Hist. ih CAcad., Ed. Livet, t. Il, p
" sacrifié aux muses et aux grâces {'), et je ne doute " point... que le mérite de ses ouvrages ne fasse obte- " nir à son nom l'immortalité {'). " Oui, il l'a obtenue; mais il la doit à Boileau.
" Ecoutez tout le monde, assidu consultant :
Dans ses Réflexions critiqiies sur Longin, Boileau développe sa pensée et la confirme de deux exemples connus : " Un esprit médiocre fera quelquefois aperce- " voir le plus habile homme d'une méprise qu'il ne " voyait pas. On dit que Malherbe "... et le reste {f). Il s'agit de la servante de Malherbe ; puis de la servante de Molière. Nous avons ailleurs relaté ces anecdotes qui montrent la docilité de nos littérateurs du grand siècle (■*). Corneille consultait " tout le mon- " de "; il en convient, dans la dédicace de la Suivante : " Pour moi, je laisse dire tout le monde, et fais mon " profit des bons avis, de quelque part que je les " reçoive ".
Les candidats du théâtre demandaient même des lumières à Boyer : " Si de jeunes auteurs allaient pour " le consulter, ils le trouvaient toujours prêt à leur " donner ses avis, la seule chose qu'il eût à donner (s),"
Boileau commença, lui aussi, par écouter tout le monde d'assez bonne grâce. Parmi ceux qui eurent l'honneur d'éclairer Boileau, il ne faut pas oublier le Roi. Le fait a bien sa signification; il prouve que le Roi savait la langue française et pouvait en remontrer aux habiles. Boileau lisait à Sa Majesté le manuscrit du
1. L'Étoile par exemple. Il disait un jour, avec ane modestie de poète: " Malheur à tout homme qui fait des vers, et qui n'est pas connu de M. " Gonibaud, de M. Ménage et de moi ". {Mcnaçr, Éd. de 1693, p. 460-1.)
2. Ibid. — 3. Réfl. I. — 4. V. Notes du ch. I. — z^.Hist. de fAcad. Franc, etc., t. II, p. 326.
Ltitrin. Or, au chant iv du poème, Louis XIV nota une faute que le malin frondeur des chanoines n'aurait pas dû laisser échapper. Aux vers 49 et 50, le poète avait coiffé son prélat d'un domino, en lui chargeant le bras A&Xaumusse. Louis XIV apprit à Boileau que le domino se porte en hiver, et l'aumusse en été et qu'on ne les voit point ensemble sur le même individu. L'auteur écouta et se corrigea. Il avait raison d'écrire: Consultez tant le inonde ; il eût pu ajouter : et le Roi. Le législateur devint plus revêche en vieillissant. Louis Racine l'en blâme, en rappelant les tendresses du vieillard pour la 'è>2iî\x^A^\ Eqtiivoque : " Il la lisait " à ses amis ; mais il ne voulait plus que leurs applau- " dissements. Ce n'était plus ce poète qui autrefois " demandait des critiques et qui disait aux autres :
" Ecoutez tout le monde^ assidu consultant ('). "
" Un fat quelquefois ouvre un avis important.
Les commentateurs, après Brossette, rapprochent ce vers d'un proverbe grec, cité par Macrobe (^), et par Aulu-Gelle {^) :
" IloAAâx'. vàp xal {j.wpo; àvV.p tjiâAa xaîp'.ov s^—sv. "
Brossette le rapproche aussi du vers de Perse, (Sat. m) :
" Discere ab insa?io multum laudanda magistro ".
*■' Au reste, poursuit le même Brossette, la maxime " contenue dans ce vers de notre auteur, et dans le " précédent, n'était point inconnue au cardinal de " Richelieu, qui, dans son testament politique (''), dit : " Le plîis habile homme du monde doit souvent écouter
I. Mém. sur la vie de J. Racine. — 2. Saturn. L. \"I. — 3. Nuits att.^ L. ] I, ch. 6. — 4. Part. I, ch. VIII, sec. 2.
" les avis de ceux çitil pense même être moins habiles " que lui. Comme il est de la prudence, continue-t-il, de '' parler peu, il en est aussi cT écouter beaucoup. On tire '' profit de toutes sortes d avis ; les bons sont utiles par " eux-mêmes et les mauvais confirnient les bons. "
Boileau, en personne, n'a-t-il pas plus d'une fois profité des critiques provenant de petits esprits, de la racaille du Parnasse ? Oui; et qui plus est, il le reconnaît humblement ; il dit à son cher Racine :
" Je sais sur leurs avis corriger mes erreurs ('),
Merci, poète, pour cette franchise. — Desmarets en particulier ouvrit plus d'un avis utile à son adversaire; et, détail assez piquant, il l'a fait justement pour ce vers oià Despréaux énonce cet axiome: " Un fat quel- " qtiefois... Voilà encore, ce mot Aç. fat qui lui plaît " tant, et qui déplaît tant aux honnêtes gens; et que " toutefois il offre si souvent au Roi. Il l'avait mis " encore deux fois en la page 131 (') :
" Et mille fois un fat...
" Un honnête homme, un fat...
" Ce mot est si bas, qu'il fait de la peine en poésie (^^)." Boileau ne jugea point à propos d'écouter Desmarets en cette rencontre ; mais Pradon le remercie de n'avoir pas toujours été rétif aux leçons de ce Mentor: " M. D*^^ n'a pas été incorrigible : il a très bien " profité, en plusieurs endroits, des leçons que M. " Desmarets lui a faites; et il a même, dans la dernière " édition de ses ouvrages, mis mot pour mot des vers " que M. Desmarets lui avait donnés libéralement, " pour mettre en la place des méchants qu'il avait '' faits (^)."
I. Epitre VIT, v. 65. — 2. De l'édition de Barbin, (V. ch. III). 3 La de/., etc., p. 103. — 4. iV(y!fT, Rem., p. S.
Et plus loin : " Que de contradictions la critique de " M. Desmarets lui a fait ôter ! Ça été une forte méde- " cine, qui a purgé ses ouvrages d'une quantité " d'humeurs peccantes. Et tout fier qu'il est, il n'a pas " laissé de s'en servir ('). "
Pradon grossit énormément l'importance des services rendus à l'auteur de la Poétique par l'auteur du Clovis. Toutefois il ne se méprend que sur le nombre des corrections indiquées par celui-ci et essayées par celui-là.
" Quelques vers toutefois qu'Apollon vous inspire, " En tous lieux aussitôt ne courez pas les lire.
C'est le conseil donné, vers la même date, par
Senecé à un ami fictif ou réel :
" Chacun te fuit et s'éloigne de toi ;
" A tes côtés règne une solitude
" Qui te surprend : tu veux savoir pourquoi ?
" Je vais le dire avec la bonne foi
" Que me permet notre vieille habitude.
" Cette fureur de réciter les vers
" A tous venants est cause qu'on t'évite.
" Il n'est sujet dans le vaste univers,
" Occasion ni grande ni petite,
" Il n'est écueil où ne donne à travers
" L'empressement d'étaler ton mérite...
" D'être importun tu ne peux te passer ;
" A table, au lit, sur la chaise percée,
" Tu lis partout ; et ta muse insensée
" Jusqu'à l'église ose nous relancer (^). "
Ce n'est point une maladie nouvelle chez la gent versifiante, de vouloir régaler tout le monde de vers frais éclos. Horace {^\ Martial (•♦), Régnier en avaient ri. Et deux ans avant l'apparition de la Poétique, Mo-
I. Ibid.^ p. 40. — 2. Œnvr. ch., etc., p. 265. — 3. V. .f^./". v. 474, etc. — 4. L. III.
Hère en riait encore. Ce qu'il y a de plus plaisant, c'est que Molière riait de cette manie par la bouche de Vadius, lequel s'en rend coupable, alors qu'il est en train de la blâmer. Vadius, à l'en croire lui-même, n'est pas de ces poètes, chez qui l'on voit
'• Lmdig7ie empnssoiient de lire leurs ouvrages. " Vadius plaisante tout à son aise sur le compte de ces empressés :
" Le défaut des auteurs dans leurs productions,
" C'est d'en tyranniser les conversations,
" D'être au palais, aux cours, aux ruelles, aux tables,
" De leurs vers fatigants lecteurs infatigables.
" Pour moi, je ne vois rien de plus sot... "
Or, pendant cette belle tirade, Vadius cherche sous son pourpoint la Ballade, dont il souhaite d'offrir la primeur à Trissotin et à toute la compagnie (').
Le satirique Rouennais, L. Petit, se plaint aussi de cette engeance toujours prête à lire ses élucubrations :
" Là, je vois ces fâcheux, dont jamais on n'approche " Qu'ils ne fassent sortir le rôle de leur poche ; " Et qui dedans l'oreille, en dépit qu'on en ait, " D'un ton majestueux vous fichent un sonnet, " Un conte, un madrigal, une ode, une ballade, " Toujours admirateurs de leur ouvrage fade (^). "
Le P. Bouhours connaissait bien ces lecteurs fati- Q^ants et infatigables : " Ils n'ont pas plus tôt fait une " bagatelle, qu'ils en régalent tout le monde. Ils sont " toujours prêts à réciter leurS Madrigaux et leurs " Odes, pour s'attirer un peu de louanges; ils se louent " sans façon, et se donnent de l'encens les premiers (3)."
Les plaisanteries latines et françaises ne corrigeront point les Oronte, ni les Vadius, ni le Recitator acei'bus du bon Horace.
I. Femmes 6'az/.,Acte III, se. 5. — 2. Disc. Sa/y?'., 1686 ; Sat. II, p. 18. — 3. Etitr. d Ar. et d'Eug., 2^ Entr.
Cette sangsue, Qui vous happe, vous tient, vous occit en suçant, Et ne lâche la peau que bien saoule de sang.
Ils devraient prêter l'oreille à un témoin du grand siècle, assurant que c'est là une maladie des seuls petits génies : " Il n'y a rien de plus incommode qu'un " poète content de lui et plein de son mérite; il prône " partout ses ouvrages; et dès qu'on sait rimer un " bout de vers, on veut que tout le monde le sache; " pendant que les grands hommes ont tant de peine à " se produire, et prennent tant de soin de se cacher (')."
" Gardez-vous d'imiter ce rimeur furieux,
" Qui, de ses vains écrits lecteur harmonieux,
" Aborde en récitant quiconque le salue,
" Et poursuit de ses vers les passants dans la rue.
" Il n'est temple si saint, des anges respecté,
" Qui soit contre sa Muse un lieu de sûreté.
" Nor imitate the Setiles of our times, " Those tuneful readers of their own duU rhymes. "
(Dryden.)
Le " rimeur furieux " était un faiseur de vers latins, " Charles Du Perrier, d'Aix en Provence ", neveu de ce Du Perrier, consolé par Malherbe. " Il s'était d'abord " attaché à la poésie latine, où il réussissait assez bien, " et il se vantait d'y avoir formé le célèbre Santeuil ; " mais ils se brouillèrent ensuite par une jalousie poé- " tique. Du Perrier renonça à la poésie latine, pour " faire des vers français (^), darts lesquels il ne soutint