‹ L'assassin; comédie en un acteChapitre 27 sur 42 · SCÈNE SEPTIÈME · texte numérisé non relu

SCÈNE SEPTIÈME

ALFRED, premier plan au milieu.

Au contraire ! hier, quand j'étais ici tout seul à vous admirer, quand vous vous promeniez h\-bas toute seule, quand il n'y avait personne entre nous pour m'empècher de vous dire : « Je vous aime! », une absurde timidité m'enchaînait dans mon coin. Maintenant que le monde entier s'efforce de nous séparer, ce déploiement de force armée, ces obstacles, ces ennemis, ces tricornes m'ont donné du courage, et me voici, madame, à vos genoux.

Se meltant à genoux aux pieds de madame Pérard. MAD.\MK PKHARD.

Y songez-vous, monsieur? Mais je vous en prie! vous me perdez! On peut venir!

ALIRKI).

Qu'ils viennent tous! que l'univers entier soit témoin de notre amour!

Il se relève.

De notre amour? En vérité, monsieur, je vous admire ! "Vous ne me connaissez pas, je ne vous connais point, vous tombez ici comme un aérolithe, et dès le premier mot, vous parlez de notre amour, comme si nous avions gardé ensemble les moutons de Florian.

Je ne vous connais pas, dites-vous? Je ne vous connais pas? Eh ])ien! je vais vous dire ce que vous êtes. Vous êtes l'idéal, c'est-à-dire l'assemblage miraculeux de toutes les perfections que la nature a disséminées dans les ôtres, et que l'art s'efTorce de réunir. Vous êtes la majesté jointe à la grâce, la beauté plastique animée de tous les pétillements de l'esprit. Vous êtes l'invraisemblable dans la perfection, l'oiseau qui fleurit, la fleur qui chante.

MADAME PÉRATID, passe devant lui et gagne l'avant-soène de droite.

Voilà mon état civil ])ien établi, comme dirait l'autre. Et vous, monsieur, me fercz-vous l'honneur de me dire qui vous êtes?...

ALFRED, à l'avant-scêne, au milieu.

Moi, madame? Oh! pas grand'chose! Je suis l'imprévu! C'est moi qu'on attend, lorsqu'on n'attend personne. C'est moi qui entre dans la maison lorsqu'on oublie de fermer la porte ou la fenêtre. On ne me connaît pas, et pourtant on me reconnaît, comme si l'on m'avait déjà rencontré au coin d'un bois, ou d'un rêve. Du reste, trente ans, peu d'argent, énormément d'avenir, médiocrement d'esprit,

et ckl cœur à tout casser. (Montrant la tasse qui est sur le dressoir.) Tenez! voilà mon ouvrage de ce matin!

MADAME PÉRARD, vient à l'avant-scène au milieu, à droite d'Alfred.

J'espère, monsieur, que vous vous en tiendrez là, et que vous ne ferez pas d'autres ravages. L'accueil que je vous ai fait vous prouve que je ne suis pas trop provinciale pour une femme de province, mais vous vous tromperiez de tout si vous me preniez pour une héroïne de roman. Si je vous disais que vous me faites horreur et que je vous déteste à première vue, je mentirais assurément; mais si vous supposez qu'il a suffi d'un regard en coulisse et de quelques mots bien dits pour me tourner la tète, je serais la première à rire de votre fatuité... Je ne suis pas hbre, monsieur!

ALFRED, avec épouvante.

Mariée!

MADAME PÉKARD.

Non, mais engagée assez pu])liquemont pour qu'une rupture soit impossible. Personne n'ignore à dix lieues à

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la ronde que j'ai promis ma main à un homme de bien, assez riche et fort considéré.

M. Lecoinchcux?

MADAME l'KRARU.

Vous lavez dit : M. Lecoincheux. Ce nom-là vous fait sourire, parce que vos oreilles n'y sont pas faites, mais si vous étiez de notre province, vous l'ccouteriez avec respect, parce qu'il vous rappellerait dix générations de vertus privées et publiques, d'honneur sans tache et de courage civil. Vous n'avez pas la prétention de croire que je romprai un mariage très honoral)le et tout fait pour courir les aventures avec un chevalier de l'imprévu!

ALFRED

En effet, pauvre femme! vous êtes condamnée pour la vie à patauger mélancoliquement dans le prévu.

Je ne dois songer qu'à ma réputation compromise par votre présence, et perdue si quelqu'un vous trouvait ici...

LECOINCHEUX, dans la coulisse.

Gardez toutes les issues !

MADAME rKKARD.

Que vous ai-je dit? Fuyez!

Elle court à la porte de droite et pousse le verrou. ALFRED.

Par ici"?

Il court à la porte de gauche, pan coupé. MADAME PliUARn.

Non ! c'est fermé !

ALFRED, allant à la fenêtre.

Par la fenêtre alors, je connais ce chemin-là.

MADAME PÉRARD

Vous VOUS tuerez, malheureux !

ALFRED

Ma vie pour vous !

MADAME PÉRARD

Entrez là, je le veux ! (Elle indique la petite porte de gauche premier plan. — Alfred sort.) Merci.

Elle met la clé dans sa poche.

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