‹ L'Art poétique de Boileau, commentéChapitre 205 sur 255 · I. Parall. etc. 2« Édit., t. I, p. 66-7. — 2. L. II · texte numérisé non relu

I. Parall. etc. 2« Édit., t. I, p. 66-7. — 2. L. II

l'art poétique. " 2S

de Tiron ('). Desportes eut du talent, mais il eut surtout du succès. Il jouit d'une fortune aussi enviée des poètes, qu'elle leur est peu habituelle. Desportes vit ses poèmes largement payés en beaux écus. — " On " en peut juger par Rodomont, qui lui valut 8,000 écus " de la part de Charles IX, et qui n'est pas son meil- " leur ouvrage. L'Amiral de Joyeuse lui donna, pour " un sonnet, l'Abbaye de Tiron, qui rapportait alors " trente mille livres ; ce qui doit faire penser que " Desportes vécut au siècle d'or de la poésie.

" Balzac disait que ses vers lui avaient acquis un " loisir de dix mille écus de rente, ce qu'on peut regar- " der comme un écueil contre lequel dix mille poètes " se sont brisés. Henri III lui dit un jour : J'augmente " votre pension ; parce qu'il parut devant ce Prince ** avec un habit négligé (^)."

Les vers de Desportes sont du genre de ceux que Molière nomme " doux, tendres et langoureux"; ils ont de l'harmonie, ils sont français ; mais ses poésies profanes sont peu fournies d'idées. Malherbe les traita impitoyablement comme celles de Ronsard. Malgré le jugement violent de Malherbe, des Yveteaux décerna à Desportes l'éloge que Boileau donne à Villon. Selon des Yvetaux, le chaos régnait, avant Desportes, dans le royaume de poésie ; mais

1. "-Les Psaumes de Z?rt7'/^, traduits, ou imités par Desportes, ne vous " sont nullement ni défendus, ni nuisibles ; au contraire tous sont profita-' " blés; lisez-les hardiment et sans doute : car il n'y en a point. " {Lettre à la Préddentc Brulart, novembre, 1664.) Ce jugement porté par un Docteur de l'Église est grandement honorable pour Desportes. Malheureusement on ne peut louer et recommander ainsi les autres productions de ce poète de Cour.

2. Sab. de Castres, Tr. S. de Litt. — Bah. Ettt. VIIL i^^ h. Il paraît que ce favori des muses ou des rois sut faire bon usage de ces flots d'or et les déversa sur ses frères du Parnasse.

" De tant d'esprits confus Desportes nous dégage, " Et la France lui doit la règle du langage ('). "

Desportes et Ronsard biffés par Malherbe furent pour le satirique Régnier des maîtres dignes d'admiration, héritiers des trésors antiques. Dans sa iii^ Satire, Régnier demande poétiquement conseil au marquis de Cœuvres :

" Dois-je, las de courir, me remettre à l'étude,

" Lire Homère, Aristote; et, disciple nouveau,

" Glaner ce que les Grecs ont de riche et de beau,

" Reste de ces moissons que Ronsard et Desportes

" Ont rapporté du champ sur leurs épaules fortes;

" Qu'ils ont, comme leur propre, en leur grange entassé,

" Égalant leurs honneurs aux honneurs du passé? "

Bel éloge et en fort beaux vers. Néanmoins il ne faut point oublier que Régnier était le neveu de Desportes. Rien d'étonnant qu'un neveu s'anime en célébrant les louanges d'un oncle, dont il s'applaudit ailleurs (^) de suivre les traces :

" Je vais le grand chemin que mon oncle m'apprit. "

Desportes eut un neveu célèbre; et Bertaut une nièce fameuse, M"^^ de Motteville, l'auteur des Mémoires. C'est une ressemblance de plus entre ces deux poètes, qui marchent côte à côte et de front, dans les Recueils et les histoires littéraires. Il en est d'autres. Bertaut comme Desportes, imita les Psaumes en vers. Desportes obtint une abbaye et Bertaut un évêché. Bertaut se déclare en poésie le disciple reconnaissant de son émule. Est-ce bien, comme Boileau le prétend, la chute de Ronsard, qui inspira la " retenue " à sesdeux successeurs? L'affirmation de Boileau est une louange,

1, V.J. Vaudon,"^z/a«/ Malherbe^ 1882, p. 170.

2, Sat. IX.

mais non pas une preuve ; Bertaut dit au contraire qu'il doit à Ronsard la flamme inspiratrice. Il raconte en jolis alexandrins que la muse de Ronsard et" les beaux vers " de Desportes éveillèrent et encouragèrent son génie. Il écrit à l'auteur delà Franciade :

" Je n'avais pas seize ans, quand la première flamme " Dont ta Muse m'éprit s'alluma dans mon âme... " Je te prins pour patron, mais je pus moins encor " Avec mes vers de cuivre égaler les tiens d'or. "

Voilà la vraie cause qui " retient" l'abbé de Tiron et l'évêque de Séez. Ils n'ont à leur service que des vers "de cuivre"; leurs ailes ne s'élèvent qu'à micôte; ils ne chantent que des sujets mitoyens. Au reste, ce ''plus retenus " semble avoir été fourni à Boileau par Ronsard lui-même, qui se plaignait de la trop grande sagesse poétique du jeune Bertaut : " Ronsard ne lui " trouvait point d'autre défaut que d'être trop retenu " pour un jeune poète {'). "

M^l^ de Scudéry prononce sur l'un et sur l'autre, à peu près comme le fait Boileau, mais elle donne la palme à Bertaut; " Desportes a une douceur char- " mante; du Perron, une élévation plus naturelle ; et " Bertaut a tout ce que les autres peuvent avoir " d'excellent ; mais il l'a avec plus d'esprit, plus de " force et plus de hardiesse, sans comparaison.... Il " s'est fait un chemin particulier entre Ronsard et " Desportes. Il a plus de clarté que le premier, plus " de force que le second, et plus d'esprit et de poli- " tesse que les deux autres ensemble (^).

Ménage, dans sa Requête des Dictionnaires, range Bertaut parmi les " maîtres du langage " ; mais il y met aussi Ronsard :

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