‹ L'art moderne à l'Exposition de 1878Chapitre 42 sur 117 · PAYSAGE, PAR M. MARK FISHER · texte numérisé non relu

PAYSAGE, PAR M. MARK FISHER

(Croquis de l'artiste.)

La peinture allemande est sobre, contenue, réfléchie, grave, parfois profonde, parfois souriante; mais elle semble porter le poids d'un ciel gris et refléter le souci de la vie pénible sur un sol dur et ingrat. La peinture russe a la saveur bizarre et locale, le jet incomplet des mélodies des paysans, des Cosaques ou des Bohémiens errant dans la steppe. La peinture du Danemark a l'honnêteté et l'étroitesse provinciales. La peinture suédoise est française, la peinture norvégienne est allemande ; c'est encore la province, mais envoyant ses enfants dans les capitales. L'art hollandais est très sensitif, rapproché de l'anglais, mais sans la distinction et le liaut dandysme spirituel de celui-ci. L'art belge est crâne, matériel souvent, mais celui de tous^ peut-être, qui associe le mieux la peinture aux

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expressions dont elle ait charge. L'Allemagne du Sud s'épanche tout à coup dans une explosion coloriste, qui a le ton et le son du cuivre, une fanfare un peu bruyante, sonnée pour attirer l'attention, 'sans qu'elle soit la nécessité d'une vocation nationale, et qui assoupira peu à peu son fracas en de discrets murmures. En Suisse, en Grèce, comme dans les petits pays du Nord, Tart s'appuie soit sur la France, soit sur l'Allemagne. En Italie, la cuve fermente, à petits bouillons si l'on veut ; mais de l'agitation, de la confusion est près de sortir un renouveau de liqueur limpide et savoureuse. Il y a là une sorte de mise en commun avec l'Espagne; dans les deux pays, un élan méridional vers les notes pimpantes, un concert de mandoline, de castagnettes et de tambourins, un art saltarellant ; des bouffées d'un sentiment doux, caressant, langoureux, imprégné d'amour, passent parfois à travers ces tonalités d'une gaieté un peu vulgaire et criarde; mais surtout c'est on ne sait quoi de trivial et de hardi, comme parti d'une source toute populaire et citadine, qui se trémousse dans cette peinture d'Espagne et d'Italie; elle sera charmante le jour où la simplicité et la distinction s'y implanteront.

Par-dessus tout culmine l'art anglais, si original, si délicat, si intime et si audacieux dans la vérité, toujours expressif et significatif, plein d'un haut dandysme intellectuel, plein d'une sensitivité rafïinée, d'une grâce et d'une tendresse aiguës, tendant souvent la corde à Texcès, enfin pénétré d'un sentiment historique qui lui fait relier les choses modernes aux accents élevés, aux allures fortes du passé, chercher l'alliance du naïf et du noble sur un banc des jardins de Chelsea aussi bien que dans les philosophies sur l'amour et les ruines; un art de pénétration, d'élégance, de poésie, absolument noué à l'ombilic de la nation; un art où la mélancolie se joint à l'éclat, et la singularité à la réalité précise, et qui, sans faire de pastiches, a su transfuser la gravité ou la candeur du xv^ et du xvi* siècle dans ses duchesses , ses bourgeois , ses marins , ses clergymen et ses babies.

Et maintenant, en regardant, comme nous venons de le faire, par toute l'Europe, nous serons effrayés ou réjouis. Par toute TEurope, la tendance est décisive : c'est le monde moderne, le monde actuel qu'on veut peindre. On marche le dos tourné aux nymphes et aux faunes, avec ce mouvement puissant qui entraîne l'esprit de nos jours vers la précision, l'observation, l'information, la science, vers l'étude de la nature, de la vie active et réelle, et qui fait qu'enfin ce monde moderne se juge digne de se célébrer lui-même et veut transmettre à la postérité son image exacte et

complète. Que les desservants de la tradition se mettent en deuil et se raidissent, qu'ils aient des regrets légitimes en bien des points, il n'en faut pas moins qu'ils se résignent. Le mouvement n'est plus avec eux, et, si la France tentait avec eux une résistance exagérée, il pourrait lui advenir que, s'endormant trop confiante dans sa supériorité, elle se réveillât, un de ces jours, surprise de se trouver attardée et affaiblie.

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