LA PEINTURE EN AUTRICHE-HONGRIE
chargés de spectateurs dans leurs costumes de gala; partout des femmes galamment parées, et les plus belles sans voiles ou n'en portant d'autres que des tissus d'une indiscrète transparence. Au milieu, Charles-Quint chevauchant fier, imposant, et qu'acclame tout un peuple se pressant sur le passage du jeune empereur-roi. Voilà bien la scène, et telle est bien l'ordonnance du tableau de M. Makart. Celle-ci, toutefois, ne se présente pas sans confusion. 11 y a de l'entassement et de la cohue : on y étouffe. Les proportions des figures, au surplus, y offrent à l'œil inquiété d'étranges anomalies. Regardez plutôt ces personnages du premier plan, ces arquebusiers qui forment la tête du cortège, cette femme qui se penche au bord du cadre, des géants! Et tout de suite, sans que l'éloignement soit suffisamment justifié par le dessin ou par l'apaisement de la couleur, le surplus des personnages en scène reprend des proportions naturelles ou du moins plus optiquement plausibles. Évidemment c'est l'enveloppe qui manque à l'entour de ce tumultueux défilé : Tair y rétablirait la logique des distances et montrerait, en la rendant claire, la disposition successive et relative des groupes.
Est-il besoin de dire que M. Makart, qui semble avoir quelque chose de l'adresse d'Horace Vernet, dessine et peint de pratique, et que, virtuose prestigieux, il a peut-être brossé en moins de deux mois cette superbe machine? Or ces vastes décorations offrent cet écueil que les nécessités de l'effet et de l'unité de l'ensemble entraînent forcément l'artiste à leur subordonner, même à leur sacrifier l'exactitude du morceau, de même que toute vérité trop formelle. L'idéal du décorateur n'est pas, nous le savons bien, l'observation sincère et positive du réel : avant tout, il faut qu'il vise à charmer, à tromper l'œil; aussi ne construit-il guère qu'à fleur de peau; il ne veut créer qu'une apparence, qu'une fiction de peinture savamment reliée dans ses larges parties et qui doit fournir une résultante harmonique, puissante et chantante, pour autant, bien entendu, que le peintre sache manier les richesses de la couleur et contraster ses masses de clair et d'obscur. Mais, le modèle n'ayant point été serré d'assez près, le relief, l'accent de la vie y feront nécessairement défaut; cela, comme on dit, n'aura pas de corps. Véronèse, Velasquez, Rubens et Delacroix ont seuls connu et gardent encore le secret de ces lumineuses créations où les groupes baignent, agissent et se meuvent véritablement dans l'air, rendu lui-même presque palpable à force de vérité. Cette lumière vivifiante, cet air ambiant, choses géniales, ce ne sont pas les à-peuprès de la routine et les habiletés de la main qui les peuvent suppléer. A
vouloir imiter les maîtres, M. Makart s'en est trop tenu à la surface : son observation s'est constamment arrêtée à l'épiderme.
En tant que manœuvre du pinceau, M. Makart est donc pour les méthodes expéditives. Il brosse plutôt qu'il ne peint, et cela sur des dessous à peine construits. Aussi son modelé est-il plat, d'aucuns même diraient veule. Sans vouloir méconnaître les qualités véritablement saillantes chez M. Makart, l'élégance, le brio, la chaleur, il est encore permis de relever, et sans injustice, le manque de caractère de son style et le peu de variété qu'il imprime à ses types. Certes, sa tonalité est harmonieuse, et il faut bien reconnaître qu'il a su la soutenir avec franchise et fermeté dans toute l'étendue de sa vaste composition; mais au prix de quelles concessions, de quelle monotonie et, pour nous servir de la langue des ateliers, au prix de quelle cuisine l'a-t-il obtenue? Des sauces jaunes, des tons roux dans les nus, dans les clairs, et des rouges pourpre dans les draperies, dans les accessoires, unis, reliés par des apaisements de tons bruns, fournissent toujours de faciles accords; mais le résultat n'est rien moins c[ue frais et surtout que vibrant. Aussi l'impression laissée par le tableau de M. Makart rappelle-t-elle un peu trop celle que donne l'aspect d'un de ces panneaux de cuir de Cordoue où les vieux ors, roussis et patinés par le temps, se marient si heureusement avec le beau ton du rouge tanné des fonds. Cela est apaisé, discret, un peu mort même, et cela ne chante pas.
Ce qui n'empêche que M. Makart ne soit un vrai peintre, un artiste de race et d'élan et d'une verve aussi peu commune que l'est, elle-même, sa prodigieuse habileté. Certes nous nous garderions de l'offrir en exemple, mais, il faut aussi le dire, le talent de M. Makart peut marcher de pair avec celui des artistes réputés que tentent les splendeurs et les belles ordonnances de la grande décoration. En tout cas, nous ne lui connaissons pas beaucoup de rivaux à l'Exposition du Champ de Mars.
On en pourra juger par le fac-similé en gravures hors texte du carton de V Entrée de Charles-Quint, avec quelques variantes, aussi remar-, quables que le tableau lui-même.
M. Makart a encore envoyé deux élégants portraits. Ce sont de gracieuses femmes, d'aristocratique tournure, qui ont posé les modèles. L'arrangement des costumes, le piquant des toilettes, l'assortiment des tons offrent cette saveur d'école ancienne qui fait penser d'abord à Van Dyck et, plus justement ensuite, à ses délicieux continuateurs anglais, les Gainsborough et les Reynolds. Ici encore, M. Makart ne se montre donc ni très
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personnel ni très original, tout en restant un très séduisant portraitiste. II aura eu ce mérite, en tout cas, sinon de rafraîchir le genre, de le présenter du moins avec plus de pittoresque, et je ne serais point trop surpris si ces beaux portraits, héroïques dans leur maniérisme distingué, faisaient bientôt école à leur tour.
L'exposition autrichienne est, du reste, riche en excellents portraits. M. L'Allemand, élève de Frédéric L'Allemand, a envoyé un Portrait du général Laudon qui est une œuvre du plus sérieux mérite. Le. général est représenté à cheval, suivant attentivement les péripéties d'un combat. Sur les plans éloignés, on aperçoit ses officiers d'escorte et un corps de cavalerie au repos; près du général, le cadavre d'un soldat est étendu dans l'herbe. Ce portrait équestre est dans son ensemble d'une solidité merveilleuse; tout y est correct, clair, bien assis, juste de mouvement et d'expression : c'est là une œuvre de style, sobre et virile, et dont l'analogue ne se trouverait peut-être qu'en remontant jusqu'à Gros dans notre école française.
MM. d'Angeli et Canon sont, eux aussi, des peintres consciencieux de la personnalité humaine. Leur mérite réciproque n'est point de ceux qu'il soit permis de traiter à la légère. M. d'Angeli n'expose pas moins de treize portraits, le sien compris. La plupart sont des portraits d'apparat d'un très beau caractère et d'un grand goût d'arrangement. J'ai particulièrement noté celui d'une dame — n" 3 du catalogue spécial de la section autrichienne — presque en pied, vêtue de noir, s'enlevant harmonieusement sur une tenture rouge et or éteints. C'est là une œuvre d'une distinction parfaite et qui donne toute la mesure du talent très élevé de M. d'Angeli. J'y joindrai encore un charmant portrait de femme, en buste, la tête tournée de trois quarts à gauche, costume bleu, qui est traité avec un soin extrême. Il porte le n" ii, et le catalogue nous apprend qu'il représente M'"' la princesse Hélène de Schleswig. Les n"' 6, 8 et 12, portraits d'hommes, rappellent dans leur coloration et dans leur tournure générale la manière de Gallait; quant au n° 13, le portrait de l'artiste, il est certainement un ressouvenir voulu deVanDyck.
Les portraits de M. Canon sont, pour nous, une révélation : jusqu'ici nous ne connaissions de cet artiste que des compositions un peu ambitieuses, dans la manière de Kaulbach et dePiloty, des tableaux tels que celui qui figurait à l'Exposition de Vienne en iSyS : la Loge de saint Jean, peint dans des partis pris de coloration recherchant l'aspect des vieilles toiles. M. Canon est, en tout cas, un excellent portraitiste qui, malheureu-
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sèment, conserve dans ce genre encore le goût des colorations passées et sentant le pastiche. Toutefois je n'hésite pas à préférer le portrait de M'"' la comtesse de Schônborn, avec sa gracieuse désinvolture à la Van Dyck, à son portrait d'homme, que je trouve parfaitement correct, mais froid.
De M. Griepenkerl, élève de Rahl, je signalerai à nos lecteurs un portrait remarquable, et comme fermeté et comme coloration, soutenue dans des tons gris du plus lumineux effet : il porte le n" 5o et représente le peintre R. Alt, probablement l'excellent aquarelliste dont l'exposition nous montre une dizaine de morceaux du plus brillant et du plus consciencieux caractère. De M. Horovitz, un Hongrois, je note son portrait de femme, portant le n" 1 6 du catalogue de la section, une peinture à la fois élégante et sérieuse dans sa noble tournure.
Mais venons-en aux compositions qui, avec MM. Benczur, Matejko et le regretté Cermak, mort cette année à Paris, sont des représentations historiques, dramatiques ou pittoresques, et, avec M. Munkacsy, des scènes d'intérieur, des tableaux de genre.
Le Baptême de saint É tienne, premier roi de Hongrie, par M. Benczur, est une œuvre plus énergique que savante dans sa coloration presque farouche et, surtout, dans sa construction plastique. Tout le haut du corps nu, le bas enveloppé d'une draperie de velours rouge éclatant, Etienne est agenouillé aux pieds du pape Sylvestre, qui répand l'eau du baptême sur la tête courbée du monarque. En arrière se tiennent debout quelques prêtres; un autre se montre seulement en partie à droite, tenant la croix. Etablie en hauteur, cette composition n'est pas des plus heureuses. Elle manque de pondération, et le pape Sylvestre prend autant le regard que le catéchumène lui-même, qui, vu comme il Test de dos, manquerait peut-être totalement d'intérêt pour le spectateur, n'était son éclatante draperie écarlate. Mais partout, dans les étoffes comme dans les accessoires, se manifestent déjà l'instinct inné et le goût des tons opulents. L'Orient n'est pas loin.
Avec M. Matejko, ce goût des colorations fortes, éblouissantes, mais souvent violentes et heurtées, se révèle avec plus de franchise encore. Cet artiste, qui envoie assez régulièrement à nos Salons annuels et dont nos lecteurs connaissent déjà lé Baptême de la cloche, à Craeovie, — véritable feu d'artifice de tons rutilants, d'un dessin un peu rond, et qui rappelle le crayon de Gustave Doré, avec ses boucles, ses petites vrilles, ses accents appuyés et sa trop grande, liberté. — expose, au Champs de Mars, deux ouvrages nouveaux pour nous. L'un d'eux est le Portrait du comte
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Wilc{e/{, traité à la manière héroïque et décorative de Véronèse, et du plus robuste caractère; l'autre est une grande composition intitulée Union conclue à Lublin, en i56g entre la Lithiianie et la Pologne. C'est là, jusqu'à présent du moins, Tœuvre maîtresse de M. Matejko, qui doit, nous a-t-on dit, envoyer prochainement à Paris une nouvelle et importante composition historique : la Bataille de Grïnivalden.
Dans son tableau de V Union entre la Lithiianie et la Pologne, M. Matejko se livre tout entier. Son sujet est exprimé avec clarté, et la pose et l'expression des représentants des deux nations, prêts à signer le pacte d'union, disent bien l'émotion élevée qui les anime. Gros, dans son François I" et Charles-Quint visitant les tombeaux de Saint-Denis, Heim et Delaroche, avec sa Mort d'Elisabeth, peuvent revendiquer la meilleure part dans la méthode de présenter un sujet historique que suit M. Matejko. Sans doute, il n'est pas l'élève de ces maîtres, mais il est, croyons nous, l'élève du peintre belge Gallait, qui les a toujours étroitement cherchés. Sans rappeler les fulgurances de coloration du Baptême de la cloche, la grande page historique de M. Matejko ne laisse pas de reproduire quelque chose de ses défauts habituels. L'effet général n'atteint pas une puissance suffisante, ou du moins en parfait rapport de valeur et de relation avec le ton très monté de certaines parties. Le foyer, le centre de la composition n'est pas présenté avec toute la logique, toute la force désirables. Il y a de l'éparpillement dans la distribution des clairs et de sensibles défaillances dans les plans secondaires; quelques personnages accessoires attirent trop le regard par le choix irréfléchi de telle ou telle couleur dissonante, et l'ensemble en paraît un peu disloqué et compromis. Cermak, sur le compte de qui nous n'avons pas à nous étendre, car ses ouvrages ont toujours été analysés et appréciés avec trop de soin dans la Gaiette pour qu'il soit nécessaire d'y revenir, Cermak avait, comme M, Matejko, l'amour de la couleur; mais il avait aussi à un plus haut degré le sentiment juste de l'eflet et, surtout, de l'emploi, avec moins d'arbitraire, des tons contrastés. Toutefois, hâtons-nous de le dire, nous préférons encore les exubérances et les excès de M. Matejko à de certaines indigences françaises, et nous ne sommes pas éloigné de penser que, si l'artiste polonais consultait les chefs-d'œuvre des maîtres de l'école espagnole au XVII* siècle, — qui répondraient sûrement mieux que d'autres à son tempérament, il en arriverait vite à reconnaître ce que nos critiques à l'endroit de son coloris ont de légitime et de fondé.
Nos lecteurs savent, au surplus, que M. Matejko, comme M. Makart,
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a obtenu du jury de TExposition universelle une médaille d'honneur.
Tout le Paris amateur connaissait déjà le tableau de M. Munkacsy, intitulé r Atelier de Partiste, où le peintre s'est représenté lui-même, vêtu de velours gris clair, appuyé sur le haut d'une chaise, et montrant un tableau posé sur un chevalet à une jeune femme dont la toilette de velours bleu s'enlève sur les fonds trop obscurcis de Tatelier. C'est à peine, en effet, si l'on distingue dans ces ombres épaissies à dessein tout le bric-àbrac obligé d'un attirail de peintre : les bahuts sculptés, les tentures de tapisserie passées de ton, les riches étoffes et les poteries curieuses par leur forme ou leur couleur. M. Munkacsy en arrive trop aisément, avec cette méthode, à donner à ses compositions un caractère d'unité, qui serait louable s'il n'était par trop conventionnel et artificiel. Aussi préférons-nous à ce tableau, trop noir dans son parti général, le Milton aveugle dictant le Paradis perdu à ses filles, entrepris et mené dans une gamme de tons tout aussi chaude et profonde que dans l'Atelier, sans que, fort heureusement, l'artiste ait eu cette fois recours à son lourd enveloppement habituel. Ici il y a grand progrès. L'air n'y est pas encore tout à fait, mais les quatre figures qui concourent à l'action ne sont pas moins modelées dans ces tons bruns et enfumés, une des tristes nécessités de l'école du noir. La scène représentée est émouvante dans son intimité bien observée. Assis dans un grand fauteuil à dossier élevé, le poète paraît absorbé dans ses pensées, tandis que celle de ses filles qui est assise au premier plan et écrit sur une table recouverte d'un tapis d'Orient semble à la fois écouter et admirer encore les beaux vers que le poète vient de dicter, et prêter toute son attention aux nouvelles paroles qu'il va sans doute laisser échapper.
Des deux autres jeunes filles, l'une est debout et contemple Milton avec une inquiète tendresse, et nous retrouvons cette même expression, mêlée de mélancolie, dans les traits de la seconde, qui a suspendu un instant son travail de broderie pour se tourner vers le visage du père chéri.
Comme exécution, comme couleur, ce tableau de M. Munkacsy est, nous le répétons, une œuvre remarquable, où les noirs du costume du poète, les gris variés des robes des jeunes filles, reliés par les tons plus gais ou plus francs de quelques accessoires, comme le tapis de la table, par exemple, forment un très harmonieux effet dans leur accord à la fois grave et puissant. M. Munkacsy a obtenu là son plus vif succès; aussi le Milton lui a-t-il mérité une médaille d'honneur.
Nous passons rapidement sur son troisième envoi au Champ de
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Mars, les Recrues hongroises, une scène de genre, mais du genre à la mode à Munich, avec ses expressions peut-être un peu trop puérilement contrastées et ses intentions d'esprit qui confinent parfois à la charge. Disons, toutefois, que ce tableau est d'une bonne couleur générale et que l'exécution est loin d'en être déplaisante.
Au surplus, nous voulons être sobre de développement avec les sujets de genre exposés par l'Autriche-Hongrie, à cette fin de ne point répéter ce que notre collaborateur Duranty a déjà dit dans son article sur l'exposition allemande, à propos des traditions ou des procédés en honneur à Munich ou à Dusseldorf.
Les Fugitifs de M. Édouard Kurzbauer, un élève de M. Piloty, ont figuré à notre Salon de 1876; mais la Maison mortuaire, du même artiste, ne nous était pas connue. Cela est peint sagement, proprement et dans toutes les convenances; cela est plein de sentiment et de bonnes intentions, mais cela nous laisse calme. Décidément il manque à ces scènes d'intimité le piquant de l'expression, le ragoût de la couleur et la vivacité du mouvement, qui nous semblent indispensables pour que des sujets de cet ordre arrêtent et retiennent l'attention.
Nous goûtons davantage, bien que ce soit sans beaucoup d'enthousiasme, le Joueur de cithare de M. Frantz Defregger, qui expose en même temps le Jeu du pouce dans le Tyrol , ainsi que deux autres tableaux, le Bénédicité et la Visite, compris dans l'exposition allemande. Excellents de pantomime et d'expression, très spirituels et pittoresques d'arrangement et d'ajustements, ces ouvrages de M. Defregger, que nous trouvons cependant un peu monotones et froids, n'en sont pas moins très louables et parachevés d'ailleurs avec une véritable conscience. Sans patrie, de M. Schmidt, et le Curé arbitre, de M. Gabl, dont la Gaiette publiera un dessin original du faire le plus délicat, participent des mêmes qualités. M. Fux, lui, peint noir; ses deux envois, \aCourde Léopold 1" et le Sacrifice de pigeons, sont pris dans des partis trop intenses; mais avec M. Fux il y a de la ressource : c'est un excessif.
Nous noterons de M. Eugène de Blaas le Balcon, une toile importante où l'artiste prouve qu'il aime à regarder du côté de Venise et de l'Orient plutôt que du côté de Munich, ce dont nous le louerons, et qu'il paraît y avoir en lui l'étoffe d'un décorateur et d'un peintre d'histoire. Mentionnons aussi MM. Pascutti et Probst, dont les jolis tableaux, clairs, coquets, sont peut-être un peu trop écrits dans leur facture proprette et soignée; M. Weiss, un Hongrois qui montre beaucoup de talent, même
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beaucoup d'esprit, dans la Fiancée slave, dont la scène se passe en Moravie; M. Paczka, un élève de Zichy, qui peint largement de petits sujets; M. Schrôdl, dont nous aurions dû parler à la suite des peintres de plus large envergure, car il a envoyé, en même temps qu'un portrait, une toile d'école, le Rapt, qui est une tentative honorable.
Pour en finir avec les peintres de genre, nous citerons encore les tableaux de M. Bruck-Lajos, un élève de M. Munkacsy, qui fait preuve de largeur et de goût; ceux de M. Koller, qui a des visées d'anecdotier historique, entre autres dans son sujet de rEmpcreur Charles-Quint chei Anton Fiigger à Augsboiirg, et enfin la Gare de chemin de fer de M. Karger, une composition mouvementée et qui, comme exécution, ne manque pas de mérite.
En passant, et pour ne rien omettre, je signale les tableaux de nature morte, si grassement et si spirituellement traités, de M. Hugo Charlemont, un élève de son frère Edouard, qui a envoyé cette année au Salon ce joli morceau de peinture à la Fortuny, croisé de Henri Regnault, catalogué : le Gardien du sérail.
J'arrive aux paysagistes qui nous intéressent tout particulièrement, soit par leurs tendances, soit par leurs affinités avouées avec notre propre école. Mais concurremment avec les nôtres, les traditions des écoles hollandaise et belge exercent une influence manifeste sur quelques artistes dont les ouvrages se trouvent exposés dans l'un ou l'autre département autrichien ou hongrois. Ainsi de M"' Tina Blau, qui montre quelque chose de M. Jongkindt dans la touche grasse de son solide Paysage hollandais ; ainsi de M. Ribarz, dont les quatre motifs, tous pris en Hollande, plaisent par leur naïve sincérité et évoquent tout de suite le souvenir de Van der Meer de Deift avec ses pâtés de maisons aux toits d'ardoises ou de tuiles d'un si beau rouge. Dans sa vue de Helgoland, M. Robert Russ se rattache encore visiblement aux maîtres de la Hollande, aussi bien que son homonyme, M. Franz Russ, qui a exposé un bon Paysage hollandais et une Nature morte.
Si l'Exposition universelle de 1878 atteste quelle puissante attraction notre école paysagiste contemporaine exerce sur les artistes étrangers, elle montre aussi qu'à Vienne, comme ailleurs, on regarde beaucoup du côté de la France. Rousseau, Troyon et tant d'autres de nos illustres maîtres d'hier ont conquis partout de profondes sympathies et préoccupent à cette heure plus d'un artiste en quête de l'idéal nouveau.
Un jeune peintre, M. Jettel, élève du professeur Zimmermann, s'est
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franchement épris de Th. Rousseau, et ses envois, tant au Champ de Mars qu'au Salon des Champs-Elysées, témoignent assez que son enthousiasme pour les pratiques et le sentiment du maître est réfléchi et sincère.
M. Ladislas Paal est aussi un amoureux de Rousseau, et sa Forêt de Fontainebleau, avec son mystérieux effet de lune, emprunte au peintre du Givre quelque chose de sa pénétrante poésie.
11 y a longtemps déjà que M. Otto von Thoren est un habitué de nos Salons annuels : il y a conquis des récompenses, notamment en i865. Nos lecteurs le connaissent donc, et nous ne leur apprendrons rien en leur disant que les préférences de M. von Thoren sont acquises à Troyon, dont il a réussi, plus d'une fois, à s'assimiler les fortes et saines colorations.
11 nous a semblé retrouver quelque chose du caractère encore un peu flottant et inquiet de nos orientalistes de la première heure dans les paysages de MM. Feszty (Arpad) et Meszoly. Marilhat lui-même a eu de ces hésitations lors de ses premières tentatives, et ces hésitations nous les retrouvons dans la vue de Balaton de M. Meszoly. Nous aimons, du reste, beaucoup le Repos de midi qu'expose M. Feszty, avec son robuste bouquet d'arbres au bord des eaux, ses délicats horizons et sa lumière éblouissante.
Un grand paysage, le Brouillard d'automne, de M. Schindler, encore un élève de M. Zimmermann, qui, lui-même, a exposé VIncendie d'une forêt, nous a paru d'une exécution particulièrement remarquable.
Tout le premier plan d'un barrage, avec sa chute, sa vanne, ses rives plantées d'arbres et de broussailles, ses herbes et ses touffes de plantes aquatiques, est peint par l'artiste avec un soin extrême, mais pourtant sans trop de minutie; puis, tout de suite, en arrière de ce premier plan, commence l'enveloppement de toutes choses. L'effet de ce spectacle, où la lumière calme apparaît combattue par la brume grise et à peine transparente, est excellemment observé et rendu.
Cette étude des envois de l'Autriche-Hongrie ne serait pas complète si nous ne disions un mot des brillantes et spirituelles aquarelles de M. Passini ; c'est Venise qui l'inspire, et elle l'inspire bien. Regardez plutôt la Procession et le Pont à Venise. Nous avons déjà dit un mot des remarquables aquarelles de M. Rudolf Alt, des vues de monument pour la plupart. Il ne nous reste donc plus, pour clore cet inventaire, qu'à mentionner les cartons de Steinle et les dessins de Fûhrich, mort en 1876, qui sont là pour nous montrer quelle évolution profonde vient de s'ac-
complir à Vienne, et combien, à Theure présente. Fart s'y éloigne de ridéai des Overbeck, des Cornélius et des Kaulbach, que suivaient, au contraire, si étroitement les peintres des générations précédentes.