L'artiste et la société
Conférence faite par M. Etigène Rottart an Salon de la Libre Esthétique le 7 mars iço2.
Mesdames, Messieurs,
En voulant vous parler de l'artiste et de la société, je n'apporte pas la prétention d'éludier en une heure de causerie ce que fut la situation de l'arliste aux différents âges de l'humanité, mais j'ai seulement le désir, à une époque où l'on semble très préoccupé de sociologie, d'exprimer devant vous quelques réflexions, des rapports de citoyens entre eux et d'art social.
De savants élèves de l'Ecole Normale, très instruits et qui ont exactement appris par leurs maîtres que Raphaël et Rembrandt furent de grands artistes, ont écrit de très gros livres pour définir l'Art; critiques et par là même impuissants, ces patients érudils ont beaucoup parlé et écrit sur l'art ; mais quoique étudiant de près les œuvres les plus belles, ils n'en ont jamais senti l'émotion.
ils ne savent pourquoi Verlaine, Mallarmé ou Villiers de l'Isle- Adam « furent « admirables, ni pourquoi Bonnat, Détaille ou Benjamin Constant sont plus que médiocres dans leur superbe gloire officielle, alors que Delacroix et Ingres furent grands. — Nous, ignorants, plus simplement et plus rapidement nous disons qu'il nous semble que l'Art est le reflet d'impressions de vie et de nature donné par le cerveau des hommes, impressions qui se forment et se déforment, s'amplifient et varient selon le tempérament de chacun, d'où toute la variété et la joie de l'Art, — et que c'est aussi un puissant moyen d'union entre les hommes, qui par lui se retrouvent à travers les siècles aux mêmes oasis de joie et aux mêmes angles de détresse ; — c'est une ressource et une consolation.
Nous accordons à l'Art une puissarte action, nous le considérons comme faisant naître des points d'union entre les hommes et comme étendant le domaine de la compréhension que l'on peut avoir les uns des autres, comme faisant découvrir des lieux où l'on se retrouve plus frères ; nous savons aussi qu'il fait jaillir des lueurs où se ravive l'âme des déshérités, qu'il fait réfléchir les heureux sur les autres et qu'il permet à des malheureux de se distraire des misères quotidiennes; il ouvre des portes sur d'autres lumières, il peut même dans une certaine mesure aider la société à se corriger de son égoïsme, il peut aider certains hommes à pousser d'autres hommes vers le mieux.
L'Art est né avec l'humanité, avec le besoin de se faire beau, de plaire et d'exprimer ; depuis les premiers efforts des hommes qui l'ont vite conduit à sa splendeur dans une humanité consciente, il n'a pas progressé et il ne peut progresser.
Pourtant nous ne pouvons pas rejeter facilement toute idée de progrès pour l'homme ; des génies comme Pascal, Leibnitz et
Bacon ont dit que l'on devrait considérer l'humanité comme un seul homme, qui vivrait toujours et apprendrait continuellement; un homme qui apprend progresse jusqu'^ la mort, l'humanité en effet semble progresser par les faits accumulés, elle bâtit patiemment, péniblement de hauts et admirables monuments de science, parfois elle veut monter au faite des édifices comme pour s'enivrer orgueilleusement des degrés gagnés; mais alors de lourds pans s'écroulent — et elle se remet sagement, laborieusement à l'œuvre. — En examinant sa nation et son histoire, il semble bien à chaque homme qu'il y a progrès, en examinant l'ensemble du monde, cela lui semble plus douteux, car en dehors des cas particuliers rencontrés chaque jour, qui montre que la brutalité triomphe encore souvent et que l'horrible pouvoir de l'argent étouffe la raison et le talent ; nous avons vu même sur la grande scène du monde les nations civilisées lassées de carnage se réunir à La Haye avec la bonne intention de rendre la guerre très difficile, et sitôt après, comme pour ricaner de la comédie à laquelle il venait de se prêter, un peuple riche et puissant se jeter sur un peuple faible et essayer de l'anéantir. — Honte plus grande encore pour l'humanité, nous avons vu tous les peuples qui ont la prétention d'être civilisés se réunir pour aller brutaliser et lui prendre ses richesses jusque dans sa ville sainte, un autre peuple plus civilisé qu'eux, si l'on entend le mot civilisé au sens où le comprennent les partis politiques dits avancés; et tout cela simplement parce que ce peuple ne comprend pas la civilisation sous la même forme que les autres.
Ne voyez-vous pas là avec nous un manque de compréhension aussi grand que put l'être celui des anciens martyrisant les chrétiens nouveaux, ou celui des chrétiens ordonnant la Saint-Bar- Ihélemy; et pourtant plus que jamais l'Europe se réclame de
justice et de liberté. — Certainement de tels faits considérables et qui remuent l'humanité, gêneront pour croire au progrès les esprits indépendants libérés de parti-pris; cependant nous devons y croire à ce progrès, sans cela nous ne nous donnerions plus la peine de vivre et surtout nous n'aurions pas fait par ce joli jour de mars, vous, quelques pas pour aimablement venir m'écouter, et nous un long voyage pour venir parler devant vous; nous devons y croire à ce nouveau dogme, dernier refuge de notre époque sceptique, nous devons y croire passionnément comme nos pères ont cru à un Christ sauveur et comme certains d'entre nous croient à Dieu.
Mais en art, nous ne pouvons croire au progrès'; là il ne peut exister parce que les faits et les efforts accumulés ne sont rien et que l'expression seule est puissante ; un artiste ne peut classer une statuette égyptienne, une figure de Tanagra, un bronze de Donatello, ou une terre cuite de Houdon et malgré l'opinion du Journaliste à la mode, nous ne trouvons pas plus beaux les nus enchanteurs de W. Rodin, que tels corps d'heureuse harmonie entrevus par nous au Musée de Naples, mais nous admirons et aimons les Égyptiens, les Grecs, Michel-Ange, Houdon, Constantin Meunier et Rodin.
L'expression, la sensibilité sont personnelles, à peine si elles se modifient dans l'ambiance et un Prud'hon reste gracieux et avenant au milieu de la froide époque impériale.
Nous préférons au mal de tête savant qui nous courbe en sortant de Bayreuth, l'impression heureuse qui nous envahit après avoir goûté une fervente prière de Bach, un pâle sanglot de Schumann, la tragique mélancolie de Chopin ou l'infinie et tendre volupté de M. Claude Debussy. — Nous préférons certes à l'art impeccable et sûr des parnassiens, la tendre douceur de Ver-
laine, l'inquiet appel de Rimbaud, un cri de joie de GritTin ou la plainte émue de M. Francis Jammes.
Mais le véritable artiste qui a des dons et qui peut répandre de tels accents, n'a pas le droit de se développer dans son art comme le menuisier ou le ferblantier; il peut s'exercer, mais il doit savoir et ne pas oublier qu'il n'a pas un métier, mais un art.
Vinci était ingénieur; il peignait, écrivait ou jouait de son luth, lorsque quelque chose l'y poussait, « lorsqu'il avait besoin de dire quelque chose à quelqu'un ».
Boileau, qui pourtant ne fut guère plus que le Sarcey de son temps, a cependant entièrement raison de dire qu'on naît artiste, mais qu'on ne le devient pas; nous avons vu des artistes-nés devenir médiocres sous l'éloge, mais jamais un homme dénué de sens poétique n'arrivera à nous faire vibrer d'émotion.
De même que les hommes qui ne savent pas découvrir de motifs de beauté à la vie journalière et qui ont besoin d'aller en Italie, pour voir qu'un monument est beau, ou aux Indes, pour découvrir qu'un arbre est merveilleux, ne comprendront jamais les vraies joies que donnent l'œil, pas plus que ces adolescents qui ne savent pas d'eux-mêmes distinguer la grâce des mouvements de ceux qui les entourent, ou les changements de lumière au long du jour, ne sauront, malgré toutes les leçons de leurs maîtres, profiter des plus douces et naturelles harmonies.
Mesdames, Messieurs,
Il nous semble, que peut-être même avant d'avoir tout à fait passé à l'humanité, l'animal qui devait dans le temi)s devenir l'homme, avant même que sa conscience ne se fût éveillée, et que
la parole ne vînt en éclairer la valeur, eut un commencement d'art. Un art qui est resté le plus instinctif, et dont, quoiqu'il faille souvent aujourd'hui, pour le pratiquer dans toute sa beauté et ses détails, de longues éludes — la plus grande partie de l'humanité sait goûter naturellement le charme presque sans éducation spéciale: le chant, adoucit le premier âge des hommes comme il charme aujourd'hui la foule des oiseaux. Le chanteur était un être quelconque comme les autres, son chant n'était qu'un accessoire, une manière peut-être d'exciter son courage, de célébrer sa joie ou d'annoncer son rut; s'il avait un don véritable, on l'écoutait plus volontiers et plus silencieusement, mais il n'était pas considéré plus qu'un autre à la tribu, un peu moins que le chasseur au coup d'œil sûr, ou que celui qui savait bien dépecer les lourdes pièces de gibier et les dorer au feu de repos, le soir ; — il n'était pas exceptionnel, non plus, le jeune guerrier à la main souple qui savait dessiner sur la toile de la tente les faits de gloire de sa famille, — ni celui qui pouvait donner une forme plus heureuse à la lampe de terre, ni celui qui dégrossissait la bûche pour en faire le Dieu du foyer.
L'Art le plus ancien que nous connaissions un peu, sinon dans tous ses détails, du moins dans son émotion, sa grâce et ses puissants sentiments, est l'art égyptien, dont vous avez vu d'admirables exemples près de vous ici-même, au Louvre et au Vatican.
Dans ce vieux monde théocratique, les rois seuls et quelquefois les grands prêtres existaient comme individus. Le reste n'était qu'une foule enfoncée dans des traditions immuables. Les artistes d'alors n'étaient que de simples ouvriers cupiant plus ou moins adroitement des modèles, formés par un long travail durant des générations. — Pourtant ces artistes obscurs, ces fidèles et doux
travailleurs étaient heureux de l'art pour lequel ils vivaient, et ils nous émeuvent plus qu'aucun.
Si, peu soucieux des itinéraires tracés d'avance, vous traversez la France par le centre, vous serez étonné en descendant à Bourges de trouver soudain, après avoir erré longuement dans les pelites rues sombres de cette pauvre ville, à peine dégagée des maisons qui l'enserrent, l'admirable cathédmle. Vezelay vous surprendra et si vous suivez les pentes de ChûleauChinon, entre les hauts arbres du Morvan, vous serez heureux de voir s'élever la flèche d'Autun, qui domine la vieille cité éduenne, assise au flanc du coteau de Mont jeu, où souveraine, elle reçoit les rêves enchanteurs montés des vallées, et après Moulins sableux, cette ennuyeuse capitale du Bourbonnais, la douce verdure qui l'entoure vous fera mieux encore comprendre la beauté de Souvigny. — Apn'^s ces paysages qui auraient enchanté le tendre Corot, lui qui ne peignit qu'une sèche cathédrale de Chartres — en s'approchant, lorsqu'il n'y a plus assez de place pour s'extasier sur les belles formes extérieures, on retrouve fous les votâtes, mille preuves de foi des ouvriers de jadis, et aux portails on admire des sculptures d'une vie encore intense qui ravirent des siècles. Ces œuvres, qui restent la gloire de notre terre de France, furent l'œuvre de croyants anonymes, d'hommes simples et heureux, qui sous cette forme voulurent faire leur longue prière.
Dites-moi — que nous importe le nom d'un homme, si en face de l'œuvre qu'il a laissée, toute sa pensée nous pénètre et nous remue?
Comme il est loin de nous, cet artiste modeste, qui porte toute sa joie en lui et qui n'a d'autre passion que de s'exprimer ; on le voit marchant posément dans le chemin, par un beau jour de repos, l'esprit plein et enchanté de son œuvre de demain; — combien il est différent de l'artiste produit par notre société
moderne, — de l'artiste tel que le montre M. de Concourt, en son
Journal.
Autrefois à des époques fortes on procréait l'œuvre d'art pour plaire à l'être essentiel, au guerrier défenseur, qui rentrant las des combats voulait trouver au foyer une impression heureuse ;
— aujourd'hui l'art est infiniment répandu, il s'étale partout et tend à dominer. L'artiste, du comédien au peintre, est couvert d'honneur et d'argent, aucun homme ayant un peu de talent ne consentirait à travailler comme les Egyptiens ou comme les ouvriers des cathédrales. — On voit par exemple M""« Sarah Bernhardt, dont l'art est admirable, aimer mieux jouer du Sardou que du Shakespeare, du Racine ou du Hugo, parce que le fabricant habile et médiocre qu'est M. Sardou lui fait, sans souci d'ensemble ou d'harmonie, un rôle dans lequel, constamment en scène, elle croit mieux faire voir ses dons de comédienne ; — on voit aussi M. Antoine, qui intéressa autrefois le public avec des œuvres d'Ibsen, de Curel ou Maeterlinck, aujourd'hui pour avoir réclame et argent en être réduit à faire jouer à son excellente troupe du Richepin ou pire encore.
Notre époque nerveuse, rapide et inquiète a perdu la foi religieuse, et l'avènement de la douce et vraie fraternité pas plus que celui de la liberté ne semble voisin, chacun a le désir de dominer son frère — ce sont des instincts sauvages ditliciles à détruire — et l'artiste encensé qui a pris tous les besoins de son entourage, ne produit plus pour fa joie, sa satisfaction personnelle, ni pour dire son émoi à son frère qui verra son œuvre demain et l'aimera si elle est sincère; ni pour transmettre sa pensée aux âges futurs
— mais il est devenu pratique, il prend un métier, il veut réussir, avoir gloire, honneur et argent; — et avec un peu de don et de l'adresse il peut arriver à tout.
Nous n'avons pas en France de corps de métier où l'on soit plus facilement décoré qu'on ne l'est parmi les hommes de lettres, si ce n'est parmi les peintres. Il y a quelques années après la furie métallurgique, — après que M. de Lesspps eut fait son canal et M. Eififel sa tour, l'entrepreneur, le bonnetier ou le notaire demandaient un ingénieur — pour lui donner en mariage leur laide mais riche héritière, — mais aujourd'hui ils sont démodés, on préfère le peintre, le sculpteur, l'architecte ou l'homme de lettres.
Nos journaux sont pleins des faits et gestes de ces Messieurs ; on connaît le tissu rare dont sont fabriqués les caleçons de rêves de >I. Paul Bourget, les riches tentures à bon marché dont s'orne le confortable hôtel de M. Zola et les charmes de l'atelier de Carolus Durand. Les journalistes encensent journellement ces artistes dont le plus grand intérêt est qu'on parle d'eux; ils arrivent à posséder une extrême confiance en eux, leur personnahté en quelque sorte s'hypertrophie, ils se croient le droit de tout juger mieux que quiconque. Ainsi, qu'une campagne s'organise à propos de viandes malsaines données aux troupes, la presse ne se renseignera pas près des professeurs Samson ou Nocard, mais on verra comment M. Anatole France en quatre pages d'interview exprimera son élégante et forte pensée sur les moyens possibles, et en dix pages M. Zola indiquera les modes de répréhension nécessaires et communiquera les noms des sous-officiers à punir. Si on joue les Avariés, à peine l'avis de l'admirable Fournier semblera-t-il au public plus intéressant que les réilexions d'un vague homme de lettres, et si on abreuve Paris d'eau infecte on saura pourquoi c'est déplorable par Coquelin ou Catulle .Mondes, mais on ne demandera rien au professeur Debove ou à Gabriel Pouchet.
Par trop de considération on a affolé Tartiste; devenu célèbre,
il est plus important que n'importe quel citoyen. Aussi, dès ses débuts, il s'étonne qu'on ne voie pas en lui un être d'exception ; — pour des raisons que nous verrons tout à l'heure, depuis la Révolution, l'artiste, en France, s'est séparé de la société, après avoir été méprisé par elle un temps ; il est arrivé à la dominer, il s'étonne qu'on le laisse encore comme les autres aux prises avec la vie matérielle; il s'indigne de devoir être militaire comme les autres citoyens. Selon lui, les intérêts de l'humanité s'opposent à ce q.i'on le traite ainsi ; qu'un ouvrier tourneur, qu'un lamineur^ qu'un tisserand, qu'un toupillcar s'en aillent trois ans dans les casernes, cela n'inquiète et n'indigne personne, mais pour l'artiste un an est encore trop, au milieu des autres, sur les rangs, il est malheureux, il souffre. Vous avez probablement lu un livre écrit avec talent par M. Louis Lamarque, intitulé : Un an de caserne, qui montre fort bien cet état d'esprit. Lorsqu'il s'en va du régiment, il écrit : « Quand il fit jour, je vis distinctement les êtres avec lesquels j'avais passé toute mon année. Ils portaient des vêlements civils, alors ils étaient tout à fait eux. C'étaient des hommes sales et répandant une mauvaise odeur ; ils n'étaient pas élégants ; ils étaient très brutes ; ils ignoraient complètement la logique et n'avaient jamais cultivé leur raison ; ils n'avaient que des instincts et, en général, des mauvais. Je les voyais sous un aspect peu attirant, dans leur extérieur, ils me répugnaient assez, mais je connaissais leur intérieur et je savais qu'il n'était pas plus agréable ; depuis dix mois, en effet, toute cette canaille s'était plu à me montrer ce qu'elle avait de pire en elle; ils s'en allaient, j'éiais enchanté de ne plus devoir rencontrer jamais ces vilaines faces d'humanité. »
J'ose espérer, je souhaite, Messieurs, que comme moi, celte citation vous indigne. Voilà un jeune homme de vingt ans, qui,
écrivain de talent, se réclame du clair naturisme de MM. Henri Van de Putte et Saint-Georges de Bouliélier et qui prétend savourer les choses immédiates, simples et naturelles : or, détestable produit de l'éducation bourgeoise du lycée, il nous donne une triste opinion de son caractère d'homme, dès la première fois qu'il se trouve en contact avec les hommes pris bonnement au naturel dans un milieu simple où les conditions sociales ne comptent plus guère puisqu'on a le même vêtement, et qu'on couche côte à côte dans la même chambre et que tous sont courbés sous les mêmes règlements brutaux. Li, au milieu de ses compagnons d'infortune, il ne cherche à rien comprendre, il ne se doute pas que sous toute apparence il y a un homme, une âme et par suite un intérêt, — non, il voit seulement que c'étaient des hommes sales et répandant une mauvaise odeur et qu'ils n'étaient pas élégants,— qu'ils étaient très brutes, qu'ils n'avaient jamais cultivé leur raison; — pas un mot de tendresse ou de pitié pour ses frères qui diffèrent un peu de lui.
Cette citation de M. Lamarque, que nous prenons comme type de l'artiste dans une situation importante de la vie, est pour vous faire comprendre à quel point l'artiste se place à part dans la société et comme il se sent au-dessus de ses frères.
Quoique ignorant de la vie active, vous le verrez demain s'éiiger en jugj non plus des événements historiques, mais des événements les plus récents; il jugera plus haut que les magistrats qui ont vieilli dans le métier, en un quart d'heure il s'assimilera tout ce qui est nécessaire, mais incapable par nature de culture scientifique, il voudra juger avec son tempérament plutôt qu'avec des faits et des lois ; — il deviendra aussi bien expert en pierres précieuses qu'en écriture et il convaincra une masse de pauvres esprits désireux en le suivant de se donner un brevet d'intellectualité.
Mesdames, Messieurs,
Avant de vous dire le mode selon lequel se développe un artiste dans notre société moderne, je voudrais en quelques mots vous expliquer comment sa situation si particulière aujourd'hui s'est formée.
Avant notre Révolution française les artistes avaient des facilités matérielles pour produire et un public atfmé pour les suivre et les comprendre. Les souverains et les princes qui les entouraient ayant subi une longue et forte culture, appréciaient les arts; on sait par exemple, lors de la belle éclosion florentine, ce que furent les Médicis pour les artistes. Laurent aima Michel- Ange comme son frère ; à sa suite toute la population vénéra le grand artiste ; — François T'" de France fut avant tout heureux de ramener de Milan le graid Vinci ; on sait la place que tint Velasquez à la cour de Philippe IV; Louis XIV comprit la valeur de Racine et de Molière ; la société du xviii® siècle est fière de Watteau et de Chardin ; par quel étrange contraste le xix^ siècle finissant aura-t-il acclamé et conduit en pleine gloire européenne Sardou et Rostand ?
L'efifort violent de la Révolution ne réagit sur l'artiste que vers 1830 ; sous l'Empire, l'activité de la guerre, l'insolence chamarrée des généraux vainqueurs devaient comprimer et retenir la bourgeoisie avide de s'étendre et de faire sentir sa nouvelle importance ; les gens de l'Empire surent distinguer les vrais artistes, la cour fit travailler David et Prud'hon, aussi Percier et Fontaine et elle donna autour d'elle une activité artistique; mais vers 1830, avec Louis-Philippe, le bourgeois avide s'étala enfin à l'aise, le voilà plus violemment propriétaire que l'ancienne noblesse ; avec
la sécurité et le bien-être, il prend tous les vices de celte ancienne noblesse, mais il ne possède aucune de ses qualités d'esprit, il n'a ni goût affiné ni envie de se réjouir ; il se trouve bien ; il veut être tranquille, économiser et thésauriser; à cette époque la noblesse est en partie ruinée, elle n'a plus d'influence, elle cherche à reconstituer ses biens, préoccupée de ses intérêts matériels, elle se soucie peu des œuvres d'art auxquels les bourgeois n'ont aucun intérêt non plus et les artistes se trouvent délaissés ; eux sont révoltés par l'épaisse indifférence bourgeoise et vivent à part; entre eux, ils se trouvent supérieurs et prennent horreur de M. Prud'homme et de M. Bornais.
Mais, depuis le romantisme échevelé qui l'effrayait, le bourgeois, par des générations de meilleure culture, s'est un peu affiné, il a pris le désir et le goût du plaisir, il a voulu se distraire en lisant son journal chaque matin, et pour le satisfaire peu à peu le journal eut une tendance à devenir littéraire ; — mais les artistes impatients au lieu d'attendre et de laisser naturellement et avec le temps cette société nouvelle et ses journaux venir à lui, pour gagner du temps descendirent à eux ; ce fut plus pratique, mais au lieu d'élever une masse d'hommes vers l'art, ils mirent tranquillement l'art à la portée d'une masse d'hommes.
Artistiquement, le journal devint tout puissant ; tout producteur devait s'incliner devant lui, et il y eut des grands pontifes qui distribuaient des brevets de talent ; on se souvient encore un peu aujourd'hui de ce que furent il y a vingt ou vingt-cinq ans la puissance de Wolff, de Vitu, de Sarcey ou même d'Henry Fouquier; aujourd'hui on les regrette presque ; ils sont remplacés par des betogneux qui font payer Kur louange, et toute critique sérieuse semble s'être retirée des grands journaux modernes à un sou, elle existe à peine dans les revues — et vous seriez très
étonnés d'apprendre que l'auteur des très remarquables Nouvelles conversations de Gœthe avec Eckermann n'a pas trouvé de revue pour le prier d'y continuer ses réflexions indépendantes sur les livres et sur l'époque.
Mesdames, Messieurs,
Lorsqu'un jeune homme manifeste à sa famille le désir d'être peintre, aujourd'hui on ne s'oppose plus à sa vocation, et son père l'envoie très jeune à l'école des beaux-arts, dont il suivra patiemment et sagement l'enseignement, il y restera le temps nécessaire, puis grâce à son maître il sera reçu au salon ; s'il suit toujours le bon chemin il trouvera des médailles et ce chemin le mènera parfois à Rome; là, après avoir triomphé dans ce célèbre concours, il séjourne à la charmante villa Médicis, où l'on subvient à ses besoins et où l'on lui donne toute facilité de s'instruire; il devrait travailler; tout semble lui sourire, mais généralement il s'ennuie loin de la rue Bonaparte ; il revient en France avec l'estampille officielle, qui lui donnera des commandes dans l'avenir et de la considération immédiate : ainsi son sort est fixé doucement et sûrement.
L'Art est un souci médiocre, pour lui son avenir est fait, sa réputation établie, il n'a plus qu'à se laisser vivre comme un paisible fonctionnaire. C'est ainsi que, pour vouloir les éduquer lui-même et par des méthodes officielles, le gouvernement préparc de déplorables représentants de l'art officiel; notre prix de Rome construira nos modernes monuments publics, il abîmera les anciens, il décorera les murs des palais et des musées, il fera le portrait de M. Loubet, de Victor-Emmanuel III ou d'Edouard VII.
Mais si le futur artiste est d'un milieu plus affiné, plus dégagé
de préjugés, ses débuts dans la vie se présentent dififéremment, il fait son éducation à part avec les conseils de quelques artistes qu'il vénère, et en allant dans les musées étudier les maîtres, il se forme peu à peu silencieusement et sérieusement ; sa personnalité se développe et, jeune encore, il produit des œuvres où déjà s'entrevoit un tempérament ; aussi son entourage l'encense, on le loue d'avoir résisté à la tentation d'aller à l'école des beauxarts, et on le pousse à exposer ; s'il est sage, il résiste, ne voulant montrer qu'une œuvre entièrement réalisée ; s'il se décide, il envoie une toile à l'une des grandes expositions ; on ne le remarquera pas, mais souvent il préfère envoyer son œuvre à une petite exposition des camarades ; là des journalistes qui guettent ces sortes d'expositions apparaissent; ils écrivent sur l'œuvre nouvelle; ils disent le charme imprévu d'une œuvre, peut-être maladroite encore, mais neuve et indépendante ; ils attirent l'attention sur l'artiste par d'excessives louanges; alors des amateurs d'avantgarde, snobs aujourd'hui, spéculateurs demain, achètent quelques œuvres de l'artiste, que ce peu d'argent rend ivre, et déjà il entrevoit dans son arl autre chose que la satisfaction divine de produire et ce sentiment s'accroît quand le journaliste à la mode qui a vu quelques œuvres de l'artiste nouveau chez l'amateur d'avantgarde, où il vient flairer le courant, lui consacre de grands et élogieux articles ; alors il est mûr pour tomber dans les mains des marchands crochus, qui quelques jours après ne manquent pas de se présenter chez chez lui et de lui proposer un traité ; il le signe joyeusement, ce traité; il voit tout un bel avenir, mais toute sa production sera désormais pour le marchand, et bientôt il sera réduit sur l'ordre exprès du marchand son maître, qui le tiendra parles plus tristes moyens, traités signés, argent avancé, à satisfaire un ensemble de snobs et plus lui-même ; comme le
galérien, il est condamné à perpétuité; il devra produire toujours ou des intérieurs, ou des anges, ou des danseuses, ou des fleurs, ou des natures mortes. L'arliste a maintenant tranquillité, aisance et même luxe autour de lui; il est célèbre et très en vue; il est recherché et envié, mais il n'a plus sa liberté ; il n'a plus le droit de suivre l'impression du moment; il est lié, et comme certains jours il aimerait sortir de son champ d'action habituel, peu à peu il se laisse aller à produire médiocrement ; que lui importe ; il est payé d'avance, et il méprise le public pour qui il travaille ; combien de fois j'ai entendu dire à des peintres exaspérés : « Ils en auront toujours assez pour leur argent » ; aigris, ils en arrivent à parler de leur production comme nos pires valets de ferme de leurs travaux commandés ; ainsi peu à peu l'art se gâte et il faudrait à l'artiste une admirable et puissante énergie pour s'échapper des conditions matérielles qui étouffent ce qu'il y a de bon en lui.
Si nous examinons la situation du littérateur, elle est pire. S'il a un peu de succès lors de ses débuts, un talent agréable et clair, le journalisme le prend, — le journalisme qui seul peut faire vivre un écrivain aujourd'hui, et le jeune homme qui veut se livrer entièrement à son art et y consacrer tout son temps, accepte d'entrer au journal; là, il doil, à des dates fixées d'avance, amuser un public veule et le distraire pacifiquement sans le choquer.
Il vous semble certainement, Mesdames et Messieurs, que j'ai exagéré les mauvaises conditions dans lesquelles l'artiste peut se développer au début du xx« siècle; je ne crois pas mériter ce reproche, mais j'ai groupé et généralisé ; — [)ourtant, iiâtonsnous de le dire, si la petite bourgeoisie médiocre et vaniteuse a glorifié des auteurs qui lui ressemblaient, si elle a enlevé des
masses d'éditions de MM. Ohnet ou Claretie, si elle a conduit au triomphe un Sardou et un Rostand; — si elle a couvert d'honneurs un Donnât, un Bouguereau ou un Roybet — ( t si nous avons vu nos vieux sénateurs protester et s'indigner de concert avec les membres de l'Institut, de l'ouverture de la salle Caillebotte qui donnait enfin de l'intérêt à notre insipide Musée du Luxembourg, elle a parfois laissé vivre de grands artistes; Leconte de Lisle et Puvis de Chavannes, comme aujourd'hui 1^1. Rodin, ont pu goûter une vraie gloire, qui, pour êlre parfois mêlée d'outrages envieux, n'en était pas moins discrète et pure.
Mais cependant nous devons souhaiter pour ceux que nous aimons, que le succès ne leur vienne pas trop tôt; h quarante ou cinquante ans on est mieux organisé pour résister aux tentations qu'à vingt-cinq ans.
Mesdames, Messieurs,
Pour produire selon son tempérament et son cœur, et pour obéir à l'homme intérieur, qui souhaite donner ses œuvres posément à son heure et selon qu'elles seront mûres en lui, il faudrait, étant donnée la société moderne, que l'artiste veuille ne pas compter sur sa production pour vivre ; — si M. Arsène Alexandre,;réminent critique d'art du Figaro, se trouvait ici, il s'écrierait que je tiens des propos inconvenants et que je veux favoriser les amateurs; — les amateurs, ces mauvais producteurs qu'il a flétris l'autre année avec une ferme et enthousiaste éloquence.
Les socialistes, eux, affirmaient à m entendre que je n'accorde de valeur et le droit de produire qu'aux gens fortunés.
Les socialistes et M. Arsène Alexandre auraient tort; je veux seulement exprimer que l'artiste doit avoir comme tout autre
citoyen son métier utile et pratique ; — l'art est supérieur, il chante en la pensée de l'homme, il ennoblit le front où il se pose, mais les dons ne doivent pas être gaspillés, — l'œuvre d'art doit quitter naturellement et à son heure le cerveau qui la porte.
Est-ce si paradoxal ce que j'avance? — C'est de nos jours seulement que l'artiste a voulu être exclusivement artiste, méprisant tout autre métier et trouvant cela plus commode; — vous savez que la plupart des Florentins étaient des artisans, mouleurs ou orfèvres, comme le fut Sandro Botticelli, — que Vinci fut constamment préoccupé de choses scientifiques, qu'il pratiqua la mécanique et l'hydraulique, qu'il fut botaniste et astronome et très remarquable chimiste, qu'il fut aussi renommé dans les choses de la guerre, et qu'à Milan il fut directeur du génie militaire.
Vous savez aussi que Michel-Ange, ce divin poète, qui fut un surprenant sculpteur, consacra de longues heures, des mois et des années, en dehors de son art, à des travaux pratiques d'architecture, à des négociations aux marbres de Carrare ou à diriger lui-même l'extraction et le transport de ses marbres; il se montra, lui aussi, bon ingénieur et bon militaire et aida à défendre la liberté de Florence contre le pape Clément VII.
Rubens, ce peintre prodigieux, dont l'œuvre éclaire de nombreux Musées d'Europe, s'occupa beaucoup de diplomatie ; il fut envoyé à Philippe III d'Espagne, et souvent partait, chargé de mission, pour Londres, Paris ou Madrid; la politique l'occupa presque autant que l'art.
De diriger une troupe, n'empêcha pas Molière d'être un bon comédien et d'écrire non seulement Tariufe et V Avare, mais aussi Don Juan, — et cet autre auteur dramatique, Pierre Caron de Beaumarchais, en qui s'incarna si bien l'esprit français du
xviii« siècle, eut bien des métiers, et personne n'est tenté de le regretter, pas plus que son manque complet d'études classiques; certes, les nécessités d'une vie compliquée de tant d'aventures lui donnèrent cette fougue d'imagination et celle science de l'intrigue qui donne tant d'intérêt à son œuvre. Horloger habile, il sut inventer un système nouveau d'échappement pour les montres et, adroit financier, il s'enrichit largement; sont activité le conduisit en Espagne où, au milieu d'intrigues amoureuses, il se plut à connaître Figaro et Almaviva. Très dévoué à son pays, il chercha à négocier la concession du commerce de la Lousiane à une compagnie française; — puis il essaya d'être marchand d'escla\es et tenta de coloniser la Sierra-Morena ; — ce n'est qu'à son retour en France, et au milieu de tant d'occupations pratiques, qu'il composa dans ses loisirs les pièces de théâtre que vous connaissez, qui firent sa gloire et qui aujourd'hui nous éclairent si bien sur l'époque d'alors.
Toutes ces vies, et paiticulicremcnt celle de Beaumarchais, ce joli Français à l'esprit si frais, semblent parler pour nous ; mais nous avons encore eu plus près de nous d'autres figures non moins passionnantes ; vous savez que le comte Alfred de Vigny fut un sérieux et un pensif militaire, et que l'auteur de la Chartreuse de Parme, militaire aussi, puis consul ù Civitta-Vecchia, n'en écrivit pas moins des livres admirables qui eurent une influence sur beaucoup d'entre nous ; que Lamartine passa des années comme attaché d'ambassade en Italie, qu'il fut représentant du peuple et ministre, ce qui ne l'erapécha pas à ses heures d'être poète ; qu'Arthur Rimbaud, au précoce génie, après nous avoir laissé de quoi l'attendre et le regretter, s'en est allé négocier aux sables d'Ethiopie, dont hélas il ne revint que pour mourir.— Puis, nous avons vu nous-même l'admirable Mallarmé s'en
aller consciencieusement vers le lycée où il apprenait l'anglais à des enfants ; l'exemple fut grand de ce poète de douceurs aimables et d'indulgences, et si des sots, des mauvais poètes, de ceux-là dont nous parlions au début, qui n'ont jamais compris et ne comprendront jamais une œuvre d'art, pas plus un dessin de Puvis, qu'un geste de M™« Caron ou qu'une harmonie de M. Whistler, ont voulu ternir les dernières années de la vie sereine de cet homme, ils auraient dû au moins, ces détracteurs de la dernière heure, ces pauvres jeunes, qui semblaient si vieux aux penseurs indépendants, ils auraient dû respecter en ce pur artiste la plus hautaine expression de dignité qu'un poète peut donner dans une société où tout est basé sur l'argent.
Mais cet exemple a servi à quelques-uns, dont l'âme était haute et certains de nos amis l'ont suivi ; nous avons connu Samain, qui aurait pu vivre pourtant facilement de son talent, en l'assouplissant au goût des journaux, s'enfermer chaque jour à l'Hôtel de Ville de Paris et finir par en mourir; l'émouvant auteur de Bubu de Montparnasse donne une partie de son temps à la même administration ; nous en connaissons d'autres encore, des peintres ou des poètes, qui savent être citoyens et ne s'exprimer que lorsqu'ils ont quelque chose à dire — et parmi nous, je connais fort bien un auteur dont l'œuvre est fleurie de grâce, qui vit par le travail qu'il donne à une administration — et l'on m'a dit que beaucoup d'entre vous étaient de remarquables avocats, de savants médecins et d'habiles industriels ; je vous en félicite sincèrement. Vous voyez tous, j'espère, maintenant, que mon semblant de paradoxe était une réflexion juste et que l'artiste peut et même doit travailler pour son bien et pour celui de la société.
D'ailleurs, Mesdames, Messieurs, — que vous trouviez mes réflexions justes ou injustes, sensées ou insensées, cela im-
porte peu; bientôt, forcément, le travail sera nécessaire pour tous les hommes ; car le mouvement politique où est emportée la vieille Europe, tout homme réfléchi et détaché d'idées de partis le distingue ; — que nous le voulions ou non, que les nations intelligentes et fortes se débattent plus ou moins longuement ou se laissent aller au courant, le mouvement fait des progrès incessants d'autant plus dangereux qu'ils sont méthodiques, paisibles et doux; peu à peu tous les privilèges tombent d'eux-mêmes el ainsi nous nous en allons tous d'un pas tranquille, ou inquiet, ou révolté, selon l'heure et selon les gouvernements, au socialisme.
Si horrible que peuvent nous paraître ces dogmes allemands, il faut nous y soumettre comme se soumet le vigneron bourguignon lorsqu'il découvre le phylloxéra dans sa vigne; — il faut planter sur pieds américains, voilà tout et ne pas geindre; peu d'années après, les nouveaux ceps, eux aussi, font chanter les pressoirs.
Eh bien! Mesdames, Messieurs, ce socialisme dont nous attendons tant de bien et tant de mal, dont nous attendons tant de ruines et de médiocrités matérielles et morales, aura au moins cela de bon, qu'il modifiera profondément la condition sociale des artistes, qui devront travailler pour vivre et qui n'auront plus leur art que comme distraction, comme d'autres auront le cabaret, ou le lupanar; aussi les faux artistes, les jeunes loups envieux que nous voyons danser en esclaves autour des puissants journalistes avec de la bave d'arrivisme aux lèvres, n'auront plus de raisons d'exister; l'art reprendra sa paisible beauté; cette dure et lente révolution sociale, qu'aura voulu le progrès de Fhumariité, aura fait renaître le plus pur, le plus désintéressé et le plus aristocratique des arts dans le temps des pires égalités extérieures.
Car, quand bien même les nouveaux législateurs féroces et assoiffés de tyranniques égalités feraient que, grâce à une sévère sélection zootechnique, tous les hommes soient de même taille et de même toison, comme un bétail, aucune puissance ne fera jamais que l'esprit des hommes soit nivelé pas plus qu'on nous empêchera de trouver le ciel bleu et d'être heureux en marchant avec nos rêves par une journée de soleil.
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