‹ L'Art poétique de Boileau, commentéChapitre 66 sur 255 · I. Critique de l Ecole des Femmes^ se. Vil · texte numérisé non relu

I. Critique de l Ecole des Femmes^ se. Vil

— " Uti sot trouve toujours un plus sot qui V admire. "

— " Chez elle (l'ode) un beau désordre est un effet de l'art. "

— " /l/aut, 7nême e?i chansons, du bon sens et de Part. "

— " Soyez vif et pressé dans vos narrations. "

Pourquoi ?... — C'est qu'il le faut ! et que cela doit être de la sorte.

Les maximes de Boileau ressemblent, par un certain côté, aux morales que Lafontaine adapte et coud à ses fables. Le Bonhomme dit simplement ce qui se passe chez les animaux, — ou plutôt chez les humains; ce qu'il a vu, ce qu'il a entendu, ce que tout le monde voit et entend, il le narre,

*' Bien ou mal, je le laisse à juger aux experts('); "

cela lui suffit amplement; il ne fait pas un cours.

De même les raisons que Boileau présente, quand il en présente, sont de celles que les philosophes nomment obvies. Aussi bien Boileau est toujours clair, rarement profond. Son poème enseigne Xart des vers, très peu la poésie; savoir, les sources, la nature, les effets de la poésie. Ce n'est point là son affaire. Il se borne à définir comment on s y prend, supposé que l'on soit poète. Boileau, n'ouvre point d'horizons et ne sonde point d'abîmes; il montre, il constate; ou bien il plante des jalons,

" Quos ultra citraque ?iequit consistere rectum (^). "

Il est le poète de l'expérience. Mais comme son expérience s'est formée généralement chez les meilleurs modèles, dans le meilleur monde, avec le meilleur bon sens, bien souvent ses recettes valent des théories.

Voilà pourquoi parmi ses onze cents vers, on rencontrera peu d'aperçus neufs et point d'essais hasardeux. Boileau ne voit et ne veut faire voir aux génies

\. Liv. II, F. I. — 2, Hor.

'' brïilaiits d'une ardeur périlleuse'' qu'une route bien frayée, c'est-à-dire la méthode infaillible pour produire telle ou telle pièce, selon des règles admises. Il le répète, d'un bout à l'autre de ses quatre Chants. Dès le début, il met son disciple aux prises avec

" Vart des vers ( I^ 2); " il lui recommanda d'être

" simple avec art (I, loi); " il se rit de

'' l'art confus {l, 118)"

de nos ancêtres. Pauvres gens ! qui n'avaient point de règles ! Il raille ce grand poète téméraire qui

*'yf/ î4n art à sa mode (I, 1 24) ! "

Vous, dit-il à son lecteur, soyez sage, travaillez avec ordre ; restez dans les bornes prescrites (IV) ; demandez à tel ou tel ancien les leçons

" qu'il donnait de son art (II, 56) ''.

Vous faites des odes! attention aux règles! observezles, sans le faire paraître, et sachant que le désordre

lyrique

" est un effet de Vart (II, 72). "

De l'art partout !

Qu'est-ce qu'une Tragédie ? C'est un tableau d'un

fait terrible,

" qui par Vart imité (III, 2) ",

et reproduit par un

" artifice agréable (III, 3), " plaise aux yeux et touche le cœur. Mais pour parvenir à ce double terme,

" Nous voulons qu'avec art l'action se ménage (III, 44) " ; et pour le choix de nos effets tragiques, nous nous en rapportons à

^H' art judicieux (III, 53)."

Ou est-ce qu'une Épopée ? C'est un poème travaillé av^ec art, comme par exemple ce

" courroux (ï Achille avec art ménagé (III, 254). "

Qu'est-ce qu'une Comédie ? Une imitation de la vie ordinaire, mais faite avec art; chacun est

'■^ peint avec art, datis ce nouveau miroir (III, 353). "

Et ainsi pour chacun des genres, ou grands, ou petits.

Au chant iv^, Boileau revient sur ses pas et veut

faire entendre qu'il faut être né poète; il cite l'exemple

du médecin qui renonce "^ son art inJmmahi'' et

réussit dans l'architecture. La cause ? c'est qu'il était

" né dans cet art (IV, i:^. "

Imite7-le ; au lieu d'être médiocre rimeur, livrezvous à

" un art nécessaire "/(IV, 27)

Pourquoi ? c'est qu'il est

" Dans tout autre art des degrés différents (IV, 29) " ;

mais non point dans

^^ L'art dati^ereux de rimer et d'écrire. " (IV, 31)

Pourtant si vous vous sentez

" trop resserré par Fart (IV, 79) ", apprenez

'■'■de Part même àfratichir ses limites. " (IV, 80)

La poésie enfin est

" un art divin (IV, 132) ";

la preuve ! c'est qu'il nous a été enseigné par les muses; c'est

" leur art {IV, 165)!"

Nous n'avons point relevé, tant s'en faut, tous les membres de phrase où Boileau s'est servi de ce mot ; mais il est facile de voir que ce mot est sa note dominante, ou même son refrain. Donc qu'il reste démontré

PROLEGOMENES. 111

que le législateur est surtout le poète du soin, de la mesure, de la minutie, beaucoup plus que de la verve, ou des entreprises généreuses et larges. Sainte-Beuve dit que Boileau " réforma les vers, mais comme Colbert " les finances, comme Pussort le code, avec des idées " de détail ('). "

Donc, que l'on ne s'avise point de chercher dans ses " leçons " ce qui n'y est pas, une philosophie de la littérature, une révélation d'un idéal tout neuf ou d'une route frayée en une nuit. A notre humble sens, la grande lacune de cette pédagogie classique, c'est justement qu'elle ne dit rien de neuf, qu'elle ne révèle rien, dans le sens vrai et profond du mot, qu'elle ne fraye point de routes. Son rôle est d'indiquer des chemins bien battus, passablement sûrs, où l'on marche en bonne compagnie, mais toujours à la suite de quelqu'un, et sur la piste de Boileau en personne, qui vous crie sans cesse : Prenez garde ! Ne quittez pas le sentier, d'une ligne :

"Pour peu qu'on s'en écarte, aussitôt on se noie ! (f) "

Que si l'un des voyageurs prétend contempler les cimes ; s'il veut regarder tout à l'aise, de haut et de loin ; s'il s'essaie à franchir les distances d'un élan personnel, le manuel de Boileau n'est point son fait. Comme tous les manuels, il sert beaucoup à la mémoire, bien peu à la réflexion. Qu'on ne s'imagine point non plus devenir poète en lisant \ Art Poétique ; ce serait perdre très niaisement son temps; tout comme on le perdrait si, pour avoir le génie d'agronome, on apprenait par cœur les Géorgiques; ou si, pour se donner les capacités d'un Christophe Colomb, on étudiait la Navi-

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