses lecteurs. Il est au Champ de Mars peu de vitrines qui soient plus intéressantes que celles de ces deux artistes. On y voit comment chaque conquête scientifique trouve son application dans le domaine des arts. L'héliogravure est arrivée en leurs mains à une perfection telle, qu'il semble que pour elle le mot impossible n'ait dorénavant plus de signification.
Dans un autre ordre voisin de celui-là, l'exposition de M. Danel présente, elle aussi, un sérieux intérêt. Nous y découvrons par quelle suite d'impressions typographiques l'habile imprimeur de Lille est arrivé à produire ces planches typochromiques du Voyage dans mon grenier, qui ont si vivement séduit les amateurs, les bibliophiles et qui même ont surpris les gens du métier.
M. Danel, et nous devons l'en remercier, ne s'est pas borné à nous montrer la série d'épreuves successives par lesquelles doit passer chaque planche avant d'arriver à sa finition. Il a, en outre, placé en regard la série des clichés galvaniques qui lui servent à obtenir ces épreuves, et la comparaison qui en résulte forcément est assurément des plus instructives.
Puisque je viens de nommer un typographe, il m'est difficile de ne pas consacrer quelques lignes à deux imprimeurs parisiens qui me semblent avoir droit à toutes nos louanges pour les surprenants progrès qu'ils ont fait réaliser dans ces derniers temps à la typographie.
Je veux parler de M. Jouaust et de M. Quantin, le digne successeur de M. Claye.
Aussi bien, du reste, M. Quantin mérite-t-il doublement que nous nous occupions de lui, car il paraît ne plus vouloir se contenter d'être imprimeur de talent et de goût, mais depuis quelque temps il se constitue
éditeur de livres d'art. Ses élégantes plaquettes, parmi lesquelles je m'en voudrais de ne pas citer les Notes sur les cuirs de Cor doue, de M. le
BOUTEUtE EN ÉMAII, PEINT (xvi"^ SIÈCLE), DU MUSEE DO"'LOUVRE.
(Dessin de M. J, Jacquemart, extrait de « l'Histoire du Mobilier ».)
baron Davillier, et, dans une forme plus étendue, YInventaire de la duchesse de Valentinois et les Causeries de M. Bonnaffé, sont déjà dans toutes les mains. Toutefois ces publications intéressantes ne sont.
5oo L'ART MODERNE A L'EXPOSITION.
paraît-il, qu'un prélude, et bientôt un merveilleux Holbein, signé par M. Paul Mantz, donnera la mesure du goût et de la magnificence de M. Quantin.
M. Jouaust, lui, ne s'est encore adonné qu'accidentellement à cette féconde spécialité, mais elle est si bien dans ses cordes et dans ses moyens, qu'il faut souhaiter qu'il lui consacre une partie de ses forces et de son temps. Nul n'est plus apte que lui à éditer un livre d'art, car, l'un des premiers en notre temps, il a su faire du livre un objet d'art.
Tout en ses ouvrages, en effet, est charmant et bien équilibré. Le papier et le format sont appropriés au sujet, l'impression est irréprochable, le caractère, qu'on dit elzévirien et qui est bien moderne, bien nouveau, est une trouvaille appartenant à notre pays et à notre temps. Enfin il n'est pas jusqu'aux fleurons, à la lettre ornée et au cul-de-lampe qui ne soient devenus en ses mains des ornements véritables, complétant agréablement le texte.
Après cette énumération déjà longue, il me faudrait encore mentionner les belles publications de la maison Goupil, cette maison unique au monde; il me faudrait parler des livres à images de M. Rothschild, des étonnantes reproductions chromophotographiques de M. Dalloz; dire un mot des miniatures lithographiques dont M. Curmer émaille ses pieuses publications, et consacrer une mention aux catalogues et aux réimpressions de M. Rapilly, qui, par certaines de ses publications, VArt au xviif siècle de M. de Concourt, par exemple, aussi bien que ses Recueils d'estampes anciennes, se rattache à notre spécialité. Mais le temps nous presse, et il nous faut encore visiter les sections étrangères.
Il est vrai qu'à côté de cette librairie française d'art, si vivante, si énergique, si entreprenante, si heureuse dans ses choix, si abondante dans ses productions, si prodigue et si variée dans ses illustrations, si pleine de goût en un mot, la librairie d'art étrangère fait à l'exposition une assez triste figure.
Quelques livres français, riches en images, translatés en anglais, ne sont point un bagage qui soit suffisant pour nous arrêter en Angleterre. On y pourrait, il est vrai, ajouter les admirables gravures du Graphie, mais le Graphie est, comme V Art-Journal et le Portfolio, un périodique illustré. Étant données nos prémisses, il échappe donc à notre appréciation.
L'Allemagne se dérobe volontairement à notre étude, et son abstention ne nous permet pas même de dire ce que nous savons des livres d'art
FRONTISPICE DESSINÉ PAR M. I. JACC^UEMART.
Poui- les « Causeries sur l'Art et la Curiosité », de M. E. Bonnafîé, éditées par M. A. Quantin.
5o2 L'ART MODERNE A L'EXPOSITION.
édités depuis dix ans à Leipzig et à Berlin. En dehors de ces pays, il nous reste T Autriche et la Hollande. Cette dernière nation possède des éditeurs de goût, remplis de bon vouloir, mais auxquels les moyens d'action font défaut. Leur langue est rebelle aux discussions artistiques, et leur public national n'est pas assez étendu. Il leur faut donc nous emprunter la langue française, et c'est pour leurs typographes une première difficulté. Quant à rillustration, ils ne sont guère mieux partagés, et là encore nous les voyons avoir recours à des artistes du dehors.
Depuis dix ans, M. D. A. Thieme et M. Martinus Nihoff de la Haye, ainsi que M. SythoflF, de Leyde, ont produit, malgré ces obstacles, des ouvrages d'un mérite réel. Un seul d'entre ces trois éditeurs est représenté au Champ de Mars par des livres d'art : c'est M. Sythofî, de Leyde.
11 nous a envoyé son Frans Hais, publication in-folio qui mérite tous nos éloges. Le texte est signé par M. Vosmaer; les eaux-fortes portent la signature de M. W. Unger, deux noms qui sont bien connus de nos lecteurs.
M. Unger, ou plutôt le professeur Unger, comme on dit prétentieusement en Allemagne, ne travaille pas exclusivement pour la Hollande. Nous le retrouvons dans son pays, à Vienne, prêtant son concours à M. H. O. Miethke. Cet éditeur, qui a envoyé au Champ de Mars un exemplaire de sa Kaiser l. konigl. gemàlde-galerie, est, avec M. Cari Geroldsohn, le seul libraire autrichien qui ait exposé des livres d'art. Les Archaeologische untersuchungen auf Samothrake et les Geschite der kais. kon. Akademie der bildenden kïmste de ce dernier éditeur sont certes des ouvrages très recommandables, mais il est fâcheux que la librairie d'art étrangère ne soit pas représentée par des spécimens plus magnifiques et plus nombreux.
Comme on en peut juger par ce trop rapide aperçu, la France tient la tête dans la spécialité qui nous occupe. Elle est même de beaucoup en avant dans ce concours international, et ses qualités reconnues de goût, l'avantage de sa langue adoptée par toute l'Europe artistique, le groupe compact d'artistes et d'exécutants de talent qui apportent leur concours à ce genre de publications, semblent devoir lui maintenir longtemps encore une écrasante supériorité.
Il s'en faut de beaucoup cependant que cette grande et précieuse industrie des livres d'art ait, même chez nous, dit son dernier mot.
Des industriels éminents, nous en avons eu la preuve, mettent en ce moment même à sa disposition des procédés nouveaux, dont l'indiscutable
.LES LIVRES D'ART AU CHAMP DE MARS. 5o3
supériorité enfantera sous peu de véritables prodiges. Des libraires puissants, jusque-là retenus par d'autres soins, lui ouvrent des lois nouvelles et s'efforcent de lui créer un public considérable. Jamais, semble-t-il, aucune industrie prospère ne s'est trouvée dans une plus merveilleuse situation. Tout concourt donc à lui présager des destinées superbes, justifiées par une succession d'œuvres irréprochables qui marqueront leur place dans l'histoire de l'art universel.