‹ L'art romantiqueChapitre 35 sur 79 · PÉTRUS BOREL · texte numérisé non relu

PÉTRUS BOREL

II y a des noms qui deviennent proverbes et adjectifs. Quand un petit journal veut, en 18^9", exprimer tout le dégoût et le mépris que lui inspire une poésie ou un roman d'un caractère sombre et outré, il lance le mot : Pétrus Borel ! et tout est dit. Le jugement est prononcé, l'auteur est foudroyé.

Pétrus Borel, ou Champavert le Ljcanthrope, auteur de Rhapsodies, de Contes immoraux et de Madame Putipbar, fut une des étoiles du sombre ciel romantique. Etoile oubliée ou éteinte, qui s'en souvient aujourd'hui, et qui la connaît assez pour prendre le droit d'en parler si délibérément? «Moi,» dirai-je volontiers, comme Médée, «moi, dis-je, et c'est assez ! j) Edouard Ourliac, son camarade, riait de lui sans se gêner; mais Ourliac était un petit Voltaire de hameau, à qui tout excès répugnait, surtout l'excès de l'amour de fart. Théophile Gautier, seul , dont le large esprit se réjouit dans l'universalité des choses, et qui, le voulût-il fermement, ne pourrait pas négliger quoi que ce soit d'intéressant, de subtil ou de pittoresque, souriait avec plaisir aux bizarres élucubrations du Ljcanthrope.

Ljcanthrope bien nommé ! Homme-loup ou loupgarou, quelle fée ou quel démon le jeta dans les

forêts lugubres de la mélancolie? Qiiel méchant esprit se pencha sur son berceau et lui dit : Je te défends déplaire ? Il y a dans le monde spirituel quelque chose de mystérieux qui s'appelle le Guignon, et nul de nous n'a le droit de discuter avec la Fatalité. C'est la déesse qui s'explique le moins, et qui possède, plus que tous les papes et les lamas, le privilège de l'infaillibilité. Je me suis demandé bien souvent comment et pourquoi un homme tel que Pétrus Borel , qui avait montré un talent véritablement épique dans plusieurs scènes de sa Madame Putipbar (particulièrement dans les scènes du début, où est peinte l'ivrognerie sauvage et septentrionale du père de l'héroïne; dans celle où le cheval favori rapporte à la mère, jadis violée, mais toujours pleine de la haine de son déshonneur,. le cadavre de son bien-aimé fils, du pauvre Vengeance , le courageux adolescent tombé au premier choc, et qu'elle avait si soigneusement éduqué pour la vengeance; enfin, dans la peiature des hideurs et des tortures du cachot, qui monte jusqu'à la vigueur de Maturin); je me suis demandé, dis- je, comment le poëte qui a produit l'étrange poëme, d'une sonorité si éclatante et d'une couleur presque primitive à force d'intensité, qui sert de préface à Madame Putipbar, avait pu aussi en maint endroit montrer tant de maladresse, butter dans tant de heurts et de cahots , tomber au fond de tant de guignons. Je n'ai pas d'explication positive à donner; je ne puis indiquer que des symptômes, symptômes d'une nature morbide, amoureuse de la contradiction pour la contradiction , et toujours

prête à remonter tous les courants, sans en calculer la force, non plus que sa force propre. Tous les hommes, ou presque tous, penchent leur écriture vers la droite; Pétrus Borel couchait absolument la sienne à gauche, SI bien que tous les caractères, d'une physionomie fort soignée d'ailleurs, ressemblaient à des files de fantassins renversés par la mitraille. De plus, il avait le travail si douloureux, que la moindre lettre, la plus banale, une invitation, un envoi d'argent, lui coûtait deux ou trois heures d'une méditation excédante, sans compter les ratures et les repentirs. Enfin, la bizarre orthographe qui se pavane dans Madame Putipbar, comme un soigneux outrage fait aux habitudes de l'œil pubhc, est un trait qui complète cette physionomie grimaçante. Ce n'est certes pas une orthographe mondaine dans le sens des cuisinières de Voltaire et du sieur Erdan, mais, au contraire, une orthographe plus que pittoresque et profitant de toute occasion pour rappeler fastueusement l'étymologie. Je ne peux me figurer, sans une sympathique douleur, toutes les fatigantes batailles que, pour réaliser son rêve typographique, l'auteur a dû livrer aux compositeurs chargés d'imprimer son manuscrit. Ainsi, non -seulement il aimait à violer les habitudes morales du lecteur, mais encore à contrarier et à taquiner son œil par l'expression graphique.

Plus d'une personne se demandera sans doute pourquoi nous faisons une. place dans notre galerie à un esprit que nous jugeons nous- même si incomplet. C'est non-seulement parce que cet esprit si lourd, si

criard, si incomplet qu'il soit, a parfois envoyé vers le ciel une note éclatante et juste, mais aussi parce que dans l'histoire de notre siècle il a joué un rôle non sans importance. Sa spécialité fut la Lycantbropie. Sans Pétrus Borel, il j aurait une lacune dans le Romantisme. Dans la première phase de notre révolution httéraire, l'imagination poétique se tourna surtout vers le passé ; elle adopta souvent le ton mélodieux et attendri des regrets. Plus tard, la mélancohe prit un accent plus décidé, plus sauvage et plus terrestre. Un répubhcanisme misanthropique fît alhance avec la nouvelle école, et Pétrus Borel fut l'expression la plus outrecuidante et la plus paradoxale de l'esprit des Bousingots, ou du Bousingo; car l'hésitation est toujours permise dans la manière d'orthographier ces mots qui sont les produits de la mode et de la circonstance. Cet esprit à la fois httéraire et répubhcain, à l'inverse de la passion démocratique et bourgeoise qui nous a plus tard si cruellement opprimés, était agité à la fois par une haine aristocratique sans hmites, sans restriction, sans pitié, contre les rois et contre la bourgeoisie, et d'une sympathie générale pour tout ce qui en art représentait l'excès dans la couleur et dans la forme, pour tout ce qui était à la fois intense, pessimiste et byronien; dilettantisme d'une nature singulière, et que peuvent seules expliquer les haïssables circonstances où était enfermée une jeunesse ennuyée et turbulente. Si la Restauration s'était régulièrement développée dans la gloire, le Romantisme ne se serait pas séparé de la royauté; et cette secte nouvelle, qui

professait un égal mépris pour l'opposition politique modérée, pour la pemture de Delaroche ou la poésie de Delavigne, et pour le roi qui présidait au développement du juste-milieu , n'aurait pas trouvé de raisons d'exister.

Pour moi, j'avoue sincèrement, quand même j'y sentirais un ridicule, que j'ai toujours eu quelque sympathie pour ce malheureux écrivain dont le génie manqué, plein d'ambition et de maladresse, n'a su produire que des ébauches minutieuses, des éclairs orageux, des figures dont quelque chose de trop bizarre, dans l'accoutrement ou dans la voix, ahère la native grandeur. II a, en somme, une couleur à lui, une saveur sui generis; n'eût-il que le charme de la volonté, c'est déjà beaucoup! mais il aimait férocement les lettres, et aujourd'hui nous sommes encombrés de jolis et souples écrivains tout prêts à vendre la Muse pour le champ du potier.

Comme nous achevions, l'an passé, d'écrire ces notes, trop sévères peut-être, nous avons appris que le poëte venait de mourir en Algérie, où il s'était retiré, loin des affaires littéraires, découragé ou méprisant, avant d'avoir livré au public un Taharin annoncé depuis longtemps.

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