SCENE X
LAURExYT, VERDIER.
VERDIER
C'est toi, Laurent? Ton maître est-iî parti?
VILLE DE BRUXELLES - STAD BRUSSEL Archives - Archief
MAGASIN THEATRAL
LAURENT
Oui, monsieur.
VERDIKR.
Ah! je le remercierai à son retour.
Laurent, à lui-même.
Et dire que je serai toujours domestique!
VERDIER
N'oublions pas qu'à midi je suis attendu chez le notaire, oui, pour signer l'acte d'acceptation... Pardieu, je n'y manquerai pas!... Laurent, tu me selleras un cheval.
LAURENT
Seller un cheval !
Eh bien! n'est-ce pas toi que cela regarde ?
LAURENT
Oui, seller des chevaux, atteler des cabriolets, quand je devrais, moi, rouler en carrosse!
VERDIER
Bah!
LAURENT
Dedans, monsieur!... dedans!...
VERDIER
Comment cela?... ,
LAURENT
Figurez-vous, monsieur, que, moi qui vous parle, j'ai eu douze cents livres de rentes et un jardin.
VERDIER
En vérité ?
LAURENT
Feu mon oncle Soupot, un brave homme, avait épousé une fille Trinquart, qu'était pour lors ma tante... bon !... Le ménage Soupot n'avait pas de géniture... bon!... alors, feu mon oncle Soupot, un brave homme, voyant qu'il n'avait pas d'enfans, et désespérant d'en avoir, vu son âge avancé, me fit donation pour toute ma vie, par devant notaire, d'une rente de douze cents francs et d'un jardin.
VERDIER
Oh! oh!... (A part.) Ah çà ! mais cette histoire ressemble à la mienne.
LAURENT
Pour lors, je peux dire que je fus très-heureux !.. . Je n'avais rien à faire, je péchais des goujons à la ligne toutela journée... je dressais des caniches à se tenir debout avec un chapeau sur le coin de l'oreille et une pipe à la bouche, parce qu'enfin il faut qu'un homme s'occupe!... et puis je faisais du bien dans mon département!... je détruisais les hannetons, monsieur ! .. . j 'écrasais les chenilles, monsieur!... je faisais la guerre aux taupes, monsieur!... et une infinité de bienfaits... qu'on me bénissait à deux lieues à la ronde, monsieur!... Ce bonheur-là dura vingt-sept mois!... mais voilà que tout-à-coup la femme de mon oncle Soupot.. . Oh! c'est une infamie!
VERDIER
Quoi donc?
LAURENT
Certainement, je ne veux pas cancanner sur le
compte de ma tante; mais il rôdait toujours un tas de garçons autour d'elle.
VERDIER
Ah!
LAURENT
Et, bien sûr, ce n'est pas mon oncle Soupot qui aurait commis une pareille indélicatesse!
Air : Puisqu'il le faut, j'obéis, frl-re. (Renaudin.)
Il était d'un' proLité rare, Il était goutteux et perclus ; Il jouissait d'un gros catarrhe, Et d'un grand nombre de vertus ; Il était bon, franc, charitable, Mais fort peu taillé pour l'amour...
Jugez donc s'il était capable De me jouer un pareil tour.
VERDIER
Quel tour ?
LAURENT
Pauvre vieux!... il était trop brave pour ça!...
VERDIER
Je ne comprends pas !...
LAURENT
Vous ne comprenez pas comment je fus ruiné ?
VERDIER
Non.
LAURENT
A cause de ce gredin d'article.
VERDIER
Quel article?
LAURENT
Du Code civil!
VERDIER
Bah!...
LAURENT
On ne me paya plus ma rente, je fus mis à la porte de mon jardin !... Et ils appellent ça le Code civil? Quelle amère ironie!... Mais j'ai plaidé.
VERDIER
Et tu as gagné?
LAURENT
J'ai perdu!... toujours à cause de ce gueux d'article.
VERDIER
Encore une fois, quel article ?
LAURENT
Comment?... je ne vous ai pas dit?... C'est l'article 960!... un voleur, un gueux, un intrigant, qui n'a que trois lignes, et qui m'a escroqué douze cents francs de rentes et un jardin.
VERDIER
Qu'est-ce qu'il dit donc cet article?
LAURENT
Des bêtises comme tous les autres !... Il dit que les donations sont révocables par survenance d'héritiers en ligne directe.
VERDIER
Ah!... ah!... Et tu es sûr?... bien sûr?...
LAURENT
Il me coûte assez cher, le gredin!... Je le porte
toujours sur moi... Tenez, écoutez ça : [Il a tire un Code de sa poche et lit.) « Toutes donations » entre vifs faites par personnes qui n'avaient » point d'enfans ou deseendans actuellement vi- » vans dans le temps de la donation... » {Parle.) Tous comprenez?
VERDIER
Très-bien!... Continue...
LAURENT, lisant.
« Demeureront révoquées de plein droit par la
» survenance d'un enfant légitime du donateur. »
{Parlé.) Hein? Qu'est-ce que vous dites de ça?
verdier, se promenant avec agitation.
Diable! diable! diable!
LAURENT, le poursuivant, son Code àla main. Ça peut-il être un brave homme qui a écrit cet article-là ?
verdier, à lui-même.
Sarpebleu!... attention!...
LAURENT, le suivant.
N'est-ce pas une horreur?
verdier, à lui-même, et marchant.
Ah ! M. Edouard !... Ah! Mme Chaubert!...
LAURENT, le suivant.
Ce qui est donné est donné : voilà mon opinion à moi!
VERDIER, à lui-même.
Il faut empêcher... Mais comment?... D'abord, rappelons le mari!... c'est fort ridicule de s'éloigner quand on a soixante ans, urue femme jeune et un petit cousin.
Il se place àla table à gauche de l'acteur, et écrit. LAURENT.
Une supposition, monsieur '....Vous me donnez cent sous... c'est votre idée.
verdier, écrivant.
En recevant ce billet, il reviendra, j'ensuis sûr.
LAURENT, à part.
Qu'est-ce qu'il écrit là?... (Haut.) Une supposition donc, monsieur!... vous me donnez cent sous... c'est votre idée...
verdier, se levant après avoir cacheté son billet.
Oui, Laurent, oui, les voilà.
Il lui donne cent sous.
LAURENT
Ah! vraiment?... c'est pour moi?...
VERDIER
Sans doute.
LAURENT
Ah! bon!... mais ne vous mariez pas, hein?... pas de bêtises! ...
verdier.
Sois tranquille, et écoute bien : Ce cheval que je t'ai dit de seller, tu vas monter dessus...
LAURENT
Moi?
Tout de suite!... Tu courras, bride abattue, sur la route de Dourdan, tu t'arrêteras chez le père Madou, Chaubert y est peut-être encore...
LAURENT
Oh! c'est probable!... quand il s'agit d'examiner des melons...
VERDIER
Tu lui remettras ce billet; c'est très-pressé.
LAURENT
Ah! c'est pressé!...
VERDIER
Oui, mon ami, va, cours, dépêche-toi, je t'en prie.
LAURENT
J'y vais, monsieur, j'y vais... mais convenez que ma tante Soupot et l'article 960...
VERDIER
C'est bon, c'est bon!... Va donc, Laurent; il n'y a pas une minute à flerdre.
LAURENT
Gredin de 960 !... je me souviendrai de ce numéro-là.
Il replace violemment son Code dans sa poclie, et sort par
Le fond.
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