‹ L'article 47: drame en cinq actes et six tableauxChapitre 17 sur 56 · LE DOCTEUR PAUL COMBES, VICTOR MAZILÏER · texte numérisé non relu

LE DOCTEUR PAUL COMBES, VICTOR MAZILÏER

PAUL COMBES, retenant du fond avec Mazilier, lui désignant un fauteuil et Rasseyant lui-^mêmê devant son bureau*

Asseyez- vous-ià , et dites-moi ce que vous éprouvez, malade imaginaire. Toujours ces diables de nerfs, sans doutet

MAZILIER

Toujours, docteur.

PAUL COMBES

Et àvez-vous suivi mon dernier traitement?

Mais vous m'avez dit de ne rien faire.

PAUL GOMBBS.

Eh bien! vous o^avez rien fait? (Voyant que Mazilier ne répond pas.) Je devine ; vous avez fait quelque chose? Entêté qui ne veut pas comprendre que les maladies de nerfs ne se traitent pas avec des remèdes, mais par t'bygiène, Thygiène seul. {Allant à la cheminée.) Allons, je ne veux pas vous ac^sabler plus longtemps, client pro-

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digue ; ^^^us me revenez , je vais tuer le veau gras pour vous... Et d'abord, avant de vous indiquer le genre de yie que vous devez suivre , dites-moi celui que vous suivez. Ht»t-ce que vous demeurez tout à fait à Pans, maintenant?

MAZILIER

Oui, docteur; j'ai quitté le Havre depuis tantôt huit ans. Â la suite d'un procès en cour d^assises où j'ai été cité comme témoin, mon père qui trouvait son nom désagréablement mêlé à cette affaire , a voulu me tenir la dragée haute, très-haute... et ma foi, je suis venu me User ici.

PAUL COMBES

Et de quelle façon passez-vous votre temps?

MAZILIER

Je me lève entre giidi et une heure.

PAUL COMBES

G'eil UQ peu tôt.

MAziLiEB, naïvement.

Il faut bien déjeuner.,. Ensuite je fais quelques visites»

PAtTL GOMBES.

Dans le monde?

MAZIUSB*

Pas précisément... Je me rends aux Champs-Ëljsées... ou au Bois.

PAUL COMBES

A pied?

MABIL1ER«

Non, en voiture.

PAUL COMBES

Ëicelient exercice.

MAZILIEB,

Je prends l'absinthe à Tortoni, je dîne au Cercle et je me rends ches^Gora, ou phitôt chez madame De Ohamps.

PAUlt^ COMBES.

Qu'est-ce que c'est que cette dame?

MAIILUn.

Vouft ne le savec pts, vous, un de nos médecios les plus en renom ; vous qui connaissez tout Paris.

PAUL COMBES

Madame De Champs m*écfaappe.

VAZILlBft*

fih bien! doetoar, c'est une femme que j*ai inTontée.

PAUL COMBES

.Yoyez-vous cela.

MAIIUU.

Son petit faotel de l'avenue de Nouilly, est'aujoard'hfii» grâce à moi, aussi connu que le jockey, le Sporting ou le Bébé.

PàJOL COMBES.

On y joue? /

MAZILIEB.

Toi^tee les nuito^ m^a de la façon la-plus coqirtoise, entre gens du monde qui se c$mnaissent.

PAUL GOMBMS.

Il y a cependant des femmes?

MAZILIEE.

Fas une seule, & ^exception, bien entendu, de la mal* tresse de la maison ; mais elle ne joue jamais. Ah I vous ne connaissez pas rfaôtel en question. Il faudra que je vous y conduise.

PAUL COMBES

Grand merci. (Il regagne «# ptoce.)

MAZILISB.

Voua avez tort, vous y rencontreriez plusieurs de vos clients, De Mézin, De Rives... .

PAUL COMBES

Ah I De Rivesl Je croyais qu'il jouait à son corde.

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MAziuER , $€ levant.

Il n'y joue plus ; la maison de madame De Champs est plus commode, plus discrète. On n'y reçoit pas d'admonestation du président, parce que la partie a été trop forte ; on n'est pas jugé sévèrement par ces vieilles gens qui n'ont plus de passions et qui blâment ceux qoi en ont ; on n'est pas exposé à ce que lés journaux parlent de vous et supputent vos gains : si l'on perd une somme importante, qu'on ne peut pas payer dans les vingt-quatre heures, on ne court pas les risques de l'affichage; on s'arrange entre amis, en famille, loin des curieux, entre gens qui se comprennent "^t qui se soutiennent mutuellement parce qu'ils ont les mêmes vices,

FAVL COMBES.

Mais une maison comme celle dont vous parlez, court des risques... La police peut y faire une descente!

MAZIUER.

Pas le moins du monde. Ce n'est pas un établissement public, car on y est admis très-difficilement. Puis, ce qui est le grand point, le point essentiel, ce qui fait de cette maison une maison unique dans son genre, c'est qu'il n'y existe aucune espèce de cagnotte. Madame De Champs ne tire aucun profit de l'hospitalité qu'elle offre à ses amis et de l'autorisation qu'elle leur donne de s'amuser comme ils l'entendent; chez elle, les joueurs ne sont frappés d'aucune redevance,

PAUL COMBBS.

Alors, comment peut-elle subvenir à ses dépenses , con^ment vit-elle?

MAZILIËA.

Ses commensaux habituels, tous gens du monde, l'indemnisent d'une façon détournée et délicate de ses dépenses. Elle possède de telles sources de revenu, qu'après avoir suffi à l'entretien d'une maison admirablement montée, elle a pu, en huit ans, mettre de côté trois ou quatre cent mille francs.

' - PAUL COMBES

£t c'est vous qui avez, suivant votre pittoresque expref^sion, inventé cette femme->là.

MAziuBR, an milieu.

Oui, par amour de Fart... ou plutôt par amour de moi. Lorsque j'ai rencontré madame De Champs, j'avais beaucoup joué, beaucoup perdu, et acquis une expérience qui devait me servir le reste de ma vie. Dans un cercle, on ne fait pas ce qu'on veut» on est entouré de gros joueurs qui dirigent ïa partie; par amour-propre on se laisse entraîner à les suivre et on pend. Chez Cora, au contraire, je règle mon jeu à ma fantaisie, j'étudie mes partenaires, je connais leur côté feible, je sais quels sont les coups quMl faut tenir et ceux qu'il est prudent d'éviter. On apprend à jouer, cher monsieur, comme on apprend toutes choses, et pour qui sait tirer parti des leçons qu'il a reçues, la mauvaise fortune n'entre plus en ligne de compte dans les pertes d'un joueur expérimenté que pour un tiers ou un quart... Tel a été nK)n plan. J'ai fait la fortune de Cora, en lui donnant une idée, elle a fait la mienne en mettant cette idée en pratique. Nos intérêts sont étroitement unis, sans qu'il existe entre nous la moindre association, et sans que ma délicatesse ait à en souffrir.

PAUL COMBES

Mais vous êtes son amapt?

MAZILIEB.

Personne n'est l'amant de Cora. C'est un bon camarade pour ûOtts tous, un ami, voilà tout.

PAUL GOMBBS.

Elle est donc vieille ou laide?

MAZILIER

Elle n'a pas trente ans et elle a été splendide.

PAUL COMBES

Elle a été, dites-vous^ et elle n'a pas trente ans? Pourquoi ce passé?

laZILIER.

Parce qu'il y a huit aitô, elle a reçu dans la partie infé->

rieure du visage une balle de pistolet qui Ta uo p«u cbangée. Comprenez-vous?

PAUL COMBES

Parfaitement.

MAZILtÉR.

Du reste, un voile de dentelle, barmonieusemeut ajusté avec la grâce créole, autour de sa tôle, cache à ravir sa pç-^ tile imperfection, et personne ne s'endoutemit, si elle n'a-^ vait soin d'en parler à chaque instabt, pour éloigner d*elle les amoureux.

PAUL COMBES

Mais c'est un type que cette femme-là.

llAZltlEa.

Vous l'avea dit* Un type très-curieus, que vous devriei étudier.

PAtTt €OMBBâ;

Bast! Elle nW pas malade.

MAZILIER

£h! eh t On ne sait pas. Je lui trouve parfois dans les yeux quelque chose d'égaré.

{On entend frapper à la porte du fond.)

PAULGOIIBES.

Bon ! Voilà qui me rappelle que nion temps est compté, et que je n'ai pas le droit de m'éterniser avec vous, tout intéressant que vous soyez. (// oà du fond. Un domesiïqtAe qui paraît lui dit deux mots. Au domestique) C'est bien, dites à monsieur De Rivés qu'il peut monter dans cinq' minutes.

f&AziLm^, pendant que le domestique se retire» Monter I De Rives demeure donc dans la mai$p(i t

PAUL COMBES

Juste au-dessous de mol. {Rejoignant MaHlier.) Ainsi pour nous résumer, votre genre de vie est déplorable. Jt»

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vous ordonne de vous lever de bonne heure, de prendre de l'exercice, et de ne plus jouer.

MAZIUER.

Ne plus jouer. Mais je n^en ai pas les moyens. Je ne suis pas encore d'âge à ne rien feire ; il faut que je travaille.

Vous appelez le jeu un. travail?

màzilieb.

En doutez- vous ? Quoi ! s'asseoir tous les jours pendant siï ou sept heures à la même table, devant les mêmes lampes, les mêmes abat>jour et les mômes visites, placer des cartes à droite, à gauche et devant soi, n'entendre murmurer que des mots comme ceux-ci : « J'en donne, j'abats, je me tiens à c)nq,j*ai huit,j'ai neuf^'ai baccarat.. # 9 les murmurer de temps en temps soi-même comme diversion ; n'oser se lever lorsqu'oa a des agacements dans les jambes, de peur de cbapger la veine qui vous est favorable ou de perdre sa main ; avoir sommeil et do pouvoir dormir, mal à fa tête et rester fermé à son poste ; recommencer le lendemain ce qu'on a fait la veille, sans relâche, sans prendre un jour de congé, sans avoir de vacances. Âh 1 si vous n'appelez pas cela travailler, alors je ne m'y connais plus.

PAUL COMBES, se levant.

Eh bien \ si vous voulez continuer à travailler de la sorte, ne venez plus me voir, c'est inutile. {Il sonne.)

MAZILIER

Mais docteur.

PAUL dOMBES.

. J'ai dit. (Au domestique gui poratlO Faites entrer inpnsieur De Rives.

MAIIUER.

Quoi I Vous ne me faites aucune ordonnance, vous ne me donnez rien à prendre?...

P4UL COUSES.

Rien, absolument rien, que de l'air et de l^exércice.

Maïs je sais perdu, alors.

PAUL COMBES

Cela vous regarde.

{De Rives entre.)

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