‹ L'art russeChapitre 4 sur 24 · PL III · texte numérisé non relu

PL III

Ve A MOREL&C? Editeurs

lmp Lemercier &■ C"; Paris.

asiatique et l'exécution de l'ornementation, les formes sèches et enchevêtrées, le style décoratif enfin, nous reportent au centre de l'Asie.

Les Grecs ont dédaigné cet art tant qu'ils ont maintenu les traditions de leur belle époque, mais à la fin de l'empire romain il n'en est plus de même; redevenus plus asiatiques qu'occidentaux, ils s'emparent de ces éléments, se les assimilent, les mélangent avec les arts de la Perse et constituent cette ornementation byzantine qui eut une si grande influence pendant le xie et le xne siècle dans tout l'Occident.

Des objets découverts sous d'autres tumuli de la même contrée présentent encore un caractère différent.

Dans l'un des tumuli appelés « Grosses tombes », sur la route

FlG. 16.

d'Ekatérinoslav à Nicopol, en 1860, M. Zabeline trouva quantité d'objets, provenant de harnais de chars, en argent, et entre autres deux flancs de têtière de cheval (fig. 16), repré-

sentant un entrelacs de deux serpents à têtes de cheval et affectant un caractère particulier se rapprochant singulièrement des influences mongoles (1).

Cette partie méridionale de la Scythie ou Scythie grecque semble donc avoir été occupée par trois races différentes, ou du moins avoir été soumise à des influences d'art provenant de trois sources différentes : source iranienne ou arienne à laquelle il faut attribuer les objets (fig. 12,14, pl. II B etfig. 15) ; source grecque, à laquelle appartiennent incontestablement les objets (pl. II A et pl. III) ; source mongole, qu'indiquent l'objet (fig. 16) et plusieurs autres de même provenance.

Ceci ne s'accorderait pas parfaitement avec la version d'Hérodote, qui prétend que les Scythes repoussaient toute influence étrangère, mais se trouve confirmé par la découverte dans ces diverses nécropoles de crânes humains qui, évidemment, appartiennent les uns aux races iranienne ou cimmérienne, et d'autres à la race mongole. D'ailleurs, la loi scythe qui punissait de mort tout individu ayant adopté des usages étrangers ou ayant frayé avec des étrangers, n'est-elle pas précisément une marque de ces habitudes? car on n'établit jamais une loi que quand on reconnaît la nécessité de l'édicter par la fréquence et le danger d'un délit.

Si, sur le territoire méridional actuel de laRussie, on signale ces divers éléments d'art assez étrangers les uns aux autres ; au Nord, les populations finnoises occupaient d'immenses territoires et n'étaient pas absolument dépourvues de toute idée d'art, comme certains auteurs l'ont prétendu.

Il reste de ces monuments finnois primitifs des débris et, mieux que cela, des traditions tellement vivaces et caractérisées qu'on est forcément entraîné à les rattacher à un art fort ancien.

(1) Moitié d'exécution.

Tels sont, par exemple, ces dessins de broderies dont on ne saurait déterminer la date exacte (fig. 17), mais dont la tradition remonte à une haute antiquité. Ce ne sont que des linéa-

Fig. 17.

ments géométriques qu'il ne faut pas confondre avec d'autres combinaisons également anciennes, appartenant à d'autres races (4).

Dans ces ornements géométriques finnois que nous donnons ici, les méandres, par exemple, n'apparaissent pas, tandis qu'on les rencontre à l'origine de toutes les ornementations appartenant à l'extrême Orient central.

H n'est pas plus difficile de concevoir l'ornement A, de la

(1) A, broderie d'un tablier Ishérémissc ; B et D, d'une chemise ostïaque; C, d'un costume votïaque. (Musées de la Société géographique, de l'Académie des sciences. L'ornement nat. russe, broderies, tissus, etc., avec texte explicatif de W, Stassoff. Saint- Pétersbourg.)

figure 47, qu'il n'en coûte de composer les ornements géométriques de la figure 48, et dans ces broderies russes, dont il existe de si curieuses collections (voir les Musées de la Sociéé

géographique et de l'Académie des sciences de Russie), <n rencontre très-rarement ces méandres, si fréquents dans l' ornementation de l'extrême Orient et notamment sur les moniments les plus anciens de l'Inde et de la Chine.

L'Iran n'est pas sans avoir également adopté le méand'e dans son ornementation, non sur les monuments les plis anciens connus qui n'en présentent pas de traces , mais sois l'influence des civilisations grecques de l'Ionie et à l'époqie des Arsacides.

Les arts égyptiens anciens n'en montrent pas davantage. En un mot, la combinaison géométrique de l'ornement conru sous le nom de méandre n'appartient ni aux Iraniens, ni à a race sémitique, tandis qu'elle apparaît, soit dans l'extrêne Orient, soit chez les peuplades grecques.

Quoique rare dans la composition des broderies russe?, le méandre se fait voir cependant et nous paraît dû à uie influence slave (fig. 49).

Ces dessins sont brodés en coton rouge, sans envers, sir

Fig. 1 8.

une toile (4). Quanta l'harmonie des tons de ees étoffes populaires brodées, elle mérite d'être signalée.

Fie. 19.

Cette harmonie se rapproche parfois absolument des harmonies asiatiques de la Perse (pl. IV) (2) ; d'autres se rapprochent des tonalités mongoles dures et heurtées.

Mais, dans la composition des dessins de ces tissus, les figures géométriques ne dominent pas seules. Les fleurs, la figure humaine, les animaux entrent dans la décoration et se rapprochent intimement des compositions iraniennes anciennes; souvent ces figures sont affrontées, adossées ou juxtaposées, ayant entre elles un arbre ou un vase. On sait combien ce motif a été reproduit dans les étoffes et même dans la sculpture de la Perse ; on sait également qu'on en trouve l'origine dans le culte de Mithra.

Dans un récit du Boim-dehesch (3), il est dit comment

(1) Bordure d'un essuie-mains; gouvernement de Twer (Ibid.).

("2) Broderie sur la manche d'une chemise mordwiue, coton jaune et bleu, soie noire et laine rouge, bordure de perles Misses. (Acad. des Beaux-Arts de Saint-Pétersbourg.) (3) Zend-Avesta.

Meschia naquit mâle et femelle d'un arbre produit par la portion de la semence de Kaïomorts qui avait été confiée à la terre, et comment le corps androgyne de Meschia se divisa en deux corps : l'un mâle qui retint le nom de Meschia (4), l'autre femelle qui s'appela Mesçhiané (2). Voici la traduction de ce passage d'après Ànquetil :

« Il est dit dans la loi (3), au sujet des hommes, que )> Kaïomorts (4) ayant rendu de la semence en mourant, cette » semence fut purifiée par la lumière du soleil, que Nério- » Sengh (5) en garda deux portions et que Sapandomad (6) )) eut soin de la troisième. Au bout de quarante ans, le corps » d'un Reivas, formant une colonne (un arbre) de quinze ans » avec quinze feuilles, sortit de terre, le jour de Mithra du » mois de Mithra. Cet arbre représentait deux corps disposés )) de manière que l'un avait la main dans l'oreille de l'autre,

» lui était uni, lié, faisant môme un tout avec lui Ils

» étaient si bien unis tous les deux l'un à l'autre, qu'on ne » voyait pas qui était le mâle, quelle était la femelle »

Des pierres intaillées et des cylindres assyriens représentent, en effet, l'arbre ou la colonne avec les deux figures humaines, ou encore deux lions ailés affrontés, séparés par un arbre avec quinze feuilles (7). Ce sujet fut beaucoup plus tard conservé comme motif décoratif dans les monuments persans; on le retrouve partout, en Occident, dans l'architecture dite romane et aussi dans les étoffes d'Orient des premiers siècles du christianisme, et enfin dans ces broderies russes d'une époque récente.

(1) Mensch, homme.

(2) Recherche sur le culte de Milhra, sect. I, cliap. V, Félix Lajard.

(3) Le Zend-Avesla.

(4) Taureau-homme.

(5) Nom du feu Créateur.

(6) Femelle qui représente la Terre.

(7) Voyez l'Atlas de l'ouvrage de M. J. Lajard, pl. XXV, XXXVIII, XLIII, XLIX.

Il en est de même pour un certain nombre de ces compositions assyriennes et iraniennes, qui fournirent les éléments d'ornements persans de l'époque des Arsacides et des Sassanides que l'on retrouve parfois dans l'ornementation dite byzantine, mais plus prononcés encore dans celle des xie et xne siècles,

Fig. 20.

en Occident aussi bien qu'en Russie. Tels sont (fig. 20), par exemple, ces combats et entrelacements d'animaux fantas-

Fig. 21.

tiques et réels, lions et griffons (1), ces torsades (fig. 21) si

(1) Fragment d'une cuirasse de cuivre rouge, travail au repoussé (Musée du Louvre). Lajard.

fréquentes sur les cylindres et terres cuites de l'époque des

Fig. 23.

Perses (1), ces végétations toutes méridionales, fig. 22 (2) et fig. 23 (3). A coup sûr ce n'est pas sur les territoires russes,

(1) Lajard, cylindre de belle hématite.

(2) Bas-relief découvert à Persépolis par M. le colonel Macdonald Kinneir. Lajard.

(3) Seuil, Antiquités de Ninive. Place,

non plus que dans le nord occidental de l'Europe, que cette ornementation a pris naissance puisque, dans ces contrées, ces animaux et ces végétaux n'existaient pas; donc la transmission asiatique est évidente dans les sculptures et les manuscrits des xie et xn° siècles, en Russie comme en Occident. Leur ornementation rappelle ces motifs, ces animaux fabuleux que l'antiquité attribuait à l'Orient : tels que ces griffons, gardiens de l'or, ces dragons, serpents ailés.

Fie. 25.

Dans les fouilles faites sous la direction de M. Samokvasov

dans le gouvernement de Tehernigov (petite Russie au nord de Kiew), on a trouvé deux cornes de ces chèvres du Caucase appelées tours, cornes enrichies de garnitures d'argent, gravées, dont les figures 24 et 25 donnent une portion. Ces objets étaient réunis, dans une sépulture, à un casque de fer, à une cotte de maille et à deux monnaies byzantines d'or duixe siècle. L'une de ces garnitures A (fig. 24) montre des ornements curvilignes entrelacés dont l'origine asiatique est des mieux caractérisées; l'autre B (fig. 25) présente des animaux entrelacés, deux chasseurs armés, des oiseaux et quadrupèdes dont on ne peut méconnaître de même le style oriental. Si vous rapprochez ces gravures A de certains entrelacs persans, l'analogie est frappante; il en est de même des animaux B. Mais aussi cette ornementation A rappelle les incrustations d'argent sur des plaques de fer mérovingiennes (1) et colles B des dessins Scandinaves d'une époque plus récente.

Evidemment cette ornementation asiatique est de première main et n'est pas inspirée des produits de Byzance. Il serait plus exact de dire que les artistes byzantins ont été puiser aux mêmes sources, mais à une époque beaucoup plus récente. Et, pour nous expliquer plus clairement, les populations slaves qui gravaient ces ornements au ixe siècle les possédaient évidemment longtemps avant que l'art byzantin n'eût composé son ornementation gréco-persane.

La rudesse sauvage, mais empreinte d'un puissant caractère, de ces gravures, indique assez que ce n'est pas là un art de seconde main. — Cette fleur d'arum, reproduite par la figure B, se retrouve dans l'ornementation hindoue à toutes les époques, et nous la voyons gravée avec une énergie primitive que les Byzantins ont affaiblie.

(1) Boucles de baudriers (Musée de Saint-Germain, Musée de Dijon).

Mais, pour en revenir aux manuscrits, nous avons dit qu'à ces éléments, — qui semblent être adoptés dans l'ornementation russe pendant les xne et xme siècles sans passer par Byzance, puisqu' alors l'art byzantin ne les reproduisait pas sur ses peintures et vignettes de manuscrits, — il se joignait d'autres influences d'un caractère différent appartenant à la race mongole touranienne.

Telles sont, entre autres, ces vignettes (pl. V) d'un manuscrit du xme siècle (1).

L'ornementation A ne rappelle, ni par sa forme ni par l'harmonie des tons, l'art byzantin , persan ou arabe, mais l'art qui appartient aux races jaunes de l'Asie centrale. L'ornement B conserve quelques traces de l'art persan dans sa lorme, tandis qu'il est touranien par l'assemblage des tons.

On peut, jusqu'au xve siècle, c'est-à-dire jusqu'à la chute de l'empire d'Orient, constater dans les manuscrits russes : d'une part l'influence byzantine pure, ou plutôt le travail des artistes byzantins; puis., dans les œuvres vraiment russes, cette influence byzantine singulièrement mélangée d'un élément slave asiatique et d'un apport touranien, et cela dans des proportions très-variables.

Mais ici il se présente un fait singulier.

Nous possédons en France des manuscrits qui appartiennent au xne siècle, et qui montrent dans leurs vignettes ces entrelacs bizarres d'animaux et d'ornements. Des manuscrits dits anglo-saxons, mais qui devraient bien plutôt être désignés comme anglo-normands, puisque leurs vignettes sont profondément empreintes de l'art Scandinave, montrent des compositions analogues et datent également du xn° siècle. Or,

(I) Évangéliairc du xme siècle. Moscou, cathédrale de l'archange Saint-Michel, Histoire de l'ornement russe. (Voyez l'Introduction de M. V. de Boutovsky.)

parmi les manuscrits russes, il s'en trouve qui rappellent aussi ces compositions, mais qui datent du xivG siècle. Est-ce par la Scandinavie que cette nouvelle influence s'est produite, ou en allant quérir à une source commune orientale? — Car n'oublions pas que rien ne change en Orient et qu'un élément d'art, qui a pu aux époques reculées être introduit par les Aryas Scandinaves au nord de l'Europe, pouvait encore fournir au xiv° siècle des exemples conservés à travers les siècles.

FlG. 20.

Quoi qu'il en soit, nous donnons (fig. %) une majuscule (4) d'un manuscrit picard du xne siècle et (fig. 27) une vignette

(1) Manuscrit, bibiioth. d'Amiens, provenant de l'ancienne abbaye deCorbie (xile siècle). Psautier.

DES ORIGINES DE L'ART RUSSE. 57 d'un manuscrit russe (1) du xive siècle. Nous n'avons pas besoin de faire ressortir les rapports qui existent entre ces deux ornements. Les formes courbes toutefois dominent dans les entrelacs delà figure 26, tandis que les formes anguleuses sont prononcées dans les entrelacs delà figure 27. Mais nous expliquons plus loin les causes de ces relations entre certaines œuvres occidentales du xne siècle et celles du peuple russe au xive siècle. '

FlG. 27.

Ce qui précède montre quels sont les éléments qui dominent dans l'art russe. Tous ces éléments, qu'ils viennent du nord, qu'ils viennent du midi, appartiennent à l'Asie. Iraniens ou Persans, Indiens, Touraniens ou Mongols ont fourni leurs tributs, à doses inégales toutefois, à cet art.

Et l'on peut dire que si la Russie a beaucoup emprunté à Byzance, les éléments d'art répandus dans ses populations n'ont pas été sans exercer une action sur la formation de l'art byzantin.

Nous croyons d'ailleurs qu'on s'est beaucoup exagéré l'in-

(1) Manuscrit de la sacristie du couvent de Saint-Serge (Troïtza Sergié) (m* siècle) Histoire de l'ornement russe, pl. XXXVIII.

fluence de l'art byzantin sur l'art russe, et la Perse parait avoir eu sur la marche des arts en Russie tout autant d'effet au moins que Byzanee.

Nous en exceptons toutefois ce qui concerne les images. Mais là, encore, l'influence asiatique se fait sentir, non dans la forme, mais dans la conservation des types. L'imagerie de l'école grecque n'a jamais cessé d'être en faveur en Russie, et elle y tient encore sa place dans les représentations de personnages saints.

En cela, le Russe montre combien il est attaché à la tradition, comme le sont tous les peuples asiatiques, et combien peu se modifient ses sentiments intimes.

Les Russes se sont soustraits à l'influence des Iconoclastes, qui se fit sentir si violemment dans l'empire d'Orient, au vuie siècle, et plus Lard, sur divers points de l'Europe occidentale : chez les Vaudois, les Albigeois aux xne et xmc siècles ; au xvc, chez les Hussites, et au xvi°, chez les réformistes.

Mais si l'architecture et l'ornementation russes manifestent une originalité marquée, il ne semble pas qu'il en soit ainsi de la représentation des personnages saints. Ceux-ci demeurent byzantins. C'est L'école du Mont-Athos qui fournit les types à la Russie, comme à presque tout l'Orient chrétien grec.

A peine si l'on peut apercevoir, dans ces représentations, une tendance vers le réalisme qui se manifeste d'ailleurs assez tard et n'arrive pas à l'éclosion.

Il est possible également de signaler, dans l'art russe, quelques traces Scandinaves, ou, pour être plus vrai, on trouve dans les arts de la Scandinavie des éléments empruntés aux sources mêmes où les Russes ont été puiser.

La Russie à été l'un des laboratoires où les arts, venus de tous les points de l'Asie, se sont réunis pour adopter une forme intermédiaire entre le inonde oriental et le inonde occidental.

Géographiquemënt, elle était placée pour recueillir ces influences; ethnologiquement , elle était toute préparée pour s'assimiler ces arts et les développer. Si elle s'est arrêtée dans ce travail, c'est seulement à une époque très-rapprochée de nous et lorsque reniant ses origines, ses traditions, elle a prétendu se faire occidentale, en dépit de son génie.

Il nous reste à parler de certaines formes particulières à l'art russe adoptées dans l'architecture et dont l'origine se retrouve dans la Grèce proprement dite et dans l'Asie méridionale.

Tout d'abord, les plus anciens édifices religieux de la Russie affectent des formes sveltes, en élévation, qui les distinguent des constructions purement byzantines.

Évidemment, les Russes, dès le xne siècle, employaient, pour le tracé de leurs édifices religieux, un étalon géométrique différent de celui adopté par les architectes de Ryzance, mais se rapprochant davantage de celui admis chez les architectes de la Grèce des premiers siècles du moyen âge.

Les églises chrétiennes de la Grèce, qui existent encore et dont la date est comprise entre les xe et xn° siècles, nous surprennent par leurs petites dimensions et leur physionomie relativement élancée qui ne rappelle pas l'aspect des monuments byzantins antérieurs.

Indépendamment du plan grec (1) que nous avons donné figure 11, cet autre plan (2) que nous présentons ci-après (fig. 28) n'est pas absolument byzantin et semble avoir servi de type aux plus anciennes églises russes bien plutôt que les plans byzantins purs.

En Géorgie et en Arménie, nombre d'anciennes églises, la plupart très-petites, se renferment également dans ces données. Mais, tout en se soumettant à ces dispositions, à ces plans,

(1) Église de Saint-Nicodème d'Athènes.

(2) Église de Kapnicarea, Athènes.

dans leurs édifices religieux, les Russes, dès qu'ils adoptèrent la structure de maçonnerie à la place de la structure de bois

Fie. 28.

primitive, donnèrent à ces édifices des proportions élancées tout à fait particulières.

Telle est, entre autres (pl. VI), l'ancienne église de l'Intercession de la Sainte-Vierge (Pokro va), bâtie en 11 65 par André Bogolubsky, dans le gouvernement de Vladimir, près du couvent de Bogolubow (1). Cette église est construite extérieurement en pierre de taille. La structure intérieure se prononce au dehors par ces arcs qui ne sont que la trace des voûtes. La haute coupole centrale repose sur quatre piliers; les voûtes d'arêtes ou en berceau qui flanquent et étayent cette coupole sont couvertes de feuilles de métal. Les entrées sont sur trois des faces (l'abside étant en A) et, au-dessus, dans le tympan du

(1) Le couronnement bulbeux de la coupole est d'une époque plus récente.

DES ORIGINES DE L'ART RUSSE. 6t

grand cinlre supérieur, le Christ est représenté entouré de quatre animaux : deux lions et deux oiseaux. Dans les tympans latéraux sont sculptés des griffons terrassant des quadrupèdes, puis sept têtes sont rangées au-dessous de ces sculptures et, des deux côtés de la fenêtre centrale, deux lions dont les queues sont terminées par un fleuron et un oiseau. Il n'est pas besoin d'insister sur le caractère asiatique de ces représentations.

La sculpture d'ornement se rapproche du faire des artistes syriaques, ainsi que le lait voir l'un des gros chapiteaux de la porte (%. 29).

Quant aux profils, ils rappellent beaucoup plus les profils des édifices de la Syrie centrale que ceux des Byzantins proprement dits.

Il est nécessaire de faire ici une observation importante. Nous avons montré ailleurs (1) qu'au moment des Croisades, l'Occident et la France en particulier avaient été puiser dans la Syrie septentrionale, où les croisés s'établirent d'abord et où ils séjournèrent si longtemps, des éléments d'art qui eurent

(1) Voyez les Entretiens sur l'architecture et, dans le Dictionnaire de l'architecture française du Xe au XVIe siècle, les articles Profil, Sculpture.

sur le développement de l'architecture et des écoles de sculpture une influence très-considérable, notamment en Provence, dans le Poitou, l'Anjou, le Languedoc, l'Artois et les Flandres.

La Russie fut un des itinéraires suivis par les populations Scandinaves pour se rendre en Syrie ; un autre passait par la Suisse, ainsi que le prouve le journal de Nicolas Soemundarson, abbé du monastère bénédictin de Thingeyrar, en Islande, qui alla en Palestine de 1151 a 1154, et qui marque les étapes d'Avenches, de Vevey, d'Étroubles, etc. ; le troisième, long et périlleux, était la voie de mer, par le détroit de Gibraltar.

Fig. 30.

On n'ignore pas que cette passion des croisades, qui s'empara de toute l'Europe, pendant le xiie siècle, poussait un flot incessant d'émigrants vers les Lieux-Saints. Partout où il passait, ce flot entraînait avec lui quantité d'aventuriers et de gens désireux d'acquérir fortune ou gloire, ou simplement mus par le désir de voir du nouveau.

Il dut donc s'établir alors, entre la Russie et la Syrie, des rapports assez fréquents, ne fût-ce que pour commercer; car

les contrées avoisinant les côtes septentrionales de la mer Noire qui envoyaient du blé à Byzance durent en fournir également aux armées des croisés. Or, il ne faut point s'étonner si dans l'ornementation architectonique, si dans les profils on trouve, pendant le xnc siècle en Russie, les influences syriaques qui se prononcent si puissamment dans les écoles occidentales.

L'ornementation d'un des tores de la porte de l'église que présente la planche VI (1165) nous donne le dessin ci-contre (tig. 30). Or, cet ornement est absolument syriaque, ainsi que

Fie. 31.

le démontre la figure 31 , reproduisant un ornement sculpté sur le linteau d'une porte à Moudjeleia, ve siècle (Syrie centrale) (1).

La curieuse église cathédrale de Saint-Dimitri construite en pierre, de 1194 à 1197, par le grand-duc Vsévolod Andréiévitch, à Vladimir, laisse également voir dans sa riche ornementation une influence non-seulement syriaque, mais encore arménienne.

La composition de cet édifice rappelle exactement celle de l'église de l'Intercession de la Sainte-Vierge, bâtie quelques années auparavant (pl. VI). Même plan, même système de structure. Mais ici les trumeaux entre les fenêtres, au-dessus de l'arcature, sont entièrement couverts de sculptures sur les

(1) Voyez la Syrie centrale, par M. le comte de Vogue, planches de M. Dutlioit.

trois faces. Toujours le Chris l est figuré au-dessus de l'arc de la fenêtre centrale, accompagné d'anges, des deux lions et des deux oiseaux. Mais, autour et au-dessous de lui, sont des animaux et des arbres en grand nombre, qui indiquent certainement la Création; des cavaliers courant ventre à terre, et, parmi les animaux, le griffon souvent répété.

Chacune de ces sculptures, en bas-relief vivement découpé, occupe une face d'un morceau de pierre, si bien qu'il existe autant de sujets que de pierres et que cette ornementation a dû être faite avant la pose.

L'arcature et les trois portes sont extrêmement riches comme sculpture. Nous donnons (pl. VII) le détail de l'arcature aveugle qui règne autour de l'édifice, entre les fenêtres et les portes, comme dans l'église de l'Intercession de la Sainte-Vierge.

Les fûts des colonnettes sont entièrement couverts de sculptures, et, sous les arcades, sont représentés des personnages saints, nimbés, puis plus bas, des ornements et animaux. Ces ornements affectent un caractère oriental des plus prononcés.

Fie. 3-2.

Ainsi que le fait voir la figure 32, l'ornement A reproduit une des extrémités végétales de la décoration sculptée de cet édifice, et l'ornementation B, un fragment d'un bronze hindou (1) de l'époque brahmanique (xive siècle).

(1) Cabinet de l'auteur.

DES ORIGINES DE L'ART RUSSE. 65 Il est difficile de ne pas attribuer à ces deux sculptures un

Fig. 34.

même point de départ. De môme qu'on ne saurait refuser une origine iranienne à l'ornement (fig. 33), l'un de ceux qui

se trouvent sous les personnages de la planche VII, et à l'ornement (fig. 34) qui décore plusieurs colonnettes.

Donc, les influences qui se font sentir dans ces édifices russes du xnc siècle sont purement asiatiques : méridionale ou centrale. L'Inde, la Perse forment les éléments de l'architecture russe à cette époque, ainsi que de son ornementation.

Certes, Byzance, qui elle-même, de son côté, avait recueilli ces arts de l'Orient, inspirait les artistes russes; c'était la grande école, mais évidemment ces artistes de la Russie avaient leurs traditions et puisaient directement aux sources où la capitale de l'empire d'Orient avait été chercher les éléments de sa structure et de son ornementation.

Mais nous l'avons dit, l'Europe entière, pendant la première moitié du xne siècle au moins, n'avait d'autre école que Byzance, l'Arménie et les arts de la Syrie centrale. Chaque peuple s'assimilait ces éléments orientaux et les développait suivant son génie propre. L'Italie, la France, l'Allemagne s'instruisaient à cette école, sans abandonner certaines traditions nationales. Il en était de même de la Russie, le génie slave possédait ses traditions tout asiatiques qui s'appropriaient parfaitement aux modèles que lui présentait l'architecture byzantine. Et, par suite de son contact continuel avec l'Asie, la Russie devait comprendre et appliquer, mieux qu'aucun peuple de l'Europe, les éléments orientaux qui favorisèrent la renaissance des arts en Occident, pendant le xnc siècle.

Nous avons dit encore que les Slaves donnaient alors à leurs monuments religieux un aspect svelte tout particulier. Le détail présenté sur la planche VII montre que cette élégance de proportion ne s'appliquait pas seulement à l'ensemble des édifices, mais aussi aux parties. Cette arcature (pl. VII) possède des proportions élancées qui contrastent avec ce qui se faisait alors en France, en Italie et surtout en Allemagne, où t'ar-

chitecture, dite rhénane, affectait une certaine lourdeur dans les détails.

Ce qui reste des églises de la fin du xn° siècle, en Russie, indique cette tendance à donner aux édifices une proportion élancée. C'était encore là une tradition due à l'Asie centrale et non une imitation de l'art purement byzantin ou de l'art pratiqué dans la Syrie moyenne. Il faut reconnaître d'ailleurs que les peuples établis depuis longtemps dans les pays de plaines sont portés, lorsqu'ils bâtissent, à donner à leurs monuments une grande hauteur, relativement à leur étendue en surface. Mais il y a mieux : les races d'origine asiatique, les Aryas aiment les édifices sveltes, élancés, marquant de loin la ville ou l'agglomération d'habitants. Ils cherchent à faire dominer la verticale, tandis que le contraire s'observe chez les races sémitiques, qui tendent à faire dominer les lignes horizontales.

On sait avec quelle ardeur les populations du nord occidental de l'Europe, dès qu'elles se furent affranchies des traditions romaines, se lancèrent dans la construction d'édifices surprenants par leur hauteur. Nos églises françaises, dès la fin du xii° siècle, en sont la preuve. Certes, cela n'était nullement la conséquence des éléments fournis par l'étude des édifices byzantins et de la Syrie. C'était, au contraire, une réaction contre ces éléments.

Les Russes, guidés par ce sentiment inné chez les races asiatiques supérieures, ne paraissent pas avoir cessé de donner à leurs constructions, religieuses notamment, cette procérité qui distingue les églises les plus anciennes de leur terri toire, aussi bien que celles qui ont été bâties depuis et jusqu'au xvne siècle.

On retrouve cette élégance, cette sveltesse dans les monuments religieux de l'Arménie et de la Géorgie qui présentent comme un intermédiaire entre l'art persan et l'art russe.

f,S L'ART RUSSE.

Cette petite église (fig. 35) d'Ousounlar, en -Arménie (4) , indique la tendance à donner aux édifices religieux une grande

.Fig. 35.

élévation, relativement à leur surface, et notamment à surélever les coupoles; de telle sorte qu'à l'intérieur ces églises

(1) Voyez Monuments d'architecture byzantine en Arménie et en Géorgie, par Grimm.

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PL. VHI

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