‹ L'art poetiqueChapitre 35 sur 37 · Ici encore la transition échappe · texte numérisé non relu

Ici encore la transition échappe

Nous ajouterons que, si ce morceau, comme on l'a fait souvent observer, est

imité d'Horace, Horace lui-même l'a imité de Cicéron; et Cicéron, de qui?

3. Il n'y a rien de plus regrettable; mais quoi 1 cela ne vaut-il pas encore mieux que d'être aux gages des grands seigneurs ou des traitants?

Fuyez ces lieux charmants qu'arrose le Permesse; 175 Ce n'est point sur ses bords qu'habite la richesse; Aux plus savants auteurs, comme aux plus grands guerriers, Apollon ne promet qu'un nom et des lauriers.

« Mais quoi ! dans la disette, une .Muse affamée Ne peut pas, dira-t-on, subsister de fumée! 180 Un auteur, qui pressé d'un besoin importun, Le soir entend crier ses entrailles à jeun, Goûte peu d'Hélicon les douces promenades ! Horace a bu son soûl quand il voit les Ménades ; Et, libre du souci qui trouble Colletet1, 185 N'attend pas pour dîner le succès d'un sonnet ! »

Il est vrai : mais enfin cette affreuse disgrâce Rarement parmi nous afflige le Parnasse; Et, que craindre en ce siècle, où toujours les beaux-arts D'un astre favorable éprouvent les regards, 190 Où d'un prince éclairé la sage prévoyance Fait partout au mérite ignorer l'indigence2?

Muses, dictez sa gloire à tous vos nourrissons ; Son nom vaut mieux pour eux que toutes vos leçons : Que Corneille, pour lui ranimant son audace, 105 Soit encor le Corneille et du Cid et d Horace-, Que Racine, enfantant des miracles nouveaux, De ses héros sur lui forme tous les tableaux; Que de son nom, chanté par la nouche des belles, Benserade3 en tous lieux amuse les ruelles; 200 Que Segrais4, dans l'églogue, en charme les forêts; Que pour lui l'épigramme5 aiguise tous ses traits. Mais quel heureux auteur, dans une autre Enéide, Aux bords du Rhin tremblant, conduira cet Alcide? Quelle savante lyre au bruit de ses exploits 205 Fera marcher encor les rochers et les bois ; Chantera le Batave, éperdu dans l'orage, Soi-même se noyant pour sortir du naufrage; Dira les bataillons sous Ma strient enterrés, Dans ces affreux assauts du soleil éclairés? 210

Mais, tandis que je parie, une gloire nouvelle

1. Encore une fois, Boileau triomphe trop aisément du malheureux Colletet. Pauvreté n'est pas vice, dit un commun proverbe ; et le mépris qu'affecte le poète pour ses confrères moins « argentés » que lui est vraiment bien bourgeois. Il sied à l'homme de lettres de n être pas millionnaire.

2. Peut-être est-ce trop dire ; et le mérite a quelquefois connu l'indigence, même au.xvir9 siècle.

3. Isaac de Benserade, 1610-1691. Boileau n'en a pas toujours parlé si favorablement. Voyez sa Préface de 1701.

Il semble d'ailleurs que ce vers soit assez malheureux, et qu'on en pourrait tourner le sens d'une manière qui n'eût pas flatté Louis XIV.

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