Petit traité de Poésie française^ 1884, p
Bossuet venait de prononcer deux Oraisons funèbres et méditait l'Histoire universelle. Bourdaloue étonnait de sa logique éloquente les vices et les vertus de la cour ; enfin, la marquise de Sévigné se jouait à façonner ses plus jolies narrations.
Seuls parmi les écrivains de cette grande pléiade, Fénelon et La Bruyère n'avaient encore presque rien osé pour leur gloire et pour la nôtre. Mais ces deux maîtres de la prose n'avaient point à fournir de modèles à Despréaux, et ne devaient pas davantage en recevoir des arrêts ou des lumières. Despréaux luimême allait entrer prochainement dans une période de silence, puis de déclin.
D'autre part, en cette année 1674, Chapelain dont le crédit ne pesait plus sur les beaux esprits de France, mourait sans bruit et sans crloire ; avec lui s'éteigfnait ou se refroidissait grandement la passion épique ('). Le Burlesque était en prison avec d'Assoucy ; le Précieux, banni de la cour, se réfugiait piteusement dans les ruelles, ou aux bureaux du Mercure.
Enfin, en 1674, Boileau, âgé de 38 ans, se trouvait en pleine possession de son influence. Admiré des vrais gens de lettres, applaudi des grands, chéri du roi, redouté de tous les délinquants poétiques, combattu par les arriérés, ou par les impuissants, mais estimé pourtant de ceux qu'il vouait au ridicule (^), Boileau semblait désigné pour cette grave besogne. Il s'y engagea donc à l'heure opportune; ou, pour emprunter son style, à l'heure marquée par Apollon, favorisée par les Destins, voulue des Parques.
Lui-même, il avait en quelque sorte annoncé, deux
1. Le 8 novembre 1674, mourait un autre poète épique autrement illustre, Milton. — Chapelain était mort le 22 février.
2. Chapelain avait écrit à Colbert : " Uespréaux.... a de l'esprit et du " style en prose et en vers... " etc.
ans à l'avance, son intention d'être le Lycurgue de la république des lettres. Il se faisait dire par un des pauvres rimeurs, que flagellaient ses Satires :
" Vous seul , sans pouvoir et sans nom,
" Viendrez régler les droits et l'État d'Apollon !" (')
Ce pouvoir, il l'avait conquis en bataillant pour la raison, contre les sots ; son nom, il l'avait immortalisé aux jours de ses triomphes satiriques et surtout au jour mémorable de la ix*" satire, le premier, comme le plus parfait de ses chefs-d'œuvre, sans en excepter XArt Poétique.
Dans l'édition de Saint-Surin (^), X Art Poétique est précédé d'une belle gravure (dessin de Bergeret), où l'artiste a voulu, dirait-on, représenter un rêve de Despréaux en 1674. Aux pieds d'un olivier haut et large, se détache un buste d'Horace. A droite du buste, et à l'ombre de l'arbre symbolique. Despréaux se tient debout, la lyre en main. A gauche, Apollon offre une couronne au poète et montre des tablettes qui portent ces deux mots en gros caractères : Art Poétique. Des branches de l'olivier, d'autres couronnes pendent sur le front du jeune auteur. Derrière l'arbre, au second plan, on aperçoit Pégase, les ailes tendues, qui semble hennir d'enthousiasme, prêt à bondir dans la plaine. Au bas de la gravure, coulent les eaux d'Hippocrène; vers le fond, sur les hauteurs, se voit le temple des Filles de Mémoire. Au milieu de ce paysage mythologique, Despréaux jouit fièrement de sa gloire législative. Oui, voilà bien le tableau de l'un de ses plus beaux rêves, tel que son imagination, échauffée par la lecture, l'entrevit souvent, entre ces deux dates 1669 et 1674.