PAR M. SAMSON
DI Lt crnlDtt-fUSçilSE
StlCONDK PARTIE
PARIS E. DENTU, LlBRAlRE-ÊDITEUR
Galerie d'OrléaiiB. 17 ft 19, Palaia-Rojal
6APai943
OF OKFORO
J'ai conlé de Tamour les tragiques fureurs, Les tourments douloureux, les sanglantes horreurs : En dois-je négliger de plus douces images, Ces portraits dont Molière égaya ses ouvrages. Ces couples d'amoureux qui, prompts à s'irrilor, En jurant de se fuir, ne se peuvent quitter?
La querelle, aux amants chose si familière.
Dans sa marche, toujours prévue et régulière,
Partant du même point, arrive constamment, Par le même chemin, au même dénoûment.
Dans un sujet futile elle prend sa naissance, Et sa gradation mène à sa décroissance.
Sitôt qu'en son orgueil l'amant se croit blessé. Un serment de rupture est par lui prononcé.
A peine ce serment de sa bouche s'envole.
Prêt à désavouer l'imprudente parole.
Par un sot point d'honneur il se sent retenir, Et prolonge son tort pour n'en point convenir. 11 pourrait d'un seul mot terminer la querelle : Mais il veut s'éloigner afin qu'on le rappelle ; Et voyant qu'en sa fuite on ne l'arrête pas.
Pour bien montrer qu'il part il revient sur ses pas ; Et l'amante à son tour, qui ressent cette offense, Masque son tier dépit d'un air d'indifférence. Ils soulagent leurs cœurs de colère oppressés. Par mille traits blessants rapidement lancés.
Mais loin qu'un tel débat nous donne quelque alarme. C'est un courroux d'enfants dont le tableau nous charme. Les Grecs peignaient Tamour sous des traits enfantins : Il est ce qu'il était aux temps les plus lointains. La figure du monde en vain se renouvelle :
Il porte avec orgueil son enfance immortelle.
Ces scènes de dépit, d'un effet si piquant, Veulent qu'avec chaleur les acteurs s'attaquant, Portent, parent les coups avec même vitesse ; Qu'on sente de leurs tons l'uniforme justesse ; Qu'ils sachent l'un et l'autre accorder constamment Le regard, le débit, les temps, le mouvement. Le jeu des deux côtés est vif, leste, rapide : Faux braves affectant une allure intrépide, Et par des mots amers désavoués tout bas, S'excitanl au courage et n'y parvenant pas.
Vaincus par un amour ardent, jeune, sincère, Tout près de se briser, leur lien se resserre : Gênés de leur serment qu'ils voudraient \ioler, Leur orgueil expirant cherche à capituler.
La scène dans sa marche est ici ralentie ; L'attendrissement vient, la colère est parlie. Mais ces amants encor semblent prendre plaisir A retarder l'instant qu'appelle leur désir :
L'un veut demander grâce et craint qu'on le refuse; L'autre pour pardonner attend que l'on s'accuse. Ils retiennent tous deux le mot tendre et charmant, Signal accoutumé du raccommodement :
Ce mot échappe enfin; mais avant qu'ils le disent. Il faut que dans leurs yeux les spectateurs le lisent. Qu'on sente de leurs cœurs l'inquiet repentir Aux soupirs amoureux qui n'osent en sortir, Mais par qui leur parole hésite et leur voix tremble : C'est un duo qui veut un admirable ensemble.
D'un mouvement égal l'un l'autre s'irritani, L'impression donnée est rendue à l'inslant.
Des sexes différents la nuance s'observe :
Si l'un a plus de feu, l'autre a plus de réserve.
C'est pour nous un tableau suave et ravissant Qu'un amour ignoré du cœur qui le ressent.
Enfant du bon Sedaine, aimable Victorine, J'ai vu Mars te prêter, avec sa voix divine, Les attraits ingénus qu'épargnait, dans son coui*s. Le vieillard si pressé d'emporter nos beaux jours. Le Qls de la maison, par le lait de ta mère Entre vous partagé, devint presque ton frère : li est beau, jeune, aimable ; et toi, dans ta candeur. Tu l'aimes autrement que ne l'aime sa sœur.
Au seul mot de duel la frayeur te domine ; L'amour non-seulement prévoit, mais il devine :
Tremblante pour des jours qui le sont précieux, D'involontaires pleurs humectent tes doux yeux. Il tarde à revenir, et toujours vers la porte Ou ton pas se dirige, ou ton regard se porte ; Plus lard, folle de joie, on te voit en sautant Annoncer le retour que tu désirais tant :
Ainsi, sans que jamais un mot d'amour t'échappe, Chez toi l'amour toujours se révèle et nous frappe. Ce jeune maître, hélas! si tendrement chéri, Abusée un instant, tu crois qu'il a péri.
Dans les yeux de son père alors cherchant à lire. Un effroi douloureux t'oppresse et te déchire. Et toute au désespoir d'un si cruel trépas.
Tu dis en sanglotant : Je ne pleurerai pas.
Mais il vit; le voici, l'objet de tes alarmes; Le bonheur en tes yeux amène d'autres larmes; De ton sein tout à coup un cri s'est élancé; Le chagrin par la joie est soudain effacé.
Dans ce rôle parfois des aclrices vulgaires, Fières d'exagérer ces mouvements contraires, Des passions du drame affectent les élans :
L'excès est le défaut des modernes talents.
Chez notre Mars» toujours gracieuse et gentille» C'étaient des mots» des pleurs» des cris déjeune (ille. Un rôle d'innocence et d'ingénuité»
Même dans la douleur veut de la chasteté.
J'aperçois Chérubin que son âge tourmente :
En lui le cœur s'éveille et le désir fermente, Et le sein tout gonflé par d'inquiets soupirs» Il appelle l'amour» en cherche les plaisirs»
Les mystères charmants qu'il rêve et qu'il ignore. Il a quitté l'enfance et n'est point homme encore : Aussi c'est une actrice au jeune et doux minois» Dont le beau page emprunte et les traits et la voix.
Chaque femir.e le charme et lui semble divine : Prêt, au besoin, d'aimer la vieille Marceline, 11 voudrait une oreille, un cœur pour y poser Ce mot : J'aime, suivi d'un amoureux baiser.
Leste, espiègle, hardi parfois, il ose à peine Lever ses deux grands yeux sur sa belle marraine : Il se trouble à l'aspect de ses nobles appas. Et du trouble qu'il cause il ne s'aperçoit pas. Quel bonheur le transporte et quel feu le dévore. En sentant sur son front la bouche qu'il adore! Parle- 1 on d'un soufflet en chemin détourné. Par un autre reçu, mais à lui destiné, A demander raison le voici qui s'apprête.
Et la main sur l'épée, il redresse la tête.
Cet officier imberbe est un héros naissant :
En le voyant si tendre et si fier, on pressent Que son cœur, poursuivant une double victoire. Aura pour passions les femmes et la gloire.
Montrez dans Chérubin du feu, de la gatté; A la grâce surtout joignez ragililé.
Il court plus qu^il ne marche, et, prompt à fuir son niaitre, Se jette en un fauteuil, saute par la fencHre : C*eêt, Beaumarchais Ta dit, un polisson charmant, Qu'envierait une mère, et qu'on gronde en Taimant.
Pour lui quel sentiment éprouve la comtesse?
De l'amour? Pas encore : une vague tendresse. Un de ces sentiments funestes au devoir.
Et tout pleins d'un danger qu'on voudrait ne pas voir. Son époux la néglige, et, dans sa solitude.
D'un air distrait, rêveur, elle a pris Thabitude. Où vont sa rêverie et sa distraction?
Observez-la : voyez sa vive émotion Quand au page charmant qu'elle regarde à peine , Elle adresse l'adieu que doit une marraine.
Elle rougit, hésite, et n'ose envisager Ce jeune Chérubin, son rêve et son danger.
Craignant une fatale el séduisante amorce.
Elle veut se combattre et n'en a pas la force. Cet enfant, à la voix si tendre, à l'œil si doux. Elle l'entend chanter son amour à genoux.
Et par mille détails de toilette, elle semble Rechercher un péril dont pourtant elle tremble.
Aux types féminins créés par Marivaux Le public a toujours prodigué ses bravos.
Charmante Italienne à Paris transplanlée, Silvia les offrit à la foule enchantée : Un rôle, où son talent jamais ne s'oublia.
Fut orné par l'auteur du nom de Silvia.
Contât et Mars, depuis, ont de ces personnages Reproduit à leur tour de brillantes images.
Toutes deux possédaient le secret d'exprimer Et le désir de plaire et la crainte d'aimer, Cet amour plein d'esprit» de bon ton et de grâces, El dont notre sourire accueille les disgrâces. L'une et l'autre savaient, avec un art charmant. Retarder un aveu jusques au dénoûment :
Car cet aveu si doux que l'on brûle d'entendre, Marivaux s'ingénie à nous le faire attendre.
C'est là que son talent se montre avec bonheur : Connaissant, disait- on, tous les sentiers du cœur Dont notre Poquelin a su les grandes rautes.
Il offre à nos regards de gracieuses joutes Où, le combat fini, ceux qui luttaient entre eux Sont des vainqueurs soumis et des vaincus heureux.
Marivaux, de l'amour retraçant la puissance.
Pour mieux peindre ses jeux j le montre à sa naissance.
Hedoulanl le danger des nœuds mal assortis,
Dorante et Silvia, tous les deux travestis,
S'éprouvent; mais il faut qu'en les voyant paraître,
Sous l'habit du valet on devine le maître.
Qu'ils s'étonnent l'un l'autre, et, qu'insensiblement,
L'étonnement amène un tendre sentiment.
Imitez de l'auteur la faute volontaire :
De leur déguisement trahissant le mystère.
Les héros de sa pièce, en leur galant jargon,
Prêtent à l'antichambre un esprit de salon.
Pasquin, Lisette, avec leur altitude outrée.
Sous leurs brillants habits ont un ton de livrée.
Et de la vérité l'auteur peu soucieux
Veut ici divertir notre esprit et nos yeux.
Chacun d'eux à singer son maître s'étudie,
Et l'imitation est de la parodie :
Mais on les voit du moins tenter un vain effort
Pour mettre leur langage et leurs habits d'accord.
Les maîtres, moins sensés, semblent croire inutile De réformer en euxMa tournure et le style.
La naissance et le rang semblent les séparer; Maudissant leur destin, ils doivent Tadmirer : Rencontrer chez des gens de condition basse Cette distinction, cet esprit plein de grâce, Ce langage au ton noble, aux tours ingénieux. Tout ce qui charme enfin l'esprit, Tâme et les yeux, Ce contraste éclatant de Tétat, du mérite, Injustice du sort dont notre cœur s'irrite.
Que de séductions! comment leur échapper?
L'amour de toutes parts les vient envelopper. Dès le commencement leur défaite est certaine : Combat-on un danger qu'on aperçoit à peine?
Livrés en imprudents qui ne redoutent rien Au charme de leur vue et de leur entretien, Ils se laissent glisser sur l'invisible pente. Étincelle d'abord, et plus tard flamme ardente,
Le sentiment qu'en eux on voit naître sitôt Grandit à chaque scène et presque à chaque mot; A l'oubli de leur rang on sent qu'il les entraîne. Silvia, qui déjà tient Dorante en sa chaîne, Des douceurs d'un laquais en vain se défendant, S'étonne de rester et reste cependant.
Repoussant faiblement un amour qui l'outrage, Par des mots trop flalteurs sa bouche l'encourage; Puis, elle sent sa faute, et pour la réparer, Affecte une rigueur qui permet d'espérer.
Sans le vouloir enfin, son imprudence jette Le faux Pasquin aux pieds de la fausse Lisette. Quelle confusion alors la vient saisir!
Sa honte toutefois se mêle de plaisir.
Mais aux propos moqueurs et d'un père et d'un frère. Elle sent de son cœur déborder la colère, Et l'aclrice doit faire éclater avec art L'impétuosité d'un courroux babillard.
CHANT CINOUIÈME.
Avec art, ai-je dit : car son débit rapide Ne doit jamais cesser d'être net et limpide, Et sous un fol excès de volubilité La noblesse s'efface ainsi que la clarté.
Confuse, en elle-même elle n'ose descendre;
Elle a peur d'y trouver un sentiment trop tendre.
Ici doit se montrer un jeu discret et fin.
Mais hélas ! que prévoir? qui pourra mettre fin
Aux combats, à la honte où son âme est en proie?
Ciel!... un mot change tout : d'une ineffable joie
On voit dans son regard luire un subit éclair.
Et son cœur peut sans crainte aimer : elle y voit clair,
A ses tourments succède un bonheur qui l'enivre :
Ainsi d'un songe affreux le réveil nous délivre.
de ses maux secrets fortuné dénouement !
Mais c'est peu : Silvia veut que son jeune amant, II. 2
Pour la rendre de lui plus certaine et plus fière, Sacrifie à Tamour sa raison tout entière, Et que son nom, son rang, il les ose oublier Jusqu'à ne point rougir de se mésallier; Il faut à son orgueil celle nouvelle joie.
Que de coquetterie alors elle déploie !
La ruse féminine éclate en tout son jour.
Renfermant son bonheur et voilant son amour> Que de pièges charmants tendus avec adresse ! Montrant, sans les livrer, des trésors de tendresse. Elle ne donne pas, mais n'ôte pas l'espoir :
Galathée, en fuyant, se laisse apercevoir.
Elle veut cet amour qui brave un sort funeste, Que l'obstacle grandit et qu'une faute atteste; Et que Dorante, heureux d'aimer et d'être aimé. Forme avec joie un nœud par le monde blâmé.
Mais pour justifier la faute qu'elle exige, Pour que la passion aille jusqu'au vertige,
Pour qu*il puisse surtout d'elle s*enorgueillir, D'une nouvelle grâce elle sait s'embellir.
Quelle délicatesse et d'âme et de langage !
A lui cacher sa flamme elle-même l'engage.
En d'étranges erreurs craignant de le jeter, A cette ardeur si vive on la voit résister.
Mais quelle résistance et molle et séduisante ! Quel regard attendri! quelle voix caressante! Non; si charmant qu'il fût, nul aveu n'offrirait De ce retus si doux le gracieux attrait* Dorante tombe aux pieds de cette enchanteresse. Et Silvia, trop sûre enfin de sa tendresse, D'un essai dangereux sortie avec honneur, Est brillante d'amour, d'orgueil et de bonheur.
20 i;art théâtral.
Dubois *, valet rusé, d'espèco peu commune, D'un maître qu'il chérit veut faire la fortune. Voyez comme par lui, de détour en détour, Une opulente veuve est conduite à l'amour.
Sans pitié pour Dorante et sa flamme insensée, Quand elle croit qu'une autre a troublé sa pensée (Une femme plaint peu, vaine de ses appas, Le délire amoureux qu'elle n'inspire pas).
Prête à chasser l'amant à sa beauté rebelle.
Et qui, brûlant d'amour, ne brûle point pour elle, Elle apprend de Dubois qu'il l'adore, et soudain Adieu l'altier dépit et l'apparent dédain !
Semblable au pur rayon d'une aurore nouvelle, Une douce lumière en son œil étincelle :
L'heureux étonnement qui la vient ranimer Peint le bonheur de plaire et le désir d'aimer.
Dans les Fausses confidences, de Marivaux.
CHANT CINQUIÈME. i\
A de meilleurs récits dont elle s'éincrveilîc Elle suspend ses yeux, soo âme, son oreille.
Elle interroge, et veut savoir le lieu, le jour. L'instant qui de Dorante a vu naître Tamour.
Non sans quelque plaisir, croyant à sa démence, C'est par la vanité que son amour commence.
Ici d'un cœur ému les mouvements secrets Doivent se refléter en de mobiles traits.
Rappelons-nous de Mars la figure charmante :
Dans ses regards plus doux on présageait l'amante. Le tendre sentiment en son âme naissant De la compassion prenait l'aimable accent.
Dans ce rôle Contât, sa belle devancière, Portait son jeu brillant, sa piquante manière, Et peut-être ses yeux, qu'animait le désir.
S'arrêtaient sur Dorante avec trop de plaisir.
Des dons extérieurs Mars semblait moins charmée ; Elle se laissait prendre au bonheur d'être aimée, Et dans l'expression d'une croissante ardeur L'une avait plus de verve, et l'autre de pudeur.
Mais laissons Marivaux et sa muse coquette ; Que de sombres couleurs chargent notre palette : Varions nos aspects, et sachons, en nos vers, Après l'amour galant peindre l'amour pervci's.
Néron, impatient de ses vertus factices, Sent au fond de son cœur bouillonner tous les vices. D'une longue contrainte il abjure l'ennui, Et trois ans d'innocence ont trop pesé sur lui. II est las des devoirs où s'enfermait sa vie. Il est las d'Âgrippine, il est las d'Octavie.
Nul obstacle, nul frein De saurait Tarréler;
Il a soif de mal faire et se veut cooteiiter.
Aux crimes de sou règne il s'apprête, il s*exeite :
Néron déjà commence à mériter Tacite.
Dans la nuit, sans égards pour son sexe et son rang,
Junie est entraînée au palais du tyran :
Il a, sans être vu, contemplé ses alarmes.
Sa pâleur, son désordre et ses yeux pleins de larmes;
Et ce triste spectacle, enflammant son désir,
 versé dans son âme un odieux plaisir.
Lorsqu'il fait ce récit à l'infâme Narcisse,
Que sa voix, que son corps de volupté frémisse;
Que son sourire affreux nous donne le frisson.
Mais surtout de la voix ne forcez pas le son.
Néron n'altère point, de ses chants idolâtre,
Une voix par son ordre applaudie au théâtre.
Et son talent d'acteur est par lui respecté;
Il unit l'élégance avec la cruauté.
24 i;akt thèatkal.
Puis son âme, plus tard aux forfaits enhardie, N'a point encore goûlé le meurtre et Tincendie : L'opprobre de son règne est tout dans l'avenir, Et sur ses pas Néron peut encor revenir.
Aussi, quand du passé lui retraçant les charmes, Burrhus verse à ses pieds de généreuses larmes, La vertu rentre au coeur du fils d'iEnobarbus : Mais Narcisse a bientôt fait oublier Burrhus. Par lui l'instinct pervers tout à coup se reveille, Et va continuer les crimes de la veille.
Et ce n'est pas l'amour qui du jeune empereur Fait renaître soudain l'homicide fureur; Non, c'est l'ennui du joug maternel, c'est la rage Contre un esprit altier dont son sort est l'ouvrage. Qui ne veut voir en lui qu'un fils obéissant, Et non de l'univers le maître tout-puissant.
C'est par là que Narcisse et l'attaque et le blesse. Et qu'il pousse aux forfaits sa fougueuse faiblesse.
r.lIANT CINQLIEMK.
L'amour n'est chez Néron qu'un désir effronté, Un caprice des sens et de la vanité, Qu'amuse la douleur et que la plainte irrite. Lâche tyran, tout fier des terreurs qu'il excile. Dans ses hideux penchants jusqu'à ce jour contraint, Il brave, en la fuyant, Agrippine qu*il crainti Et les coups qu'à Pallas a portés sa colère. Par-dessus l'affranchi vont atleindre la mère. Oclavie est sa femme, et ce titre est son tort : Le divorce est pour elle un chemin vers la mort. Lui, les honteux excès, le sang, les jeux scéniques Seront ses seuls penchants et ses plaisirs uniques. De sa terrible mère il n'a point hérité La vaste ambition, l'altière majesté :
11 le sait, s'en irrite, et murmure loin d'elle ; Mais présente, à son joug il redevient fidèle. Ce joug, sous qui son front s'indigne de fléchir, Le parricide seul pourra l'en affranchir.
Dans le Néron naissant présenté par Racine Que le futur Néron s'annonce et se dessine; Que l'acteur sache enfin, par un coup de son art, Dans ce qu'il fait montrer ce qu'il fera plus tard. Indice de fureur et d'une mort certaine, Qu'un regard soit lancé sur la femme hautaine Qui même envers la mort gardera sa fierté, Offrant aux coups le ventre où Néron fut porté. Ce bourreau des Romains que la pourpre décore. L'amitié l'importune, et l'amour, il l'ignore, Et par les nations lâchement obéi.
Il hait le genre humain comme il en est haï.
Tartuffe dans son sein cache un honteux mystère : Aimant secrètement d'un amour adultère.
Il veut séduire Elmire, et par la trahison Payer son bienfaiteur et souiller sa maison.
Il ne se combat point; de remords incapable.
Il n'implore point Dieu contre un amour coupable ; Il veille sur Elmire en jaloux, en amant :
Mais nulle trace en lui d'un amoureux tourment. Loin de perdre un seul jour l'appétit et le somme. Loin de vivre de pleurs, de soupirs, le saint homme De la chair des perdrix nourrit son teint vermeil, S'humecte de bon vin et dort d'un long sommeil.
Elmire de Tartuffe a deviné la flamme; L'œil d'une femme lit si vite dans notre âme ! Pendant quelques instants elle sait esquiver La déclaration toujours près d'arriver.
Pour lui, de sa santé s'informant avec zèle, Doucement il s'efforce à se rapprocher d'elle ; Il parcourt tant d'attraits de ses cyniques yeux. Pieusement baissés pour les admirer n^ieux.
28 L'AKT THÉÂTRAL.
Sans en oser parler, il montre sa tendresse, S'empare de ses doigts qu'avec amour il presse, Pose sur ses genoux une indiscrète main.
Sait, s'il fut trop hardi, s'arrêter en chemin. Pour ses témérités invente des excuses.
Et s'avance à travers mille petites ruses.
Écoutez ses discours remplis d'un si doux miel ; Comme il parle toujours de Dieu, toujours du ciel! C'est avec un langage humble, ardent et mystique Qu'il attente à l'honneur du foyer domestique. A l'épouse d'Orgon déclarant son ardeur, Son impudicité lui parle de pudeur.
Mais il ne la doit pas condamner au martyre D'une nymphe exposée aux transports d'un satyre Et le fourbe sait trop qu'à lui-même fatal.
Il la révolterait par un amour brutal.
Heureux d'un tête-à-tête où l'on daigne l'entendre, Sa voix, sans s'élever, est animée et tendre;
CHANT CINQriKME. 2?»
D'un ton mystérieux il s'exprime, et toujours Suit d'un œil inquiet l'efTet de ses discours. Avec quelle mielleuse et sournoise impudence Il vante des dévots l'amoureuse prudence !
Pour attirer Elmire en un piège trompeur.
Il l'espère tenter par un plaisir sans peur : Sans peur! et c'est ainsi que pour toute morale , Il prêche effrontément la crainte du scandale, Et qu'il ose, poussant l'audace jusqu'au bout. Nier Celui que nul ne voit, et qui voit tout.
Accusé par Damis, l'aveu même du crime Aux yeux trompés d'Orgon est un acte sublime : Ce qui dut les briser resserre leurs liens; Avec sa fille encor il lui donne ses biens.
Et Tauteur, par un trait de son puissant génie, Renoue une action que l'on croyait finie.
Mais au but qu'il poursuit comment parviendra-t-il? Par quel moyen tromper un trompeur si subtil? Ici Molière encor mérite qu'on l'admire.
Tartuffe est par Dorine appelé près d'Elmire. Honteux de son secret par Damis dénoncé, Et contre elle le cœur doublement courroucé De l'accusation par sa bouche appuyée, Et du fâcheux accueil dont sa flamme est payée, D'un outrage récent supportant mal le poids, Son abord est contraint, froid et fier à la fois. Celle dont il reçut ce vertueux outrage Lui tient en ce moment un différent langage : Il l'entend, la regarde, et de ce changement Lui demande la cause avec étonnement.
Puis, avec défiance il observe, il écoute Cette femme faisant un aveu qui lui coûte,
Et dont rémolion, que doit toujours sentir La sincère vertu condamnée à mentir.
Peut aux yeux de Tartuffe, en cet instant d*épreuvc, D'une illicite flamme être l'heureuse preuve. Trop imprudent d'abord, Tartuffe maintenant, A force de prudence, est trop entreprenant; Il ose de l'amour vouloir le dernier gage :
Il demanderait moins s'il croyait davantage.
Bientôt le spectateur voit du fourbe effronté S'accroître les désirs et la témérité.
Dans ses sens tout à coup une fièvre s'allume : Elmire s'arme en vain de son pudique rhume, Et par le double sens qu'enferment ses discours. En feignant de se rendre, appelle à son secours. Mais on croirait qu'Orgon, moins mari que complice, Attend que devant lui son affront s'accomplisse. Notre imposteur, que rien n'arrête en ce moment, Marche aux réalités qu'il convoite ardemment,
•M LWUT THftAïUAL.
Et dans l'expression de sa flamme insolente, Son regard est hardi, sa parole brûlante.
Tout obstacle est vaincu, tout scrupule levé ; Encor quelques instants, le crime est achevé : Devant un mot pourtant il s'arrête, il hésite; Le ciel, dont tant de fois a parlé Thypocrite, Tout à coup par Elmire entre eux deux est placé ; Et c'est devant ce mot, par lui tant prononcé. Que le masque arraché tombe enfin, et Molière Du monstre nous fait voir la laideur tout entière. Mais toujours par l'effet d'un art prodigieux, Tartuffe est ridicule, en étant odieux.
Sous deux aspects divers sa figure nous frappe : L'indignation gronde et le rire s'échappe.
Pour être reproduit avec fidélité.
Il faut qu'il soit comique en sa perversité.
Cet air faux et cafard sur un visage austère. Ces yeux levés au ciel, ou baissés vers la terre, Et d'où s'enfuit parfois sa feinte humilité S'effaçant sous Taudace et la lubricité.
Ces mains jointes, toujours simulant la prière. Cette langue mystique, à lui si familière.
Et dont il use même en ses propos d'amour; Et quand son imposture éclate en tout son jour. Cet homme, qui devrait implorer l'indulgence. Osant, au nom du ciel, promettre la vengeance. Son plaisir du malheur par lui-même apporté Sous le toit bienfaisant qui l'avait abrité.
Et du nom révéré du prince, le perfide.
Comme du nom du ciel, se faisant une égide, Ce scélérat à tous parlant superbement.
Et muet tout à coup devant son châtiment ; Ces fiers coups de pinceau donnés par un grand maître Que rien n'a surpassés, n'égalera peut-être,