SCÈNE PREMIÈRE
GEORGES DU HAMEL, au banc des accusés entre deux gendarmes] à côté de lui, M' DELILLE, son défenseur ; en face, L’AVOCAT de lapartie civile] LE PRÉ- SIDENT des assises et la COUR sur leurs sièges ; LAÜRISÏOT, acocaf LE PRÉSI DEN T dw jury
ef ONZE JURÉS sur leurs bancs-, HUISSIER allant et venant dans V auditoire] SIMON, debout devant la barre qui le sépare du tribunal; quelques témoins qui ont déjà déposé, assis et mêlés au public privilégié. Des avocats stagiaires en robe à gauche, tenant le premier plan. [Au lever du rideau l’audience est commencée depuis longtemps. On en est à l’audition des témoins.)
LE PRÉSIDENT, au témoin Simon qui se tient deboutdevant le Tribunal.
Comnaent connaisse/.- vous l’accusé ?
L’ARTlCfJ*; M
SIMON
J’avaiMt^ avoc son pèreet jo le connaissais de-
puis son enfance.
LE PRÉSIDENT
Ne l’avez-vous pas perdu de vue après le départ dé monsieur Du Hamel père pour l’Amérique?
SIMON
Non, monsieur le président. J’allais souvent faire visite à madame Du Hamel et causer avec elle de mon ami, do l’exil volontaire auquel il s’était condamné pour rétablir une fortune compromise par des spéculations mal entendues.
Madame Du Hamel vivait très-retirée?
SIMON
Oui, monsieur, depuis le départ de son mari. Elle se consacrait entièrement à l’éducation de son fils qu’elle adorait et qui avait pour elle une affeclion des plus tendres el des plus touchantes.
LE PRÉSIDENT
L’accusé faisait alors son droit à Paris? Tl était signalé parmi les étudiants les plus dissipés el les plus tapageurs. On le voit prendre part à plusieurs manifestations du quartier latin, et un procès-verbal est môme dressé contre lui à la suite d'une rixe avec un agent de police, dans la salle de rOdéon, un soir de première représentation. Vous avez eu connaissance de ce fait?
SIMON
Oui, monsieur ; madame Du Hamel s’en est môme alar- • méc. Elle était obligée de convenir que si le coeur de son fils était excellent, sa tôle était un peu vive. C’est ce qui l’a décidée à l’éloigner de Paris, où il se trouvait dans un milieu un peu trop exalté, et à demander à monsieur Du Hamel de l’appeler auprès de lui en Amérique.
LE PRÉSIDENT
Monsieur Du Hamel père y consent, son fils le rejoint à
L’AHTICLE 47
la Nouvelle-Orléans. Que savez-vous de son séjour dans cette ville ? Il ,y eut bientôt un duel ?
SIHON
Âu bout de trois années seulement, monsieur le président.
LE PRÉSIDENT
Vous avez eu autrefois des détails sur cette affaire ; veuillez les donner?
SIMON
Georges Du Hamel se trouvait sous le vestibule du Théâtre Français de la Nouvelle-Orléans, lorsqu’il fut témoin d’une altercation entre le contrôleur en chef et une jeune femme du pays,..
LE PRÉSIDENT
La demoiselle Cora, qui se porte aujourd’hui partie civile, n’est-ce pas?
SIMON
Oui, monsieur. Cette dame demandait une place de première galerie, et le contrôleur la lui refusait sous le prétexte qu’elle était notoirement connue à la Nouvelle-Orléans comme fille de couleur, et que, d’après les usages 'du pays, elle n’avait droit qu’aux loges grillées du troisième étage.
LE PRÉSIDENT
Alors, l’accusé s’indignant contre ces usages prit la défense de cette dame et scandalisa si fort par ses paroles et. son attitude un créole de la Nouvelle-Orléans que celui-ci le provoqua en duel, duel qui se termina par la mort du créole.
SIMON
HélasI le ûls de mon ami a bien pleuré cette mort, je vous assure.
GEORGES, de sa place.
Et je la pleure encore!... Mais était-ce ma faute? Mon adversaire avait perdu la tête, après un combat de plus d’un quart d’heure ; il s’est fendu sur moi et a rencontrémon épée que je tenais droit au corps.
■ L’ARÏlCi.E 47 .
LE président, on témoin.
Après C6 duel, la demoiselle Cora devint la maîtresse de l’accusé, malgré tous les obstacles que monsieur Ou Hamel père essaya d’apporter à celte liaison?
SIMON
Oui, monsieur le président, il la considérait comme dangereuse pour son fils. Les filles de couleur sont imputées, là-bas, coquettes, légères, Jalouses, vindicatives, et mon ami s’alarmait à juste titre. Malheureusement, il est mort, il y a dix-huit-mois, de là fièvre jaune, etGeorges livréà lui-môme s’est abandonné tout entier à cette fatale passion qui le con • duit ici.
LE PRÉSIDENT
Vous vous trouviez au Havre lorsqu’il est revenu d’Aihérique avec cette femme?
smoN.
J’avais accompagné madame Du Hamel qui voulait assister au débarquement de son fils et l’embrasser plus vite.
LE PRÉSIDENT
Elle le croyait seul, n’est-ce pas? Elle ignorait qu’il efit une compagne de route?
SIMON
Elle n’en a été informée que plus tard.
LE l'IlÉSIDENT.
Par vous? '
SIMON
Non, monsieur, par lui. Follement amoureux de sa maitresse, jaloux d’elle jusqu’au délire, l'événement l’a bien prouvé, il n’avait pu, le jour de son arrivée, consacrer à sa mère tout son temps. Elle s’en plaignit, l’accusa de moins l’aimer qü’aulrefuis, et alors, pour se disculper d’un tel reproche, il dit la vérité, avoua ses errenrs , et raconta sa ’ vie (iepui.s un an. J’étais présent à cél entretien; j’ai tout entendu.
" L’ ARTICLE i7 ' • “ »
■ LK PBKSIDENT.
Parlez, monsieur, parlez ; nous vous écoulons.
SIMOX,
il hous expliqua d’abord ingénument son amour. Il nous dit comment celle dont il avait pris la défense s’était faite aimable,. gracieuse, sentimentale et tendre pour le séduire. Elle s'était plu à lui faire connaître toutes les joies intimes et pures dont il était sevré depuis son départ du Havre, et a se rendre utile, nécessaire, indispensable. Puis, le jour où elle avait senti qu’elle était maltresse absolue de son cœur, elle avait entrepris de conquérir à jamais son imagination. Elle y était parvenue, et lorsqu’il avait été entièrement enivré, affolé, vaincu, elle avait repris possession d’elle-méme et avait exercé froidement son empire sur lui. La fille de couleur dédaignée, méprisée, chassée des lieux publics, avait un blanc pour esclave!
haItre delille , bas à Georges.
Il vous défend mieux que je ne le saurais faire.
s GEORGES.
Pauvre vieil ami de mon père, comme je voudrais te remercier et te serrer la main 1
SIMON, continuant.
Bientôt elle avait pris plaisir à le torturer dans son amour. Elle n’allait pas jusqu’à le tromper, croyait-il du moins, mais elle mettait, cependant, assez d’apparences contre elle pour le faire souffrir sans relâche.
GEORGES, se levant et s’adressant aux Jurés.
Ohl oui, oui, c’est bien cela!
LE PRESIDENT, au témoin.
Après avoir écouté ces tristes confidences , vous avez dû essayer do le faire renoncer à cette liaison dont il connaissait si bien les côtés fâcheux ?
SIMOI><.
Oui, monsieur... Nous avons tout tenté, et, touché surtout pat* les prières do sa mère, il nous a promis d’essayer de vaincre sa passion.
LE PRÉSIDENT
C’ost d»ns ces dispositions que vous l’avez laissé, et quelques heures après vous appreniez sa tentative de meurtre contre sa maîtresse. Qu’est-ce qui a pu se passer pendant ce temps? Que supposez- vous?
SIMON
Tout ce qu’on peut supposer, monsieur le président, lorsque se trouvent en présence un jeune homme ardent, jaloux, un peu violent, et une femme coquette, légère, sans cœur, et prèle à tout sacrifier à ses caprices.
LE PRÉSIDENT
Vous avez été attiré par le coup do pistolet dans l’appartement de Georges Du Hamel ?
SIMON
Oui, monsieur le président, comme tous les habilanls de l'hôtel.
LE PRÉSIDENT
Veuillez nous peindre la scène .
SIMON
D’un côté, une femme étendue sur le parquet -, la figure couverte de sang; de l’autre, l’accusé au milieu du salon, pâle, muet, immobile, terrifié par l’action qu’il venait de commettre.
LE PRÉSIDENT
Il tenait encore son revolver à la main?
SIMON
Oui, monsieur, et lorsque le bruit l’a rappelé à lui , lorsqu’il s’est rendu compte de ce qui venait de se passer, je l’ai entendu s’écrier : Ma mère, pardonne-moi ! Et, au même instant, il a porté le révolver à sa tempe... mais on le lui a arraché des mains avant qu’il ait pu tirer.
LE PRÉSIDENT
Une dernière question. Que pensez-vous de cette accusation de vol que la demoiselle Cora formule -contre son amant?
SIMOX.
Je pense, mbnsieur, que cette accusation n’a qu’un but : enlever à Gréorges Do Hatnel les chances qu’il pourrait avoir, d’exciter l’inlérôt du jury et de la cour, et tirer de lui une vengeance complète. J’ai fait la partie large aux défauts du fils de mon ami, mais Jamais je ne le croirai capable d’une bassesse. Descendre à voler une femme pour laquelle il se ^ serait ruiné avec joie, qui pourra le croire? L’en accuser, c’est de la démence ! .
LE PRÉSIDENT
C’est bien, monsieur, vous pouvez prendre place dans l’auditoire. Qu’on appelle un autre témoin : [Simon se place au banc des témoins à gauche.)