V. Ch. I. — 3. Vigiicul
Monsieur Lucas qui remplissait auprès de Corneille lui-même les fonctions de correcteur. Nous l'apprenons deBoursault: " Monsieur Lucas, connu pour habile " homme de tout ce qu'il y a d'habiles gens à l'Acadé- " mie, et que le Grand Corneille consultait souvent sur " ses ouvrages (')... " Il n'est pas jusques à Ouinault (dont le nom rime à " défaut ") qui n'ait été consulté. Regnard, le premier comique du xvii" siècle après Molière, longo sed proximus intei-vallo. écrivait à ce même Quinault, en le saluant d'un " favori des Neuf " Sœurs ", et le priant poétiquement de réviser ses vers :
" Juge juste et sévère, ajoute, change, efface,
" Viens des mots trop pompeux humilier l'audace ;
" Fais à de languissants prendre un plus noble essor ;
" Sous tes critiques mains tout va devenir or (^). " Boileau dit que le critique doit être " salutaire " ; c'est-à-dire que sa franchise et sa sévérité ne doivent pas être outrées. En ce cas, fût-il solide, il ne serait plus salutaire. Tel était, au témoignage de Pellisson, le tort grave de l'académicien Claude de l'Estoile : " Il " reprenait hardiment et brusquement, avec une sévé- " rite étrange, ce qui ne lui plaisait pas dans les choses " qu'on exposait à son jugement. On l'accuse d'avoir " fait mourir de regret et de douleur un jeune homme " qui était venu de Languedoc avec une Comédie qu'il " croyait un chef-d'œuvre, et o\x il (Claude de l'Estoile) " lui fit remarquer clairement mille défauts (3). "
" Et dont le crayon sûr aille d'abord chercher
'• L'endroit que l'on sent faible et qu'on se veut cacher.
Boileau connaissait à merveille l'extrême indulgence des auteurs pour leurs œuvres et pour leurs défauts.
I. Lettres de Boursault, t. II, Lettre à M. Bernard. — 2. Œuvres de Regn., t. III, p. 326. — 3. Hist. de P Académie fr., Éd. Livet, t. I.
" Que voulez-vous ? un auteur est toujours auteur ", disait-il à Brossette, en se défendant contre les critiques de son jeune interprète et ami. Il eût pu ajouter : Un auteur est toujours homme. Les défauts que l'on se pardonne le plus aisément ne sont-ils pas ceux dont on est le plus convaincu ?
Boileau revient dans une de ses lettres sur cette faiblesse des gens d'esprit. Il en parle d'expérience. Selon lui, une critique est infaillible quand l'auteur la craint et la " sent ". Il écrit à Le Verrier, au sujet de quelques-uns de ses propres vers : " On n'y fait plus " actuellement que des critiques que je ne sens point, " et qui sont par conséquent mauvaises ; car à quoi je " reconnais une bonne critique, c'est quand je la sens, " et qu'elle m'attaque par l'endroit dont je me défiais. " C'est alors que je songe tout de bon à corriger, " regardant celui qui me la fait comme un excellent " connaisseur, et tel que le censeur que je propose " dans mon Art Poétique en ces termes : " Faites clioix d'un censeur, etc.. "
Tous les esprits bien faits pensent et " sentent " comme Boileau. Racine, dès l'âge de vingt ans, savait {') que la " conscience ne laisse jamais en " repos " l'écrivain qui se néglige et qui se veut cacher
ses néoflio-ences.
" Lui seul éclaircira vos doutes ridicules,
" De votre esprit tremblant lèvera les scrupules.
" C'est lui qui vous dira par quel transport heureux
" Quelquefois dans sa course un esprit vigoureux,
" Trop resserré par l'art, sort des règles prescrites,
" Et de l'art même apprend à franchir leurs limites.
Avant d'entreprendre l'examen des idées de Boileau et de son siècle sur les " règles'' et les ''limites'' de