‹ L'art moderneChapitre 9 sur 9 · M. CLAUDE MONET · texte numérisé non relu

M. CLAUDE MONET

. Celui des paysagistes, avec MM. Pissarro et Sisley, pour qui Ton a spécialement créé Tépithète d'impressionniste.

M. Monet a longtemps bafouillé, lâchant de courtes improvisations, bâclant des bouts de paysages, d'aigres salades d'écorces d'orange, de vertes ciboules et de rubans bleu-perruquier; cela simulait les eaux courantes d'une rivière. A coup sûr, l'œil de cet artiste était exaspéré; mais, il faut bien le dire aussi, il y avait chez lui un laisser-aller, un manque d'études trop manifestes. [En dépit du talent que dénotaient certaines esquisses, je me désintéressais, de plus en plus, je l'avoue, de cette peinture brouillonne et hâtive.

L'impressionnisme tel que le pratiquait M. Monet, menait tout droit à une impasse; c'était l'œuf resté constamment mal éclos du réalisme, l'œuvre réelle abordée et toujours abandonnée à mi-côte. M. Monet est certainement l'homme qui a le plus contribué à persuader le public que le mot « impressionnisme » désignait exclusivement une peinture demeurée àl'état de confus rudiment, de vague ébauche.

Un revirenyent s'est heureusement' produit chez cet

artiste; il paraît s*être décidé à ne plus peinturlurer, au petit bonheur, des tas de toiles; il semble s'être recueilli, et bien il a fait, car il nous a servi, cette fois, de très beaux et de très complets paysages.

Ses glaçons sous un ciel roux sont d'une mélancolie intense et ses études de mer avec les lames qui se brisent sur les falaises sont les marines les plus vraies que je connaisse. Ajoutez à ces toiles , des paysages de terre, des vues de Vétheuil,et un champ de coquelicots flambant sous un ciel pâle, d'une admirable couleur. Certes, le peintre qui a brossé ces tableaux est un grand paysagiste dont l'œil, maintenant guéri, saisit avec une surprenante fidélité tous les phénomènes de la lumière. Comme est vraie la poussière de ses vagues fouettées par un coup de jour, comme ses rivières coulent, diaprées par les fourmillantes couleurs des choses qu'elles réverbèrent, comme dans ses toiles le petit souffle froid de l'eau monte dans les feuillages et passe dans les pointes d'herbes! M. Monet est le mariniste par excellence; pour ses œuvres comme pour celles de M. Pissarro, l'époque de la floraison est venue. Nous sommes loin maintenant de ses anciens tableaux où l'élément liquide semblait en verre filé de striures de vermillon et de bleu de Prusse ; nous sommes loin aussi de sa fausse Japonaise, exposée en i876, une déguisée de mardi-gras, entourée d'écrans, et dont la robe était si martelée de rouge qu'elle ressemblait à une maçonnerie de cinabre.

C'est avec joie que je puis faire maintenant l'éloge de M. Monet, car c'est à ses efforts et à ceux de ses confrères impressionnistes du paysage qu'est surtout due la rédemption de la peinture ; plus^ heureux

et mieux doués que le pauvre Chintreuil qui fut un oseur à son époque et qui est mort à la peine, sans être parvenu à exprimer ces effets ensoleillés et pluvieux qu'il s*acharnait si désespérément à rendre, MM. Pissarro et Monet sont enfin sortis victorieux de la terrible lutte. L'on peut dire que. les problèmes si ardus de la lumière, dans la peinture, se sont enfin débrouillés sur leurs toiles.

Qui a vu Tune, a vu Tautre; les expositions officielles se suivent et se ressemblent; un artiste obtient un succès, une année : vous pouvez être sûr que tous les peintres, à la queue-leu-leu, imiteront le tableau de cet artiste, Tannée suivante.

Cette fois, ce sont MM. Cazin, Puvis de Chavannes, Bastien-Lepage qui servent de modèles. Les laitages contenus dans les moules en bois de M. Puvis, les jolies chloroses de M. Gazin, les patientes minauderies de M. Lepage s^étalent sur toutes les cloisons, diminués ou grandis, selon les moyens du copiste, ou le plus ou moins de crédit qu'il possède chez son encadreur.

Ajoutez à cela l'indéracinable séquelle des gens qui persistent à psalmodier Thistoire, selon le rituel de Técole ; tenez compte, si vous voulez, des guitaristes qui continuent à brailler, sur un mode aigu, les habaneira de Fortuny ; notez encore un petit groupe qui s'essaye, sans succès du reste, k rappeler les troublantes délices des œuvres de G. Moreau, et vous

pourrez vous faire une idée assez nette de la réunion des toiles exposées au Salon de 1882.

Est-il bien utile maintenant d'entrer dans des détails, de remuer chacune de ces jarres d'huiles, de distinguer leurs marques de fabrique, de désigner les contrefaçons, de passer à Téprouvette et d'analyser ces incertains produits? Je ne le pense pas; aussi bien, la place me manque et je ne pourrais d'ailleurs que répéter les théories que j'ai déjà émises ou ranimer, une fois de plus, « mes pieuses colères i>^ comme disait Baudelaire. Je me bornerai donc à citer les quelques œuvres qui peuvent ne pas être confondues avec les fruits véreux de cette peinture à deux sous le tas.

Le JBar des Folies-Bergère de M. Manet stupéfie les assistants qui se pressent, en échangeant des observations désorientées, sur le mirage de cette toile.

Devant nous, debout, une grande fille en robe bleue, décolletée, se tient, coupée an ventre par un comptoir sur lequel s'amassent des bouteilles de vin de Champagne, des fioles à liqueur, des oranges, des fleurs et des verres. Derrière elle s'étend une glace qui nous montre, en même temps que le dos réverbéré de la femme, un monsieur vu de f^ce, en train de causer avec elle; plus loin, derrière ou plutôt à côté de ce couple, dont l'optique est d'une justesse relative, nous apercevons tout le pourtour des Folies, et, en un coin, en haut, les bottines vert prasin|de l'acrobate debout sur son trapèze.

Le sujet est bien moderne et l'idée de M. Manet de mettre ainsi sa figure de femme, dans son milieu, est ingénieuse; mais que signifie cet éclairage? Ça,' de la lumière de gaz et de la lumière électrique?

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allons donc, c'est an vague plein air, un bain de jour pâle I — Dès lors, tout s'écroule — les Folies- Bergère ne peuvent exister et n'existent que le soir; ainsi comprises et sophistiquées, elles sont absurdes. C'est vraiment déplorable de voir un homme de la valeur de M. Manet sacrifier, à de tels subterfuges et faire, en somme, des tableaux aussi> conventionnels que ceux des autres !

Je le regrette d'autant plus qu'en dépit de ses tons plâtreux, son bar est plein de qualités, que sa femme est bien campée, que sa foule a d'intenses grouillements de vie. Malgré tout, ce bar est certainement le tableau le plus moderne, le plus intéressant que ce Salon renferme. Je signalerai aussi un portrait de femme, tout charmant, dû l'huile prend des douceurs de pastel, où la chair est d'un duveté, d'une fleur de coloris délicieuse.

Après le Bar de M. Manet, c'est la Danse espagnole de M. Sargent qui attire la foule et soulève l'admiration des plumitifs dont la spécialité est de distribuer, dans les feuilles imprimées, des éloges aux gens médiocres; cette toile représente une grande femme qui se dégingandé dans une robe blanche. Au fond, des Espagnols macabres raclent de la guitare et applaudissent. Ces figurines bizarres, la bouche tordue et les mains en l'air, sont absolument prises à Goya. Les charuures de la femme sont peintes par n'importe qui et les étoffes ressemblent, à s'y méprendre, à celle que M. Carolus Duran fabrique.

Je préfère de beaucoup à ces tiyrbulents pastiches les œuvres franches et placides., le Portrait de M. Bartholomé par exemple, un portrait de femme, debout, à la porte d'une serre; d'années en années.

ce peintre va à la lumière et fond ses premières glaces; malheureusement, ce portrait, de même que celui des paysannes, en rase campagne, est relégué dans le poulailler d'un dépotoir.

Mieux placé est M. Duez dont la toile rougeâtre avoisine la lithographie en couleur. Il n'y a même plus, dans ses joueurs d'échecs, ces tentatives d'élégance parisienne qu'il réussissait quelquefois, par à peu près. Encore un peintre qui n'était pas le premier venu et qui s'efFondre ! Nous allons pouvoir eu dire autant de M"« Abbéma qui tirait jadis de ses boîtes à couleurs de gais pétards. Les Quatre Saisons, représentées par quatre actrices, sont, comme concept, d'une niaiserie bien féminine; mais ce qui est pis encore, c'est l'exécution lâchée, l'impersonnalité de cette peinture molle et acide.

En revanche, je ne puis que recommander les brillantes argenteries de M™® Ayrton et les poissons ^e M"® Desbordes, une toile quasi japonaise, amusante et gaiement peinte.

En quittant maintenant le côté des dames, pour retourner auprès des hommes, nous allons tomber sur les canotiers de M. Gueldry, dérivés, comme ceux de l'année dernière, des toiles impressionnistes, et sur le portrait de M. Whistler qui revient au Salon, après plus de dix ans d'absence.

Noir sur noir, — voilà le thème, — Sa femme est peinte avec une légèreté, un superficiel de couleurs qui n'a d'égal que celui jadis employé par feu Hamon; — et, cependant, malgré tout, cette œuvre vous attire et vous fascine; on peut ne pas l'aimer et, pour ma part, je ne l'aime guère, mais elle possède néanmoins une certaine saveur de mets rare.

A fureter ainsi, de saJles ea salles, j'espérais découvrir un panneau qui me dédommagerait un peu des accablantes abominations étalées sur la file des cymaises. Ce ne sera pas, à coup sûr, la Fête de Jlf. Roll, avec son ordonnance vulgaire, qui me fera prendre mon mal en patience. M. Roll a du talent, mais, bon Dieu I quelle fausse exubérance ! quelle vessie gonflée que cette énorme toile ! Ce ne sera pas davantage cbez M. Béraud, qui devrait bien aller étudier auprès de M. Gaillebotte les façons de peindre Paris, à vol d* oiseau; ni chez M. Gervex dont le Canal de la Villette est pourtant, malgré le lapidifié de ces longs charbonniers décrassés au savon de thridace, supérieur à ses toiles des derniers temps ; ni même dans le clan des étrangers, MM. Liebermann, Artz, Israels, qui ne se renouvellent pas et ne nous apprennent plus rien de neuf, que je trouverai à pâturer selon mes goûts. Restent M. Fantin-Latour, dont les portraits sont superbes mais invariables, et M. Lhermitte ; mais j*avoue préférer de beaucoup ses dessins, si justes, si libres, à sa peinture incuriëuse et poltronne. Je ferai décidément mieux de quitter le Palais de rindustrie et de m'occuper de deux exhibitions particulières qui se sont produites, en sus de celle des Indépendants : Tune au cercle des Arts libéraux, où, égarées dans un tas de choses, resplendissaient des vues d*Asnières , de Courbevoie et de Saint- Ouen de M. Raffaëlli, ainsi qu'une toile gaiement observée, des Invités attendant la noce et s'aidant à mettre leurs gants de filoselle, devant la porte d'une mairie; et Tautre, au Gaulois, où M. Odilon Redon, dont j'ai déjà dit quelques mots, Tannée dernière, oxposaittoute une série de lithographies et de dessins.

H y avait là des planches agitées, des visions hallacinées incoDcevables, des batailles d* ossements, des ligures étranges, des faces en poires tapées et en cônes, des tètes avec des crânes sans cervelets, des mentons fuyants, des fronts bas, se joignant directement aux nez, puis des yeux immenses, des yeux fous, jaillissant de visages humains, déformés,comme dans des verres de bouteille, par le cauchemar.

Toute une série de planches intitulées le Rêve prenait, au milieu de cette fantaisie macabre, une intensité troublante, une entre autres, représentant une sorte de clown, à Tocciput en pain de sucre, une sorte d'Anglais félin, une sorte de Méphislo simiesque, tortillé, assis, près d'une gigantesque figure de femme qui le fixe, le magnétise presque, de ses grands yeux d*un noir profond, sans qu*un mot semble s'échanger entre ces deux énigmatiques personnages.

Puis des fusains partaient plus avant encore dans Teffroi des rêves tourmentés par la congestion ; ici, c'étaient des vibrions et des volvoces, les animalcules du vinaigre qui grouillaient dans de la glucose teintée de suie ; là, un cube où palpitait une paupière morne; là encore, un site désert, aride, désolé, pareil aux paysages des cartes sélénographiques, au milieu duquel une tige se dressait supportant comme une hostie, comme une fleur ronde, une face exsangue, aux traits pensifs.

Puis, M. Redon présentait les traductions d'Edgar Poe, s'attaqnant aux pensées les plus subtiles et les plus abstruses du poète, interprétant des membres de phrases comme celai-ct : « A l'horizon, l'Ange des « Certitudes et, dans le ciel, un regard interroga- « teur », de la manière saivante :

Dn œil blanc roule dans un. pan de ténèbres, tandis qu'émerge d'une eau souterraine et glaciale, un être bizarre, un amour vieilli de Prud'hon, un fœtus du Corrège, macéré dans un bain d'alcool, lequel nous regarde, en levant le doigt, et plisse sa boucbe en un mystérieux et enfantin sourire.

Enfin, à côté de ces créatures de démence, se posait l'apparition tranquille d'une femme étrusque, èi l'attitude rigide, presque hiératique; et, tenant tout à la fois des Vierges des Primitifs et des inquiétantes déesses de G. Moreau, une blanche figure de fée jaillissait, comme un lys, dans un ciel noir ^.

Il serait difficile de définir l'art surprenant de M. Redon ; au fond, si nous exceptons Goya dont le côté spectral est moins divaguant et plus réel, si nous exceptons encore Gustave Moreau dont M. Redon est, en somme, dans ses parties saines, un bien lointain élève, nous ne lui trouverons d'ancêtres que parmi des musiciens peut-être et certainement parmi des poètes.

C'est, en effet, une véritable transposition d'un art dans un autre. Les maîtres de cet artiste sont Baudelaire et surtout Edgar Poe, dont il semble avoir médité le consolant aphorisme : « Toute certitude est dans les rêves » ; là, est la vraie fiUation de cet esprit original; avec lui, nous aimons à perdre pied et à voguer dans le rêve, à cent mille lieues de toutes les écoles, antiques et modernes, de peinture.

1. Il m'a été donné de voir, depuis cette exposition du Gaulois, de très beaux dessins de M. Redon , des dessins d'une large et fière allure, entre autres une indicible Mélancolie, aux crayons gras de couleur, une femme assise, réfléchie, seule dans l'espace, qui a sangloté pour moi les douloureux lamentos du spioen.

Est-il bien utile maintenant de rentrer aux Champs- Elysées, pour y trouver quoi ? un pastel de M. Garteron pourtant, un portrait ensoleillé qui se rapproche des œuvres intransigeantes, puis après... rien. Il est plus simple de retourner chez soi et de tâcher d'oublier ce ramassis de peinture officielle. Décidément, mes conclusions ne varient pas ; je ne puis que répéter celles que j'ai posées, Tannée dernière, dans mon salon des Indépendants : selon moi, il est grand temps de mettre fin à ces mascarades que protège rÉtat ; il est grand temps de supprimer l'assistance honorifique et pécuniaire que nous prêtoQS, de père en fils, à ces orgies de médiocrité, à ces saturnales de sottise.

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