I. — L’incubation. Le Plutus d'Aristophane
Une des formes les plus ordinaires de la dévotion populaire au dieu médecin était ce qu’on appelle l’eYxoïpifftç ou incubation. On l’a décrite plus d’une fois : c’est un des usages religieux sur lesquels les textes anciens fournissent le plus de renseignements. Nous croyons cependant utile d’y revenir : peut-être les détails qui suivent offriront-ils encore , après beaucoup d’études analogues, quelque intérêt (1).
(1) Voir sur l’incubation : Sprengel , Histoire de la médecine, trad. par
l’asclépieion d’athènes.
Aristophane , dans son Plutus , nous a transmis une précieuse peinture de l’incubation. Relisons cette scène bien connue et voyons quel parti nous en pouvons tirer. On sait ce dont il s’agit. Plutus, qui est aveugle, distribue ses faveurs à des indignes : il faut tâcher de lui rendre la vue , afin qu’il puisse connaître les hommes et donner la richesse à qui la mérite. Chrémylos et Blép* sidémos entreprennent de le guérir.
CHRÉMYLOS.
... Allons , conduisons vite et couchons Plutus dans le temple d’Asclépios... Esclave Carion, il te faut prendre les couvertures et guider les pas de Plutus comme il convient ; emporte aussi tout ce que tu trouveras préparé dans la maison (1).
Ils partent. Bientôt, Carion revient plein de joie. Voici le récit qu’il fait à la femme de Chrémylos.
CARION
Dès que nous fûmes arrivés près du dieu , menant avec nous cet homme , alors le plus malheureux des mortels , maintenant le plus heureux et le plus fortuné, notre premier soin fut de le conduire à la source et de l’y laver.
LA FEMME
Par Zeus ! le beau bonheur pour un vieillard que d’être trempé dans l’eau froide !
CARION
Ensuite, nous nous dirigeâmes vers l’enceinte du dieu. Quand nous eûmes consacré sur l’autel, au feu clair d’Héphaistos, les gâteaux , la fleur de farine et toutes les menues offrandes , préliminaires du sacrifice , nous couchâmes Plutus comme il convenait ; puis chacun de nous se fit un lit avec des feuilles.
LA FEMME
Y avait-il là d’autres personnes venues pour implorer le dieu ?
A. J. L. Jourdan, Paris, 1815, I, p. 140 et suiv. ; Fournier, dans le Dictionnaire des sciences médicales, Paris, 1818, au mot Incubation, p. 302 et suiv. ; A. Gauthier , Recherches historiques sur l’exercice de la médecine dans les temples, chap. III, p. 22 et suiv.; Schœmann, Griechische Allerthümer, II, 3° éd.; p. 332 et suiv. ; K. F. Hermann , Lehrbuch der griechischen Privatalterthümer , 2° éd., §38, 16; Yon Rittershain , Der medicinische Wunderglaube und die Incubation im Allerthume, Berlin, 1878, particulièrement p. 58-102, etc.
(1) Plutus, v. 620-627.
CARION
Il y avait un certain Néocleidès, qui est aveugle, mais qui vole mieux que ceux qui voient ; beaucoup d’autres aussi se trouvaient là, avec des maladies de toute sorte. Bientôt, le serviteur du dieu éteint les lampes et nous invite à dormir, nous recommandant, si nous entendons quelque bruit , de garder le silence. Nous voilà donc tous couchés tranquillement. Moi, je ne pouvais fermer l’œil , tout occupé que j’étais d’un pot de bouillie placé près d’une vieille femme, juste derrière sa tête. J’avais une terrible envie de me glisser de ce côté, lorsque, levant les yeux, j’aperçois le prêtre qui raflait sur la table sacrée gâteaux et figues sèches ; puis il fait le tour de tous les autels, et sanctifie les gâteaux qui restaient en les fourrant dans un sac. Je résolus de suivre un si pieux exemple, et me dressai pour saisir le pot de bouillie.
LA FEMME
Misérable, et tu ne redoutais pas le dieu?
CARION
Si, par les dieux! Je craignais que, couronne entête, il n’atteignît la bouillie avant moi. car son prêtre m’avait donné l’éveil. Au bruit que je fis, la vieille avança la main, mais moi, imitant le sifflement du serpent sacré, je la lui mordis. Alors , brusquement elle la retira , se blottit sous sa couverture et ne bougea plus , lâchant , de peur , des vents plus âcres que ceux d’une belette. Moi, j’engloutis une bonne part de bouillie, puis, rassasié, je songeai au repos.
LA FEMME
Et le dieu , ne venait-il pas ?
CARION
Il ne tarda guère, et quand il fut près de moi, la bonne farce ! je pétai fortement, car j’avais le ventre ballonné.
LA FEMME
Il dut faire la grimace.
CARION
Non, mais une certaine Iaso, qui le suivait, rougit légèrement et Panakeia se détourna en se bouchant le nez ; car mes pets ne sentent pas l’encens.
Et le dieu?
LA FEMME
l’asclépieion d’athènes.
CARION
Par Zeus ! il n’y fit pas la moindre attention.
LA FEMME
Yeux-tu dire que c’est un dieu grossier ?
CARION
Point du tout, mais il aime à déguster les excréments.
LA FEMME
Sacripan, va !
CARION
Alors , je me cachai tout tremblant sous ma couverture, tandis que lui, passant en revue les maladies, les examinait toutes avec attention. Puis, un enfant déposa près de lui un mortier en pierre, un pilon et une petite boîte.
LA FEMME
En pierre ?
CARION
Non, par Zeus ! pas la boîte.
LA FEMME
Mais comment voyais-tu , scélérat , puisque tu te cachais , dis-tu ?
CARION
A travers mon manteau, qui ne manque pas de trous, par Zeus ! Et d’abord, le dieu se mit à composer un onguent pour Néocleidès, avec trois têtes d’ail de Ténos, qu’il écrasa dans le mortier , de la sève de figuier et de lentisque et du vinaigre de Sphettos ; il lui frotta de cette drogue l’intérieur des paupières , afin que la douleur fût plus cuisante. Lui , criant et vociférant , se lève et veut fuir, mais le dieu de rire et de s’écrier : « Reste-là maintenant avec ton onguent; grâce à moi, tu n’iras plus te parjurer devant l’assemblée. »
LA FEMME
Quel dieu sage et ami de notre cité !
CARION
Il s’assit ensuite auprès de Plutus et lui prit la tête ; puis, ayant choisi un linge bien propre, il lui en essuya les paupières. Pana-
keia lui couvrit d’un voile rouge la tête et tout le visage. Alors, le dieu siffla , et deux serpents d’une taille prodigieuse s’élancèrent hors du temple.
LA FEMME
Dieux bons !
CARION
Ils se glissèrent tout doucement sous le voile et léchèrent, à ce qu’il me sembla, les paupières de Plutus, et, en moins de temps qu’il ne t’en faut pour boire dix cotyles de vin , Plutus , ô maîtresse , se dressa voyant. Moi , battant des mains de joie, j’éveillai mon maître. Aussitôt, le dieu disparut dans le sanctuaire avec les serpents. Quant aux malades couchés près de Plutus, je te laisse à penser s’ils l’embrassèrent ; toute la nuit on se tint éveillé jusqu’à ce que le jour parût. Moi , je bénissais le dieu de tout mon cœur d’avoir si vite rendu la vue à Plutus et fait Néocleidès plus aveugle qu’auparavant (1).
Comme on le voit , Aristophane a peint ici les choses telles qu’elles se passaient. C’est une scène de l’existence journalière des Athéniens que nous avons sous les yeux. Le poète , sans doute, y a mis du sien ; sa joyeuse et satirique imagination s’est donnée libre carrière, comme dans toutes les scènes analogues où il reproduit quelque épisode de la vie publique du peuple d’Athènes. Mais il n’a rien dénaturé complètement : sa fantaisie capricieuse brode toujours sur un canevas réel , et quand il nous représente une séance du Conseil , comme dans les Chevaliers , quand il nous fait assister aux cérémonies accomplies en l’honneur des déesses éleusiniennes , comme dans les Fêtes de Démêler el de Corè , ou à une délibération de l”ExxXv)ffi'a, comme dans la comédie de l’Assemblée des femmes , il y a toujours beaucoup à prendre, pour l’histoire des mœurs et des institutions, dans le détail de ces vivants et spirituels tableaux. Essayons donc de démêler le vrai du faux, et voyons en quoi la scène du Plutus peut nous éclairer sur l’incubation.
Avant de coucher les malades sous le portique sacré où le dieu devait leur apparaître, il était d’usage de les purifier (2). Pour cela, on les plongeait , semble-t-il , tout entiers dans l’eau froide.
(1) Plutus, v. 653-748.
(2) Ibid., v. 656.
Par le vers
l’asclépieion d’athènes.
■rcpûnov fxèv a ùxèv sitl fiàXaxxav I)yop,e\i,
Carion ne veut pas dire, suivant nous, que son maître et lui conduisent Plutus à la mer. C’est ainsi pourtant qu’on l’entend d’ordinaire , trompé qu’on est par le commentaire du scoliaste :
Eïôtffxo yàf toi; àp/cdotç Ixeï xaGoct'pstv xoùç àcpoxnwpivoo; , toç xai ''Oiaepoç (sic) « xat £?ç aXa Xojmcx’ eëaXXov » (1). L’eau de la mer avait, en effet, aux yeux des anciens , la propriété d’effacer toutes les souillures. N’était-ce pas dans la mer que les mystes , le 16 de boëdromion , allaient laver leurs victimes avant de les offrir aux déesses d’Eleusis? On lit dans Euripide : « La mer purifie tout ce que les hommes ont de mauvais (2). » 11 n’est guère admissible néanmoins que ce soit par le mot mer qu’il faille traduire ici GàXaxxa. La scène se passe à Athènes : rien n’indique que l’Asclépieion où l'on porte Plutus soit l’Asclépieion du Pirée ; le scoliaste luimême prend soin de nous avertir que c’est bien du sanctuaire situé sur la pente méridionale de l’Acropole, de r’Ac-xX-ziiïtetov xo Iv dcxei qu’il s’agit (3). Comment donc alors supposer que Carion et son compagnon ont fait faire à leur malade une course de sept kilomètres environ, pour le ramener ensuite à Athènes? Une pareille hypothèse serait en contradiction avec le texte, qui dit formellement que Carion et son maître se rendent au temple, et que là, leur premier soin est de faire baigner Plutus.
Nous avons traduit QaXaxxa par source. C’est qu’en effet ce mot ne nous paraît pas pouvoir désigner autre chose que la source sacrée d’Asclépios. Est-ce un de ces termes plaisamment emphatiques comme on en rencontre à chaque vers dans les pièces d’Aristophane? C’est possible. Peut-être aussi, par OdXaxxa , l’auteur a-t-il voulu marquer que l’eau de la source était saumâtre. Telle est aussi l’expression employée par Hérodote en parlant de la source d’eau salée que Poséidon , lors de sa querelle avec Athéna, avait fait jaillir au Nord de l’Erechtheion (4). Le même mot se retrouve avec le même sens dans la langue populaire des Grecs modernes : les paysans appellent GaXocxxa toute eau saumâtre ,
(t) A propos du vers 656.
(2) Iphigénie en Tauride, v. 1193.
(3) Voir le scoliaste, au vers 621.
(4) Hérodote, VIII, 55 : 'Eori èv x^ àxpoixôXt xaûxr) ’Epe^Gso? xoù y/iysvéoç Xeyo|J.£Vou elvai vv)oç , sv x5> sXair) xs y. ai SaXa^aa ëvi, xà Xôyo; xrap’ ’A9ï)vai'ü)v IIoaEi- Sswvà xs xat 3A0r)vaiï]V èpiijavxaç ixspi xrjç xi»,Pr)Ç p.apxùpia décOat.
qu’elle communique ou non avec la mer. On ne saurait donc hésiter, croyons-nous, à voir dans la ôaXarra d’Aristophane 1a. source de l’Asclépieion. L’eau de cette source était-elle saumâtre? Il est difficile d’en j uger aujourd’hui. Peut-être aussi l’appelait-on GaXaxta parce qu’on la croyait en communication directe avec la mer (1).
La purification par l’eau était, dans tous les cas, l’acte préliminaire qui précédait l’incubation. C’était un usage généralement observé que celui des ablutions avant l’accomplissement d’une cérémonie religieuse. Il fallait se présenter pur devant la divinité, et la pureté, pour les anciens, 'c’était cette propreté toute physique à laquelle les orientaux attachent encore tant de prix. C’était probablement aussi, dans le culte d’Asclépios, une mesure d’hygiène, et l’on devait tenir à ce que nui ne prît place sous les portiques sacrés sans s’être lavé soigneusement (2).
Comme nous l’apprennent les paroles de Chrémylos par lesquelles commence notre citation , les malades qui venaient passer la nuit dans l’Asclépieion apportaient avec eux leurs couvertures et tous les objets qui leur étaient nécessaires. L’administration du sanctuaire ne fournissait, à ce qu’il semble, que ces jonchées de feuillage sur lesquelles s’étendaient les personnes , comme Carion et son maître, qui accompagnaient les suppliants (3). Il fallait aussi apporter avec soi les gâteaux destinés à être brûlés sur l’autel (4). Nous avons dit ailleurs ce que c’était que ces gâteaux (5). On devait les faire griller en prononçant une prière. Souvent , la consécration des gâteaux n’était qu’un premier acte religieux qui en précédait un autre plus important, le sacrifice d’un porc , par exemple, ou d’un bélier (6) ; d’autres fois, et c’est,
(1) Pline, Histoire naturelle , II, 106, 3, éd. Lemaire.
(2) La purification était le premier soin des suppliants qui venaient consulter Amphiaraos. C’est ce qui ressort de ce passage de Pausanias, I, 34, 4 : ”Ecm Sè ’Opamioi; tûtioIov toù vaoü, viv ’Ap-ftapaou x.aXoü<nv, oüts 0uovteç oùôèv èç aùx^v oüt’ èid -xa0ap<j foi; ?) yÉpviët yprjaOai vopdÇovTEç. Cela semble indiquer qu il y avait une autre source ètù xa0ap<no«; V) yspviët , ou tout au moins que des ablutions d’eau lustrale précédaient l’incubation dans le sanctuaire. — Sur la pureté nécessaire pour paraître devant la divinité et sur les cas d’impureté, voir l’inscription d’Andanie, Le Bas et Foucart, Mégaride et Péloponnèse, 326a, commentaire de M. Foucart, p. 171, col. 1, ainsi que la curieuse inscription relative au culte de Mpv TÛpavvo;, Foucart, Associations religieuses , p. 219 , n. 38. Mais ce dernier culte était un culte étranger.
(3) Plutus, v. 624, 663.
(4) Ibid., v. 626.
(5) Bull, de corr. hellén., II, p. 71.
(6) Ibid., p. 70.
l’asclépieion d’athènes.
semble-t-il , le cas de Plutus , l’offrande de ces galettes au miel et au vin était le seul moyen employé par les malades pour se concilier la faveur du dieu. Outre ces friandises réservées à Asclépios et qui devenaient , comme on l’a vu , la propriété du prêtre, chaque suppliant avait avec lui sa nourriture; exemple, cette bouillie tant convoitée par Carion , à moins qu’elle aussi ne fût destinée au dieu, ce que paraîtrait indiquer la crainte de l’esclave de voir le dieu s’en saisir avant lui. Mais c’est peu probable, car à ce moment les gâteaux ont été offerts , et la bouillie appartient à la vieille , qui l’a prise par précaution , pour le cas où elle aurait faim pendant la nuit (1).
Yoilà tout le monde couché. Un serviteur qu’Aristophane désigne du nom de irpoTroXo? , et qui est sans doute le zacore , non le prêtre (2) , éteint les lampes et invite les malades à dormir (3). Qu’était-ce que ces lampes qu’on éteignait ainsi avant l’heure où le dieu se manifestait d’ordinaire aux suppliants ? On lit dans Aristide : « ... C’était après l’heure des lampes sacrées (4). » Et ailleurs : « ... Ayant aperçu un des serviteurs du sanctuaire , je lui demandai où était le prêtre. — Derrière le temple , me dit-il ; il s’occupe des lampes sacrées (5). » Il semble qu’il y ait eu un moment particulier de la soirée où l’on allumait sous les portiques des lampes plus ou moins nombreuses. Nous disons sous les portiques , car , d’après le dernier texte d’Aristide , c’est bien en dehors du temple que cette action a lieu ; le temple est d’ailleurs fermé, Aristide le dit quelques lignes plus bas, et le prêtre, qui allume lui-même ou qui regarde allumer les lampes , est en dehors du sanctuaire. Où peut-il se trouver , sinon dans le lieu où sont couchés les suppliants ? Le passage d’Aristophane paraît un argument décisif en faveur de cette conjecture. C’était donc une cérémonie qui se reproduisait chaque jour, à heure fixe, et à laquelle présidait le prêtre , sorte d’office du soir célébré par les ministres du culte indépendamment des vœux et des prières que chacun pouvait adresser pour sa part au dieu, et destiné peutêtre à appeler sur tous la protection d’Asclépios. Les lampes sacrées demeuraient allumées un certain temps , pendant lequel les
(1) Le scoliaste, au vers 673, pense que la bouillie est pour Asclépios.
(2) Voir le scoliaste, au vers 670.
(3) Plutus, v. 668-670.
(4) Aristide, I, p. 541 : ... xai xjv piv xîjç aipaç xè p.exà Xu^vouç xoùç ispouç.
(5) Id. , I , p. 447 : ... xai xiva xwv OmQpexüv lôtov xiôv xcspï xà tspov rjpôpujv Ô7VOU 6 ispeù; eïv] • ô S’ Icpr) , è?6 TUffOe xoù vsa> • xai yàp stvai Ttepi XOxvov; r^Sr] xoùç iepouç.
malades achevaient probablement de s’installer sous les portiques; après quoi le zacore venait les éteindre. Ce n’est pas, croyons-nous, une invention d’Aristophane que cette invitation au sommeil adressée par le ministre divin aux suppliants. La recommandation de rester coi si l’on entend quelque bruit peut paraître suspecte ; le reste ne l’est pas. Sans doute , le zacore traversait les portiques en éteignant toutes les lumières et en engageant les malades à dormir (1). C’était la police du temple qui le voulait ainsi. La nuit sacrée commençait.
Ici, Aristophane nous transporte dans le domaine de la fantaisie. La chasse de Carion à la bouillie est un délicieux petit épisode tel qu’il devait s’en produire par centaines dans ces réunions de suppliants de tout sexe et de toute classe qui encombraient l’Asclépieion ; mais cela ne nous apprend rien sur l’incubation. Quant à l’apparition d’Asclépios suivi de Iaso et de Panakeia, ainsi que d’un cadmile portant la pharmacie du dieu, quant au traitement infligé à Néocleidès , à l’intervention miraculeuse des deux serpents , à la guérison instantanée de Plutus , c’est de la poésie. Il doit y avoir pourtant quelque chose de vrai dans ce passage, c’est l’incident du prêtre survenant quand tout le monde dort et recueillant sur les autels les galettes à demi grillées qu’y ont laissées les dévots. C’est son bénéfice à lui ; c’est en partie de ces restes qu’il vit ou qu’il fait vivre le personnel placé sous ses ordres (2). Les quelques vers qu’Aristophane consacre à cette scène sont charmants de naturel et de vérité : on imagine ce prêtre tournant avec précaution autour de chaque autel pour voir si un gâteau ou une figue sèche n’en est pas tombé par hasard, et jetant tout ce qu’il trouve dans un sac. Mais ce qui suit est de pure invention. Voici ce qui se passait.
Les malades endormis, l’imagination surexcitée par l’attente de l’apparition du dieu, l’esprit échauffé par l’atmosphère même du sanctuaire, par l’encens qu’on y avait brûlé , par la vue des lampes, par cette prière du soir qui avait dû précéder l’heure du sommeil , le dieu se montrait à eux en songe et leur indiquait , soit un traitement à suivre , soit un acte religieux à accomplir, sorte d’expiation ayant pour objet de les rendre agréables à la divinité et de les conduire par là à la guérison. Les prescriptions médicales étaient variées. Les inscriptions votives trouvées sur la
(1) Cf., dans le récit d'Hippys cité plus haut, p. 28, ces mots : « ... sur leur injonction, elle s’endort, » rjsu^àÇei 7tpo(7Ta)(0eï<ja.
(2) Plutus, v. 676-682.
l’asclépieion d’athènes.
pente méridionale de l’Acropole n’en reproduisent, par malheur, aucune; mais Aristide en cite quelques curieux exemples. Tantôt le dieu ordonnait de fuir l’eau, tantôt il recommandait au contraire de prendre des bains (1). Il prescrivait aux uns de boire de l’eau de chaux, aux autres du jus de ciguë; il conseillait à d’autres la gymnastique et les ablutions d’eau froide (2). On trouve dans Marc-Aurèle des prescriptions analogues : monter à cheval, prendre des bains froids, marcher les pieds nus (3). Une ordonnance de l’Asclépios de Pergame, rapportée par Philostrate, consistait à manger une perdrix à l’encens (4) . Dans une inscription du recueil de Gruter, provenant, à ce qu’on croit, de l’île du Tibre, où il y avait un Asclépieion, nous voyons que le dieu a guéri d’une pleurésie le fils d’un certain Lucius, en lui faisant appliquer sur le côté malade un cataplasme de cendre humectée de vin (5). Une autre inscription du même recueil mentionne le traitement suivant , prescrit à un malade pour le guérir d’un crachement de sang : se nourrir pendant trois jours de pépins de pomme de pin assaisonnés de miel (6). A un aveugle, le dieu avait ordonné de fabriquer un collyre avec le sang d’un coq blanc et de s’en frotter les yeux pendant trois jours (7). Tous ces remèdes étaient, on le voit, fort anodins. L’eau y jouait un grand rôle : Aristide l’appelle « la servante et l’auxiliaire » du dieu, Siaxovo'v xs xal «juvspydv (8). Qu’on s’y baignât ou qu’on la but, elle était toujours aussi efficace (9). Il fallait voir, l’été, avec quel empressement la foule des fidèles entourait le puits sacré, tous, dit Aristide, se poussant et se bousculant comme un essaim d’abeilles ou comme des mouches autour d’une jatte de lait (10).
Le matin venu, le réveil de l’Asclépieion était bruyant. Chaque
(1) Aristide, I, p. 446 : ’AXovtrîav Ttpoirxàxxei ô 0eoç... — ’Ovap YbvExat, ê/ov piv xiva Ivvoiav XompoO.
(2) Id., I, p. 67 : Tàv pèv invsiv , xôv 6è xtoveîou, xôv ôè Yupvoü<r0ai xai
Xoüeiv ipJXP'L
(3) Marc-Aurèle, Y, 8 : Xuvéxaijev ô ’A<7xXï]tu6; xouxcjj ÏTnxaaxav ^ <|aixP°ùwù<xv r 1 àv\JTtoôï]ffiav.
(4) Philostrate, Vies des sophistes, II, 25 : ’Eite: S’ sari poi itpoaTexaYpevov Cto xoü xaxà tô üspYapov ’AcxX^uioO TrépSixa xixst(j0ai Xiëavwxtp Bupitopsvov...
(5) Gruter, p. 71, 2.
(6) Id., ibid., 3.
(7) Id., ibid., 4.
(8) Aristide, I, p. 411.
(9) Voir dans Aristide, I, p. 413, divers miracles opérés par l'eau. — Cf., p. 414, d’intéressants détails sur la source d’Asclépios.
(10) Aristide, I, p. 412.
malade racontait ce que le dieu lui avait prescrit, et le prêtre ou ses subalternes se chargeaient d’exécuter l’ordonnance divine (1). Quand le patient guérissait, quand le miracle si impatiemment attendu se produisait, c’était dans le sanctuaire une grande joie, qui se manifestait par des congratulations sans fin. Nous avons vu les compagnons de douleur de Plutus le féliciter de tout leur cœur d’avoir recouvré la vue. Chaque guérison était une espérance pour ceux qui postulaient encore, une garantie que le dieu les prendrait, eux aussi, en pitié et que leur tour viendrait bientôt.
Les actes pieux commandés par Asclépios étaient également très variés. Tantôt c’était un sacrifice que le dieu réclamait pour lui-même (2), ou un trépied qu’il demandait qu’on lui consacrât (3); tantôt c’était une cérémonie quelconque qu’il ordonnait d’accomplir en l’honneur d’une autre divinité : il enjoignait par exemple à Aristide de sacrifier un bœuf à Zeus sauveur (4). Parmi les inscriptions votives provenant d’Athènes ou d’ailleurs et relatives à Asclépios ou à ses enfants, plusieurs contiennent les mots ■jrpoffTaljavTOi; tou dsoo (5), xaxà ovîtpov (6), xocx’ ovap (7), ovocp îSwv (8), xaxà iTmayijv (9), xax’ ênirocyixa (10), etc. , allusions à des ordres reçus d’Asclépios pendant le sommeil et ayant eu pour conséquence la consécration de quelque offrande (11).
Comme on le voit, c’est par les songes et les apparitions nocturnes que le dieu guérisseur manifestait sa volonté à ceux qui venaient l’implorer. Souvent une nuit ne suffisait pas pour obtenir le songe révélateur. Soit qu’Asclépios tardât à paraître , soit qu’on ne fît pas ce qui était nécessaire pour mériter sa vue, il fallait demeurer plusieurs jours auprès du temple. Philostrate raconte qu’un jeune Assyrien étant venu consulter Asclépios à Æges, le dieu le négligea pendant longtemps, parce qu’il ne ces-
(1) Voir plus haut, p. 33 et suiv.
(2) Aristide, I, p. 472.
(3) Id., I, p. 516.
(4) Id., I, p. 498.
(5) ’AQïjvatov, V, p. 326, n. 5. Cf. ibid., VI, p. 371, n. 6.
(6) Ibid., V, p. 418, n. 9.
(7) Le Bas et Foucart, Mégaride et Péloponnèse, 145. Cf. C. I. A., III, 1, 186.
(9) ’AQïjvaiov, V, p. 318, n. 39.
(11) Cf. E. Egger, Revue archéologique, 1860, I, p. 116 Voir l’article tout entier pour la bibliographie étendue qu’il donne.
l’asclépieion d’athènes.
sait de boire et de faire bonne chère (1). Singulier spectacle que celui de cette foule allant et venant tout le jour dans le sanctuaire, vaquant à ses besoins comme chez elle, faisant ses ablutions, mangeant, dormant, priant, et, le soir, prise de ce vague respect qu’inspire l’attente de l’inconnu, anxieuse à la pensée que le dieu va se montrer à elle et mettre un terme à ses maux ! Qui a vu les mosquées de Constantinople après la guerre turco-russe de 1877, la vaste cour du djami d’Achmet toute remplie d’émigrés, d’hommes , de femmes , d’enfants , couchés ou accroupis à l’ombre de grandes couvertures tendues sur des cordes, ou groupés autour d’une marmite fumante; qui a contemplé sous un rayon de soleil ces physionomies variées, ces vêtements bigarrés , peut se faire une idée de ce qu’était l’Asclépieion quand une pieuse multitude l’emplissait.
Tel devait être en effet l’aspect du sanctuaire. Exposé au midi , abrité par le rocher de l’Acropole des vents qui , passant sur le Pentélique et le Parnès, souvent couverts de neige en hiver, viennent glacer la ville d’Athènes, il était merveilleusement propre à assurer aux malades ce bien-être qui est un premier remède. Tous les établissements de ce genre étaient d’ailleurs disposés de manière à ce que l’air y fût salubre et vivifiant. Tantôt ils étaient situés sur des éminences (2), tantôt on les cachait dans des gorges boisées toutes pleines d’âcres senteurs. Rien d’enchanteur comme le site de l’Amphiaraion , tel qu’il nous apparaît encore aujourd’hui. Le temple et ses dépendances étaient bâtis dans un vallon étroit, sur le bord d’un torrent; d’épais bouquets d’arbres protégeaient le sanctuaire. L’eau courante, la verdure et la bonne odeur de pin qui parfume l’air font encore de ce ravin , que les modernes appellent Mavrodilissi (3), un charmant lieu de repos. Si l’Asclépieion d’Athènes manquait de cette pittoresque parure que donnent aux monuments de beaux ombrages, il rachetait ce désavantage par sa position élevée. De ses denx terrasses, on découvrait la plaine d’Athènes jusqu’au golfe de Phalère, Egine et les montagnes lointaines de l’Argolide. Quand on parcourt aujourd’hui les ruines du sanctuaire, qu’on se promène parmi ces marbres dorés, seuls restes de tant d’édifices, on comprend bien tout ce que devaient avoir de récréant pour les malades ce ma-
(1) Philostrate, Vie d’Apollonius de Tyane, I, 9.
(2) Plutarque, Questions romaines, XCIY.
(3) Voir Newton, Transactions of the ltoyal Society of Literature , sec. ser., vol. V, part. 1, p. 107-152, et part. 2, p. 275-283.
gniflque panorama, ce chaud soleil et cet air pur qui, de nos jours encore, baigne l’Attique et dont la transparence étonne.
Ce que nous venons de dire de l’incubation se rapporte aux jours ordinaires : c’est le train quotidien des supplications et des cures dont l’Asclépieion était le théâtre. Quels ne devaient pas être l’affluence des visiteurs et le nombre des miracles les jours de fête! Nous n’avons là-dessus aucun renseignement précis; mais sans doute , lors de la célébration des Epidauria et des Asclépieia, une foule cent fois plus nombreuse que de coutume envahissait les portiques sacrés. Nous avons parlé de ces Trawu^i'Ssç ou veillées saintes qui précédaient les grands sacrifices publics (1). Durant ces nuits que remplissait une religieuse attente et où les suppliants veillaient à la clarté de nombreux flambeaux, des prières étaient dites, des invocations solennelles étaient adressées au dieu. Peut-être était-ce le moment des cures les plus merveilleuses. Dans tous les cas, il devait se passer là quelque chose de plus imposant, de plus propre à frapper les imaginations que dans les simples nuits où les malades s’endormaient près du temple, attendant le songe souhaité.
Après ces cérémonies nocturnes, la fête commençait. Laissons de côté les sacrifices et tout ce qui touche au culte public. Arrêtons nos regards sur la multitude des dévots qui encombrent le sanctuaire : les uns se traînent , malades , et viennent implorer pour eux-mêmes l’assistance du dieu; d’autres mènent un enfant, un parent ; les riches font un sacrifice; presque tous portent avec eux quelque offrande qu’ils vont consacrer à Asclépios. Puis, il y a la foule des curieux ou de ceux qui viennent par convenance, sans avoir de grâce spéciale à demander. Pais, c’est toute une armée de marchands, de ces commerçants de bas étage qui vont de foire en foire et dont une solennité publique ne saurait se passer. Pendant la fête qui se célébrait deux fois l’an à Tithorée en l’honneur* d’Isis, des marchands forains dressaient aux abords du sanctuaire des baraques en roseaux ; on leur achetait , nous dit Pausanias, toute sorte d’objets, des vêtements, des bijoux d’or et d’argent; il y en avait même qui vendaient des esclaves et des bêtes de somme (2). Il en devait être de même à Athènes. Les étrangers et les habitants des dèmes éloignés, qui se ren-
(1) Voir plus haut, p. 39.
(2) Pausanias, X, 32, 15. Cf. la fête instituée par Xénophon à Scillonte en l’honneur d'Artémis, Anabase, V, 3, 9. Il s’y donnait des repas aux frais du temple, qui fournissait la farine, le pain, le vin et les friandises.
l’asclépieion d’athènes.
daient rarement à la ville, se pourvoyaient dans l’Asclépieion des choses nécessaires à leurs travaux ou aux besoins journaliers de la vie. Les vendeurs ambulants leur fournissaient de ces menus ex-voto aux formes variées qu’on suspendait dans le temple , des étoffes, des ustensiles de ménage, des armes, etc. Ces fêtes étaient de véritables marchés , où des désirs profanes , en même temps qu’un pieux zèle, attiraient de nombreux visiteurs (1).
IT. — L'adoration simple. Les intercesseurs. Apollonius de Tyane et Proclus.
On ne voyait pas dans le sanctuaire que des malades couchés. D’autres, sans doute, assez vigoureux pour se tenir debout, accomplissaient à l’intérieur ou sur le seuil du temple certains rites. Les bas-reliefs votifs nous les représentent la main droite levée, le visage tourné vers le dieu dans une attitude respectueuse et recueillie. C’était la posture consacrée. Peut-être , en levant la main , prononçaient-ils quelques mots ; peut-être cet hommage tout extérieur était-il leur unique prière, comme ces signes de croix multipliés que les paysans grecs d’aujourd’hui font sans rien dire devant les images des saints. Le costume obligé de ces suppliants était, pour les hommes, le manteau, laissant à découvert la poitrine et l’épaule droite, pour les femmes, d’amples vêtements qui couvraient la tête (2). L’adoration terminée, les gâteaux ou le sacrifice offerts sur l’autel , ils s’en allaient , laissant dans le sanctuaire des ex-voto munis de dédicaces comme celles-ci : « Une telle à Asclépios et à Hygieia, pour elle-même et pour ses enfants (3). » — « Un tel a dressé cette statue d’Asclépios, pour lui-même et pour le prêtre iacchagoge Dionysios , de Marathon (4)... » Les inventaires font allusion à des offrandes analogues : a Phiale dorée, consacrée par Pyrrhos, du dème d’Acherdous, pour lui-même et pour son fils (5). » — « Pbanocrité, pour
(1) Cf., sur les marchés qui se tenaient lors des panégyries antiques, l'ordonnance relative aux mystères d’Andanie, Le Bas et Foucart , Mégaride et Péloponnèse, 326a, commentaire de M. Foucart, p. 174, col. 2.
(2) Voir Bull, de corr. hellén., II, p. 68 et suiv.
(3) ’ASïjvaiov, V, p. 157, n. 12.
(5) Bull, de corr. hellén., II, p. 422, 1. 16.
elle-même et pour ses enfants, un gobelet et une mâchoire (1). » — « Corps de femme et bracelet , consacrés par Myrrhiné, pour elle-même et pour son enfant (2), » etc.
A côté de ces dévots, il y avait ceux qui venaient prier le dieu, non pour eux, mais pour un membre de leur famille ou pour un ami. Nous venons de voir des pères, des mères l’invoquer à la fois pour eux-mêmes et pour leurs enfants : d’autres l’imploraient uniquement pour les leurs, absents ou trop malades pour pouvoir faire le saint pèlerinage. Cette classe d’adorateurs est nombreuse. Il suffit, pour s’en convaincre, de parcourir la série des inscriptions votives trouvées sur la pente méridionale de l’Acropole. Beaucoup sont rédigées comme celles qui suivent : « Phrynon , du dème de Rhamnous , pour son fils Diognétos (3). » — « Meidias et Danaé, ayant fait un vœu, à Asclépios, pour leurs enfants, Hédisté, Sôsiclès et Olympiodôros (4). » — « Pour sa femme, Praxias, ayant fait un vœu, à Asclépios (5). » — « Un tel, du dème de Collytos, ayant fait un vœu, à Asclépios, pour Polyeuctos (6). » —
« Thoudosios à Asclépios, pour sa fille Théanô (7), » etc.
Il y avait des personnes pieuses que le dieu chérissait particulièrement. Elles servaient comme d’intermédiaires entre la foule et Asclépios. Cela se rencontre surtout dans les premiers siècles de l’ère chrétienne. Tel était, par exemple, Apollonius de Tyane. Asclépios avait pour lui une vive tendresse. A Æges , il aimait à guérir les malades en sa présence (8). Aussi, le jeune Apollonius était-il souvent appelé à s’entremettre entre le dieu et les patients. L’Assyrien trop ami de la bonne chère , dont on a lu plus haut l’histoire, ne dut le salut qu’à son intervention : « Tu seras sauvé, lui avait dit le dieu, si tu causes avec Apollonius (9). » A Pergame, Asclépios ordonnait aux suppliants de fréquenter Apollonius pour obtenir la guérison (10).
(1) Bull, de corr. hellén., II, p. 423, 1. 39.
(2) Ibid., p. 424, 1. 47.
(3) ’AS^vaiov, V, p. 161, n. 21.
(4) Ibid., V, p. 417, in. 8.
(5) Ibid., V, p. 415.
(6) Ibid., Y, p. 156, n. 7.
(7) Ibid., V, p. 319, n. 4t.
(8) Philostrate, Vie d’Apollonius de Tyone, .1,8: ... xo\> ’A<jxXr)7rto\i tcote irpè; tov Upsa cp^cravTOç, (5>ç ^aipoi 0£pausuwv touç voit oOvraç Oir’ 1 2 3 4 5 6 7 8 9 10A7toXXam<p piaptupi.
(9) Id., ibid., I, 9.
(10) ld., ibid., IV, l : ... ttoXXoùç -yàp tcüv ÛYls‘aÇ ôsop-svtov ô 0eo; èxÉXeucre 7rpo<rçoiTcüv ’AiroXXtovtw, tout! Y“p aùxéî te flouXeaSai xal Soxeïv -rat; Moîpai;.
l’asclépieton d’athènes.
Le rhéteur Proclus, à Athènes, jouissait auprès du dieu d’un crédit semblable. Gomme la fille d’un de ses amis, Asclépigéneia, souffrait d’un mal qui déroutait tous les médecins, Archiadas, le père de la jeune fille, vint trouver Proclus, « comme il avait coutume de le faire dans les grandes occasions, » et le supplier d’intercéder pour sa fille auprès du dieu guérisseur. « Proclus, ayant pris avec lui le grand Périclès, le Lydien, illustre philosophe lui aussi, se dirigea vers l’Asclépieion, pour implorer le dieu en faveur de la malade. Car la ville avait le bonheur de posséder encore ce temple ; le sanctuaire du Sauveur n’avait pas encore été pillé. Tandis que Proclus priait selon les anciens rites, un changement subit se produisit dans l’état de la patiente et elle éprouva un grand soulagement : le Sauveur, en dieu qu’il est, l’avait guérie sans effort. Toutes les formalités religieuses étant accomplies, Proclus se rendit auprès d’Asclépigéneia : elle venait d’être délivrée des souffrances qui la torturaient et était en bonne santé (1). » Cette prédilection d’Asclépios pour le philosophe se manifesta d’une manière éclatante au moment où Proclus mourut. « Il était , nous dit Marinus , entre la veille et le sommeil , lorsqu’il vit un serpent ramper autour de sa tête ; c’était là que l’avait pris tout d’abord la langueur qui l’envahissait. Cette apparition apporta quelque adoucissement à son mal et , si l’impétueux élan de la mort l’eût permis , si son corps eût pu ressentir l’effet de cette action bienfaisante , il fût sorti de là, j’en suis sûr, sain et sauf (2) . »
De pareils favoris du dieu étaient rares ; on ne les rencontre, nous l’avons dit , qu’à une très basse époque , alors que le culte d’Asclépios s’est étendu , que l’antique héros d’Epidaure ne se borne plus à guérir, qu’il est devenu, comme nous le verrons plus loin, une sorte de guide, de conseil, auquel on ne demande plus seulement la santé, mais le bonheur sous toutes ses formes.
Il faut placer à côté d’eux les fervents qui n’intercèdent pour personne , mais qui ne peuvent s’empêcher de faire au temple de fréquentes visites. Aristide, à Smyrne, ne quitte guère l’Asclépieion ; il converse avec le prêtre, avec le zacore (3) ; il n’a de satisfaction que quand il peut adorer la statue du dieu (4), ou con-
(1) Marinus, Proclus, XXIX.
(2) Id., ibid., XXX.
(3) Aristide, I, p. 473.
(4) ld., I, p. 447.
sacrer dans le sanctuaire quelque offrande (1). Le vaniteux peint par Théophraste, le dévot futile qui a suspendu dans l’Asclépieion un anneau de fer, va chaque jour l’orner de fleurs , le frotter d’huile , afin de le tenir brillant; il l’use à force de le faire reluire (2). C’est qu’il veut que son offrande soit remarquée , qu’elle éclipse toutes les autres ; c’est sa manière à lui d’ôtre pieux et de témoigner au dieu sa foi et son amour.
(1) Aristide, I, p. 516.
(2) Théophraste, Caractères , XXL : ... xac àvaOei ç SaxxûXiov ^aXxoüv èv tco ’AaxXryitcEicp xoùxov èxxpcëEiv crcscpavcov, xai àXEiipsiv ôffïipÉpai.