PHILIBERT ROUVIÈRE
dans l'indécis et contradictoire Hamiet, tour de force qui fera date dans l'histoire du théâtre , je l'ai toujours trouvé pkis à son aise, plus vrai dans les personnages absolument tragiques; le théâtre d'action, voilà son domaine. Dans Mordaunt, on peut dire qu'il illuminait véritablement tout le drame. Tout le reste pivotait autour de lui ; il avait l'air de la Vengeance expliquant l'Histoire. Quand Mordaunt rapporte à Cromwell sa cargaison de prisonniers voués à la mort, et qu'à la paternelle sollicitude de celui-ci, qui lui recommande de se reposer avant de se charger d'une nouvelle mission, Rouvière répondait, en arrachant la lettre de la main du protecteur avec une légèreté sans pareille : Je ne suis jamais fatigué, monsieur! ces mots si simples traversaient l'âme comme une épée, et les applaudissements du public, qui est dans la confidence de Mordaunt et qui connaît la raison de son zèle, expiraient dans le frisson. Peut-être était-il encore plus singulièrement tragique, quand, son oncle lui débitant la longue kyrielle des crimes de sa mère, il l'interrompait à chaque instant par un cri d^amour filial tout assoiffé de sang : Monsieur, c'était ma mère! 11 fallait dire cela cinq ou six fois! et à chaque fois c'était neuf et c'était beau.
On était curieux de voir comment Rouvière exprimerait l'amour et la tendresse dans Maître Favilla. 11 a été charmant. L'interprète des vengeances, le terrible Hamiet, est devenu le plus délicat, le plus affectueux des époux; il a orné l'amour conjugal d'une fîeur de chevalerie exquise. Sa voix solennelle et distinguée
2 6o L'ART ROMANTIQUE.
Vibrait comme celle d'un homme dont l'âme est ailleurs que dans les choses de ce monde; on eût dit qu'il planait dans un azur spirituel. 11 y eut unanimité dans l'éloge. Seul, M. Janin, qui avait si bien loué le comédien il J a quelques années, voulut le rendre solidaire de la mauvaise humeur que lui causait la pièce. Où est le grand mal? Si M. Janin tombait trop souvent dans la vérité, il la pourrait compromettre.
Insistcrai-je sur cette qualité exquise du goût qui préside à l'arrangement des costumes de Rouvière, sur cet art avec lequel il se grime, non pas en miniaturiste et en fat, mais en véritable comédien dans lequel il j a toujours un peintre? Ses costumes voltigent et entourent harmonieusement sa personnalité. C'est bien là une touche précieuse, un trait caractéristique qui marque l'artiste pour lequel il n'y a pas de petites choses.
Je lis dans un singulier philosophe quelques lignes qui me font rêver à l'art des grands acteurs :
«QjLiand je veux savoir jusqu'à quel point quelqu'un est circonspect ou stupide, jusqu'à quel point il est bon ou méchant, ou quelles sont actuellement ses pensées, je compose mon visage d'après le sien, aussi exactement que possible, et j'attends alors pour savoir quels pensers ou quels sentiments naîtront dans mon esprit ou dans mon cœur, comme pour s'appareiller et correspondre avec ma physionomie. »
Et quand le grand acteur, nourri de son rôle, habillé, grimé, se trouve en face de son miroir, horrible ou charmant, séduisant ou répulsif, et qu'il y con-