‹ L'assassin innombrableChapitre 3 sur 63 · A GEORGES VICTOR HUGO · texte numérisé non relu

A GEORGES VICTOR HUGO

Son ami et son envieux, F. C.

Après l'offensive heureuse organisée par le général Nivelle, alors commandant des armées du secteur de Verdun, et la reprise du ton de Douaumont par les troupes des généraux Mangin et Guyot de Salins, dans un assaut magnifique, le 24 octobre 1916, en sept heures, sous le déluge d'artillerie qui les précédait chronométriquement, vacarme et dégelée de projectiles, dôme de fer et de feu qui avançait au fur et à mesure, devant les grenades et les baïonnettes de notre infanterie, et la réoccupation du fort de Vaux, le 3 novembre, — je reçus une lettre m'informant qu'une mission était organisée pour la visite des forts reconquis et me demandant si je voulais en faire partie.

J'acceptai avec joie.

Départ, à huit heures du matin, à la gare de l'Est, sous la conduite d'un lieutenant d'état-major. Il y avait là un Américain, propriétaire d'un grand journal de Chicago, les représentants de deux quotidiens populaires, le Petit Journal, le Petit Parisien, le directeur d'une importante revue, et moi qui ne représentais rien. Train express, bondé jusque dans les couloirs, de mili-

taires de tous grades, dont trois généraux. Il y avait aussi des comédiens surannés et des actrices canoniques. Ils allaient jouer la tragédie antique sur le front, devant les poilus, comme si la tragédie était absente du théâtre de la guerre. Nombre de soldats, paraît-il, refusant ces corvées de théâtre on oblige les « punis » à entendre les excitations patriotiques tombés de masques préhistoriques etde bouches indésirables. Les «bonhommes » réclament des spectacles distrayants, avec de jolies femmes qui les enthousiasmeraient. « Pourquoi n'envoie-l-on pas, me disait un aviateur, ces histrions séniles, des deux sexes, donner des spectacles de l'autre côté? Les Boches, reculant devant ces horreurs, se défileraient comme font nos héros, et ce seraient, peut-être, à chaque tournée illustre, quelques kilomètres gagnés. » — Qu'en pense le nouveau généralissime?

Quatorze heures. Bar-le-Duc. Trois autos nous attendent et emportent pour Verdun nos provisions de jambon, pâtés, poulets, vins, car on nous a conseillé de ne compter sur rien et de nous débrouiller. Bientôt, arrêt au bourg de *", où est le Quartier Général. Nous stoppons devant le double escalier extérieur, aux marches de pierre, de la mairie historique où travailla Pétain, où médite Nivelle. Sur la place, des prisonniers Boches ratissent la boue qui commence ici, avec les premiers aspects de la guerre. On repart. Sur la route, le va-et-vient ininterrompu, montant et descendant, de longs convois de camions automobiles, tout le long du chemin. De temps en temps, un barrage de cantonniers, qui réparent et empierrent la voie militaire, compliqueetretarde la circulation du courant, continu, des voitures de ravitaillement, « pinard » et munitions pour les hommes, obus pour alimenter les canons, les gueules des monstres. Ici, dans un champ, s'élève un grenier de ces énormes projectiles explosifs, sur un plancher de madriers qui les isole des flaques d'eau. Ce sont encore des baraquements ou des villages, pleins de soldats, dans le crépuscule en train de se répandre. Par les portières de l'auto, j'aperçois des toits crevés, un mur qu'a défoncé un passage d'obus, des fenêtres aux vitres cassées. Et, tout d'un coup, dans un enfoncement, parmi ces paysages vaguement mamelonnés, c'est Verdun, la résistance, la Ville Sacrée, et, par la porte qui donne accès, presque directement, dans la citadelle, c'est son cœur invincible.

Après notre présentation au général Dubois qui commande la place, le colonel Hoc nous promène à travers les galeries et les écoutes de la célèbre forteresse où Vauban multiplia génialement les escarpes et contre-escarpes, les courtines, les épaule-

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menis, les bastions, les demi-lunes. On n'a pas inventé encore des canons assez puissants pour empêcher d'êtreà l'abri, souscette masse rocheuse d'une vingtaine de mètres d'épaisseur, de briques et de pierres, oui, d'être à l'abri des projectiles les plus formidables. On ascende, par un étroit escalier de granit en colimaçon, à l'imprimerie, aux bureaux de létat-major, et, au-dessus, à la plateforme. Dans tous les souterrains de la citadelle, partout éclairée à l'électricité, refuge au milieu du cataclysme, c'est une tiède atmosphère de balneum. Redescendus, nous circulons à notre gré, comme enveloppés de la sensation d'être dans un sanctuaire d'héroïsme et de sérénité, où chacun a fait le sacrifice de sa vie à la patrie. Et j'éprouve une gêne à passer, moi, civil honteux et voyeur, sous ces nobles voûtes de granit, entre deux rangées de couchettes sur lesquelles sont assis ou couchés, causant ou rêvant, somnolant ou nous regardant, ou regardant en eux-mêmes, ceux qui, simples comme des enfants, et, comme les enfants, faciles à s'amuser même de nous, se battent pour nous, font que la République tranquille, sûre de demain, vit, respire, travaille — derrière cette frontière momentanée, crevassée de tranchées, peuplée de millions de braves, qu'on appelle magnifiquement : le front, — et qui est, en effet, trop immuablement peut-être, depuis deux ans, la pensée de la France et sa face merveilleuse.

Sortie de la citadelle et, — dans l'ombre qui amoncelle, dans les brumes ponctuées de coups de canons, les premières ténèbres, — visite, de la cité déserte, absolument déserte, vidée, sans exception, de tous ses habitants. Autour des deux tours de sa cathédrale, un amoncellement de ruines Dss rues entières sont effondrées, et la rue Mazelle, entre autres, n'est qu'un charnier de pierres et de poutres, de pans de murs, restes et tronçons de façades écroulées. Un silence profond. La cathédrale où nous entrons, est mystérieuse, émouvante avec tant de trous dans sa robe de granit, les dentelles déchirées de ses fenêtres et de ses vitraux, des trous par où le songeur aperçoit le ciel, et non Dieu, parmi les voix lointaines des canons de Verdun, les grondements, moins intermittents, de molosses d'acier qui, tout à coup, accroupis dans cette vaste cuvette d'ombre épaisse, se répondent sourdement dans la nuit sans lune et sans étoiles.

A présent, nous voici sur les remparts.

Le colonel nous fait monter, par des talus glissants où, nous agrippant des pieds et des mains, nous faisons connaissance plus intime avec la boue, sur un point élevé des fortifications d'où on domine le panorama de Verdun et des environs. Au nord, à

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l'horizon d'encre, ce sont les signaux des forts, les mornes fusées des tranchées qui, brusquement, illuminent les cieux, et leslonf^s faisceaux de lumière opaline des projecteurs, à la recherche d'avions ennemis, dressent leurs sillons d'or pâli vers l'immense plafond de nuées et le parcourent. De minute en minute, des éclairs suivis de grands bruitssourds : ce sont les coups de canons « tirés par notre artillerie, du côté du fort de Souville », — nous explique le colonel, — des « départs », Et, là-bas, dans l'ombre, éclatent, déchirant l'air comme de longs coups de gong, des geysers de bruits : ce sont des « arrivées » d'obus boches. Rien, dans l'obscurité, que cette alternance rauque de toux géantes des batteries adverses. Et, perdus, si nous étions sans guide, à une extrémité de la ville des dragées fameuses, les dragées de Verdun, — de cette cité évacuée, à moitié détruite, où ne rôde même plus, parmi les murs écroulés, un chien ou quelque chat familier, nous semblons, les uns aux autres, être les seuls êtres vivants, et nous écoutons, au cœur l'angoisse de la nuit, d'ennemis invisibles, l'appréhension de la force des tonnerres humains, de leurs gueules sonores et brutales. Pour la première fois, je contemple la Guerre, et je guette avidement ses regards de feu, du côté de Douaumontet de Vaux, les beautés espacées et puissantes de son souffle.

Et, dans Verdun en ruines, tout est préparé pour la bataille infernale, dans chaque rue, dans chaque maison, avec des pièges de mitrailleuses, aux carrefours. De loin en loin, un soldat disparaît soudain, comme un acteur dans une trappe; une cité militaire se dissimule et veille, blottie dans les caves, sous la ville défunte. — De retour à la citadelle, dîner inoubliable au mess des officiers, dans une galerie terminée par une rotonde où sont les cuisines, et, au milieu des fournaux allumés, de l'affairement des cuistots et des servantes, la table du général et de son état-major: de là je vois en enfilade le long tunnel de pierre aux voûtes noires, aux murs, de chaque côté, sur toute leur étendue, décorés des drapeaux des nations alliées, France, Belgique, Angleterre, Italie, Russie, Serbie, Roumanie, Japon, et, sous cet émouvant pavois multiclore, la cène où une centaine de jeunes officiers, à l'air résolu, reprennent des énergies pour le lendemain. Oui, la guerre a sa noblesse, sa splendeur, sa purification. Les visages de tous les saints de cette thébaide ont dépouillé les empoisonnements qui marquent tant de figures dans la vie civile : préoccupations d'affaires, soucis de ménage, tourmentes de femmes; ayant consenti le sacrifice de leur vie, on voit, on sent, que tout le reste ne compte plus pour eux, ou guère; ils se

sont élevés au-dessus des contingences de la 1 utte pour lexistence ou le luxe en risquant, chaque jour, leur existence même peur un idéal commun d'humanité. Leurs yeux en sont plus francs et plus clairs, leurs traits et leurs attitudes se sont débarrassés des miasmes qui empuantissent sournoisement l'esprit et le caur. J'ai vu, — avec des différences de mysticisme, bien entendu, des nuances de gravité, — deccs faces rassérénées, en Dauphiné, au couvent de la Grande Chartreuse; j'ai vu, en core aux moines de la Trappe, cet éclat tranquille des prunelles, cette élévation du renoncement. Et, comme les Trappistes, des milliers et des milliers de poilus creusent eux-mêmes leur tombe : 1 es tranchées. 11 est compréhensible qu'à l'honneur de dîner dévotement, de communier, presque, dans cette citadelle, ne fut ce qu'un soir de novembre, en 1916, avec ces soldats de Verdun, dans ce sijnctuaire pavoisé, sous ce frissonnement sacré de drapeaux, que des passants éprouvent une sorte d'orgueil très h umble, un sentiment quasi religieux d'être dans un des temples les plus augustes de de la patrie.

Cependant, on devait partir, vers deux heures du matin, pour le fort de Vaux, en profitant de la nuit sans lune et en revenir avant l'aube, afin d'éviter le repérage par les Boches de notre petite troupe devenue le but de leur tir. Je n'étais pas très excité.

« — Qu'allez-vous faire par là? m'avait dit, avant dîner, un capitaine. Vous venez pour voir, et vous ne verrez rien. Si vous allumez, un instant, votre lampe électrique de poche, elle suffira pour vous signaler, et, d'autre part, vous devrez suivre une piste étroite, à la boue profonde, avec l'i ncertain sous les pieds d'un terrain partout effroyablement bouleversé, l'appréhension des trous d'obus et de marmites, de tous côtés, où l'erreur d'un seul pas risque de vous faire choir. Avant-hier, deux hommes du ravitaillement du fort de Vaux sont tombés, la nuit, dans ces entonnoirs, et l'obscurité n'a pas permis de les sauver. Un autre était tellement agrippé par cette boue gluante qu'il a dû y laisser sa culotte, dont il a fallu le sortir com me dune gaine. Sans compter, en approchant du fort, trois à quatre cents mètres à traverser rapidement, dans les intervalles d'un tir de barrage. Et, surtout, vous ne verrez rien, rien de rien, car, si vous ne pouvez rentrer à Verdun avant le jour, vous devrez attendre, dans les casemates de là-bas, pour revenir seulement la nuit prochaine. »

Deux journalistes tenaient, quand même, à aller au fort de Vaux, ayant promis à leur directeur d'y aller. Mais le lieutenant,

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chef de la mission, rechignait comme moi. Je proposai la visite d'endroits moins visés, paraît-il; la côte Saint-Michel, le fort de Souville, Fleury et Douaumont. Le lieutenant chargé de nous conduire tira une bouffée de sa pipe :

— Moi, je m'en fous, après tout. Si l'un de vous reste en route, je mettrai sur mon rapport : « Un tel manquant. » Allons au fort de Vaux, cette nuit...

Il répéta: «Je m'en fous!» Ces trois mots, d'ailleurs, sont la règle et la philosophie de bien des gens dans cette guerre. Il préférait, certainement, lui, rester à Verdun. Au surplus, son papier de service, remis à la dernière heure, ne comportait plus Douaumont. J'allai voir, pour tout arranger, le colonel qui, téléphonant au quartier général, obtint l'autorisation de changer l'itinéraire. Le général Nivelle, en outre, nous invitait à sa table, pour le lendemain, et voulait bien nous donner, pour nous guider, le capitaine D'", un de ses officiers d'ordonnance, qui viendrait nous prendre à Verdun, à cinq heures du matin.

Redescendu au mess, j'eus la surprise d'y trouver un ami, M. Beaudoin, le gendre de M. Gaumont, un roi du film français. Chargé dun service cinématographique militaire, il arrivait, à l'instant, avec ses deux opérateurs, du fort de Vaux, où ils s'étaient risqués, la nuit précédente. En sortant, pour le retour, l'éclatement d'un obus, sans le blesser, lavait envoyé à plusieurs mètres; et, tout contusionné, il me disait aussi :

— Vous qui voulez voir et observer, vous ne verrez rien au fort de Vaux, si ce n'est des couloirs sombres et compliqués, des étages de casemates, des tourelles cuirassées et blindées, des canons aux gueules braquées, bref tout ce qui est dans n'importe quel fort. A moins que vous n'ayez fait vœu d'un pèlerinage particulier au fort de Vaux, allez à Douaumont, qui est un peu moins marmite pour le quart d'heure.

Après des propos amusants, des anecdotes pittoresques sur la Boue qui me dégoûte (c'est, pourtant, la Grande Dame des tranchées, avec son infinie et sale robe à traîne) nous sommes allés dans une galerie voûtée, où s'alignent, sur un seul côté, des chambrettes faites de cloisons de planches à hauteur d'homme, — pour nous coucher, tout vêtus, chacun dans notre cellule, sur un lit de camp. Après m'étre enveloppé dans un manteau prêté par le colonel du génie, bientôt je dormais sans rêve, divinement, comme une brute, quand un poilu, chargé de nous réveiller, me secoua par l'épaule. 11 était quatre heures et demie. Agréable. Pas la peine de s'habiller. On se rafraîchit la figure dans une cuvette ;aprèsavoir chaussé des souliers énormes.

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— je tends mes bandes molletières jusqu'à ma culotte de chasse, en velours à côtes. Comme, au mess, nous sommes en train de prendre le « jus », qui est le café noir, le capitaine D"* , superbe et charmant, officier d'ordonnance du général Nivelle, arrive. Et, dans le matin frisquet, aussi dans un brouillard humide et favorable, nous montons dans les automobiles qui nous attendent et nous mènent jusqu'aux casernes Marceau. Les pieds à terre, c'est la boue qui commence, sous les grondements, qui n'arrêtent guère, du canon. Mais ils nous impressionnent moins, habitués déjà de la veille. Sous les aboiements de ce que les communiqués appellent : la canonnade habituelle, — c'est la la Boue qui nous attaque nous empoigne aux chevilles, aux mollets, la boue effrayante.

Très haut, le ciel est bousculé par un bolide qui passe. Un grosobus éclate, — « un 38o 1 » nous dit le capitaine D'", qui nous apprend à les distinguer. Des mottes de terre sautent, un tronc d'arbre est coupé en deux. Mais c'est un hasard, étant protégés par un brouillard assez intense, — tandis que la fange, c'est la certitude. J'en ai horreur, comme des ténèbres; et nous sommes en plein dans la Bouc gênante, dès lors, occupant toute l'étendue, dans la Boue gluante; elle sévit, se colle aux semelles, aux empeignes, s'agrippe en mottes à nos fortes chaussures cloutées, grimpe à nos bandes molletières, pour débuter, la Boue embêtante, agressive, collante comme une femme qui n'a rien à se mettre, la boue avec ses avanies, la boue hideuse et plus laide que le sang.

Un obus éclate encore par là, non loin, dans le brouillard, en cet endroit plus léger, et le capitaine nous invite à descendre dans un boyau, où notre petite troupe chemine quelque temps. La marche est difficile dans ce couloir étroit où la boue est miroitante de flaques d'eau qu'il faut enjamber; par-ci par-là, notre guide nous avertit de baisser la tête pour éviter de nous égratigner à des réseaux de fils de fer barbelé qui s'enchevêtrent par-dessus. Soudain, je glisse et crois m'agripper à une souche qui dépasse la paroi de terre : c'est le soulier d'un cadavre en train de glisser, de sa gangue de glaise, doucement, dans la tranchée.

Comme nous sortons, enfin, de ce fangeux et sinueux boyau protecteur, une énorme explosion, toute proche. Des soldats qui étaient entrain d'installer une batterie et de dissimuler le canon sous un camouflage de toile peinte et de branches, mais allongés aussitôt, aplatis sur le sol, à l'arrivée de l'obus, se relevaient, se regardaient, se comptaient des yeux. Tous étaient là, personne

n'était atteint. Un seul avait tout un cùtédesa capotedéchiqueté,sa musette tailladée, son gobelet de fer battu réduit en lambeaux. Tous riaientd'avoir échappé au danger, à peu de frais. Serge Basset demande au poilu s'il veut lui céder son reste de gobelet et tend un billet de cinq francs. «C'est que je n'ai pas de monnaie», dit le Bonhomme. — « Ce sera pour du pinard », répond le civil. Joie parmi ces braves, avec qui je m'attarde à causer, tandis que l'un me cherche un éclat de cet obus. Enfin, il m'en rapporte un, pareil à une tranche de melon. — « C'était un 38o » déclare-t-il, quand je m'aperçois que mes compagnons sont partis. « Ils sont allés par là! » font, avec des gestes indicateurs, les poilus, décidément égayés par ce passage de types de l'arrière.

Au pas gymnastique, je vais dans la direction à travers le bois très ébranché, aux troncs coupés souvent à un mètre ou deux, et je songe à ce mot d'une Parisienne : « La forêt, l'hiver, c'est du bois ». Sans doute, en novembre, la forêt sans feuilles est toute nue: on la voit mieux, madame; mais celle-ci est mutilée, abîmée saccagée par la guerre, et je crains, en pressant ma course, de m'égarer. Le brouillard, où résonnent, on ne sait où, de sourdes détonations, me semble ensorcelé de sang, comme si des titans avaient badigeonné de minium ce firmament, et comme si le délaiementde tout cet oxyde salin de plomb teintait de rouge l'atmosphère. Est-ce que je vais me perdre dans ce bois, par ce brouillard, sur ce champ de bataille? J'ai deux ou trois minutes de crainte d'errer seul, et je crie : « Ho! Ho! » Rien ne répond. Voici un sentier sur une sorte de sommet. Mais, dans quel sens faut-il aller? Si je me trompais ? Nous devons être, j'imagine, dans le bois des Côtes de Belleville, sur la pente nord du fort Saint-Michel. Dans une inquiétude, un quart d'angoisse, je recommence mon appel : « Ho!... Ho!!! » très allongé. Enfin, je crois entendre, là-bas, un cri de ralliement, et, au bout d'une centaine de mètres, j'aperçois, parmi les autres, la silhouette sympathique du jeune capitaine et celle, plus courte et ramassée, du lieutenant, à l'air d'un grognard de Raffet. Ça va mieux. Seul, j'ai eu peur; en groupe, on est brave, et, s'il y avait du péril, on aurait peur seulement de paraître avoir peur.

En route, — maintenant.

La boue, pesante aux souliers, entrave, alourdit la marche. Voici des soldats, chargés de leurs fusils, de leurs sacs, de tout leur « fourbi » de guerre, qui reviennent des tranchées de première ligne, avec de la fange jusqu'au casque; ils marchent en file indienne, crottés, terreux, résignés, fatidiques. Quelques-uns

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s'appuient sur des gourdins. Le paysage devient, de plus en plus invraisemblable et poignant; les arbres blessés ne sont plus que des échalas déchiquetés, et nous allons à travers ces bois, où tout le feutrage d'herbes et de plantes fut anéanti par un déluge de fer. Sommes-nous dans le ravin de la Poudrière? Je ne sais pas. « — Je m'en fous 1 » comme dit le lieutenant. Nous suivons une piste étroite où nous enfonçons jusqu'aux genoux, à travers les futaies fracassées, les clairières disparues. Ces squelettes de bois dévastés, dans leur âme forestière, obscure et collective, se souviennent-ils d'avoir eu des feuilles? Les ormes, les noyers, les cormiers, les bouleaux, les noisetiers ne sont plus, et, dans le cauchemar de brume où la canonnade gronde, j'évoque les bourgeons d'antan épanouis, les feuilles vertes, la profusion infinie des émeraudes du printemps, les oiseaux qui s'égosillaient parmi les ramures, les violettes dans l'herbe, les fleurettes du renouveau. Quelque part, dans un trou de marmite, une hamadryade épouvantée survit peut-être, pleure, cherchant parmi les cadavres d'arbres, des moignons lamentables, le témoignage de la forêt d'autrefois.

Evocation de rêveur, bien moindre que la réalité. Grâce au brouillard, on peut marcher à découvert sur le terrain criblé de trous d'obus, couvert de débris, casques défoncés, bayonnettes tordues, fusils rouilles, longs rubans de mitrailleuses avec leurs cartouches, caissons disloqués, voitures de ravitaillement brisées, renversées sur un côté, les roues en l'air, chevaux morts aux jambes raidies, aux ventres comme en baudruche, gonflés par les gaz de leur putréfaction. Très souvent, la rencontre de deux bâtons en croix où est accrochée une plaque d'identité. Ah! tous ces soldats tombés sans croix d'honneur, même sans croix de bois! Ils engraissent la boue et la sanctifient. La terre les prend tout entiers, et ils renaitront, anonymes, dans la vie éternelle. L'herbe, au printemps, repoussera, peut-être, et des germes les frôleront; en attendant, les voici disparus dans cette boue, parmi l'immense plantation de mitraille. Partout, des douilles de cuivre en quantité, dont on pourrait faire de coquets vases de fleurs, mais qu'on ramasse et qu'on charge pour la fabrication de nouveaux obus, cuivre qui pourra servir à tuer une seconde fois. Sur tous ces détritus du champ de bataille, des troupeaux de baudets d'Algérie passent alertes, insensibles à cette horreur, s'en vont vers le fort de Douaumont, portant des vivres et des barriques d'eau. Se sont encore des centaines de camions tirés par des mulets caparaçonnés de boue, aux naseaux qui fument; ils s'efforcent en avant de leurs quatre pieds, dans la fange aux

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ornières profondes, aux débris macabres. Partout, dans le brouillard intense et propice, une activité tragique comme ce champ de massacre où le limon sinistre cache des morts innombrables, où la guerre encroûtée, Bellone, qui enfourche, depuis deux ans, un colossal monstre de ter sur pivot, va et vient, par quelques kilomètres d'avance et de recul, fait du cheval mécanique. Ainsi encore, deu.x boxeurs, corps à corps, se bourrent les côtes à petits coups durs, puissants et mesurés, dans une apparente immobilité, malgré le travail pénible des combattants. Oui, Mars galope sur place : les divisions attaquent et contre-attaquent, les batteries jouent de l'accordéon, sans se décider à la victoire.

Ici, deux bêtes géantes de bronze, accroupies, horribles et formidables lévriers à la gueule allongée, aux mouvements tranquilles, apprivoisés et réguliers, inclinent et relèvent leurs cous pareils à des chemines d'usines, vomissent, avec un bruit énorme, des blocs de fonte qui montent à cinq ou six kilomètres et s'en vont retomber très loin, sur les ennemis, che:{ nous. La visibilité est très diminuée par cet océan de brume, sur cet océan de boue ; des deux côtés, certainement, on en profite pour faire, àdécouvert,le ravitaillement, ramasser les douilles d'obuscomme les moisonneurs, autrefois, dans le même horizon, des gerbes de blé, les entasser dans les charriots ; cependant, les deux adversaires, sans hâte, et pour passer le temps, point guidés, dans cette brume, par les avions de reconnaissance ou les saucisses, die dracken^de ci, de là, se bombardent au hasard. Ce n'est rien, aujourd'hui, un échantillon de la canonnade habituelle, sur l'enfer de "Verdun.

Nous nous écartons, pour laisser passer, sur la piste étroite allant vers les premières ambulances, un soldat français et un prisonnier allemand qui portent sur leurs épaules une civière où est étendu un héros. Il se dresse sur un coude, en nous voyant :

— Tiens! des civils, c'est rigolo!

Puis, goguenard :

— Soyez prudents. Messieurs.

Sans doute, il a la « fine blessure », trop légère pour être inquiétante, mais assez sérieuse pour l'évacuation peut-être, dans quelque palace de la Côte d'Azur, transformé en hôpital, et la convalescence au bon soleil. Malgré l'ironie de ce lascar, c'est un bon air que l'on respire. Un air de bravoure? Pourquoi pas? En haut de "Verdun, sur la route de Douaumont.

Même ce coureur éreinté, affalé, tombé en route, n'en pouvant plus, à l'entrée d'un abri de troglodyte, une sorte de cave de deux mètres carrés, cet agent de liaison, en train de reprendre

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haleine, cette statue de glaise qui nous regarde vaguement, avec des prunelles gris bleu, a sa beauté spéciale. Étendu, il semble incorporé à la boue, absorbé par la boue. Où commence le corps? Où finit la bouc? Elle ne finit pas. Mais l'homme effondré a « cette beauté éparsc qui dérive, a dit Baudelaire, de la nécessité d'être prêt à mourir, à chaque minute. » Le sol est tout palpitant de la lutte, pendant plusieurs mois. Par ci, par là, un bâtonnet indique — pour prendre garde d'y poser le pied — la place d'un obus enfoncé dans la glaise, sans éclater, amorti dans la boue blanche, grisâtre, noire, ocreuse, violacée de sang, dans cette immondice que les poilus ont baptisée : la mouscaille, — dans la fange grasse devenue, ici, puissante comme un élément, comme l'eau, comme le feu, dans la fange, implacable, surnoise et salissante, dans la fange infinie.

Nous avançons de pli de terrain en pli de terrain, sur cette zone inimaginable, dans ce cercle des coteaux de la Meuse où la République reprend peu à peu le sol sacré, sur cette terre d'épouvante qui cache mal ses morts. Ce sont, sur les faites des plateaux, sur les pentes des croupes, sur les renflements de tous ces goitres meusiens, parmi les myriades de flaques d'eau rondes creusées par les obus, des caissons éventrés, et des bandes encore de mitrailleuses françaises ou boches, des boîtes de conserves vides, et ce sont, toujours, des détritus de choses pour tuer, les ordures innombrables de la bataille et, surtout, les douilles d'obus en phénoménale quantité, comme s'il en pleuvait, comme, en Provence, une année où les hannetons pullulaient, lorsque j'étais au Collège de Digne, des amas de hannetons dégringolés sur l'herbe, lorsque, faisant l'école buissonnière, je secouais dans les « iscles »du bord de la Bléone, les peupliers, au printemps. Çà et là, de pauvres corps surgissent à demi, délavés par les pluies, des débris humains, des bras, des mains éparpillés par la mitraille.

Les plateaux calcaires de Verdun sont couverts d'une couche d'argile, enveloppe grasse, contenant les sources nourrices des bois, — de la Laufée, de la Caillette, des Caurières, — des chevelures qui, partout, dans la belle saison, verdoient et frissonnent sur les sommets, attirant et condensant les brumes, entretenant l'humidité sur les hauteurs, y créant le paradoxe de petits marécages dont les eaux glissent des cimes molles et des pentes gluantes, forment d'ombreux et frais ravins forestiers. Dans tous ces couloirs naturels entre les ossatures des mamelons épars, à leurs flancs utilisés pour la défense, les envahisseurs ont creusé

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dis cavernes profondes : il a fallu broyer ces abris sous des ouragans d'obus, et c'est cette prodigalité de sources, sur cette prodigalité de feu, qui donne aux champs de bataille de Verdun, — des assauts de Fleury et de Douaumont, Madame, plus que sur la Somme, plus qu'en Champagne. — cette colle terrible et hideuse, une boue supérieure, un aspect plus terrifiant et hurluberlu de cratères fangeux, d'entonnoirs miroitants, l'aspect, aux endroits les plus calmes et les plus épargnés, d'un abord et d'un alentour d'abreuvoir piétiné par des milliers d'animaux, de villifères, bipèdes et quadrupèdes. Ces plateaux, jadis tapissés de verdure, humides, en pleurs, — si souvent, depuis six mois, secoués par le fracas des canonnades, — retombés, ce jour de novembre et de brouillard, dans un silence relatif ponctué de salves intermittentes, ces plateaux m'apparaissaient, dans ce paysage, plus lunaire que la lune, de limbes, de glaise farcie de morts, comme les dalles de pierre funèbres de l'immense tombeau de Verdun.

Je regarde, de tous mes yeux, sous le bombardement inégal et tenace qui gronde dans la ouate de cette matinée de fin d'automne, le champ de bataille épouvantable et magnifique, ce morceau de terre si férocement disputé. Je le contemple, dans une sorte d'exaltation. Est-ce que j'aimerais la guerre. Les canons invisibles, dont j'évoque les gueules pareilles à des cheminées iïns\nts,m'empêcheraieni-ils dépenser? Un vrillement chemine dans l'air déchiré, se perd dans les abîmes montants du ciel. Là-bas, un coup sourd et des gerbes de boue. Au bruit, par ci, par là, de certains départs de tir, détonations tragiques, basses et profondes, de grosses pièces — si différent, nous dit le capitaine D***, du claquement sec, /ac, tac, tac, des mitrailleuses échangeant leurs invectives, — il ajoute que notre artillerie, du côté du fort de Souville, du fort de Tavannes, ou des bois de la Laufée, envoie des« répliques » aux Boches, par dessus Douaumont, vers les Chambrettes, Hardaumont ou Bezonvaux, ou bien, à l'ouest, vers la côte 304. Là-bas, dans le brouillard, c est le Mort-Homme, c'est le bois des Corbeaux : on est en plein paysage de communiqués.

Je suis venu ici, voir de près la Guerre, et je « La » regarde goulûment. Elle n'est plus, comme à Paris, une imagination ; elle m'apparaît une personne, et Elle est en face de moi, terrible, multiple, on diraitcommela meret ses flots, infiniecomme le ciel et ses nuages; Elle est là, dans son horreur éternuante, autour de moi, au-dessus de moi. Oui, certes, j'emplis de tout

cela, de la Guerre détestable, mes prunelles curieuses et angoissées. Combien de milliers d'hommes et combien de milliards de francs coûte ce spectacle? Tout ce que je vois de si près est un aboutissant, une série de tableaux des plus typiques, et le théâtre le plus fameux de cette guerre : Verdun. Oui, dans la plus form'dable guerre des â^es, de 1914 à 191H, c'est, ici, un terminus, conflit de civilisation humaine et de barbarie germanique. De cet enfer de Verdun doivent sortir, dans l'histoire, une autre ère, plus douce, une fraternité des peuples, une autre géographie mondiale. Le spectacle est hallucinant de ce champ de bataille fantastique et amorphe, de son vertige de mer de fange, sur laquelle grognent les batteries des fourmilières adverses, dans une brume fluente, blafarde et fuligineuse. Les mo'ivements du terrain s'y continuent comme les plans d'un décor de théâtre, et, sur les crêtes proches, passent encore de vaillants petits bourricots algériens. Ceux-là sont très drôles, porteurs, chacun sur son bât, d'une montagne de fils de fer barbelés, pour organiser la défense des boyaux récemment conquis. Sur une charrette tirée par un âne, trois blessés. Deux sont couchés, affalés; le troisième, accroupi, tient, dans ses deux mains, sa tête bandée, sanglante et lourde; et, de tous côtés, s'entremêlent comme des microbes posés sur une plaque de verre, pour examiner leur infiniment petit au microscope. — et ce n'est, peutêtre, pas davantage au télescope d'un philosophe de Sirius, — de ^ous côtés s'enchevêtrent un pullulement de cratères d'obus pleins d'eau, pareils, sans doute, pour les veilleurs du front, à des veilleuses funèbres de l'immense abattoir. Ce sont encore, dans un rêve stupéfait, les cuvettes fangeuses où sommeillent, depuis si longtemps, les germes de la Victoire lente à s'échapper de ses misères originelles, de ses chrysalides ignobles et sanglantes, pour s'envoler dans le ciel, vers Paris, vers l'Arc de Triomphe.

On chemine toujours.

D'autres ondulations surgissent mollement dans la brume, se poursuivent, se dépassent comme des vagues. Le long des crêtes, les soldats, fatigués, surchargés d'attirail, montent ou descendent, piétinent, ainsi que toute la fourmilière, dans la boue trempée de sang, qui est un immense cimetière. Panorama inoubliable, inexprimablement atroce, comme si on était emporté dans un songe de Satan révolté contre la vie. Dans une éclaircie, là-bas, sur un monticule, le fortde Douaumont s'aplatit dans la fange, comme un crabe, dans sa carapace de béton. Et, sur les pentes voisines

20 l'enfer de VERDUN

un mouvement ininterrompu de convois de ravitaillement, les petits camions embourbés par-dessus les roues. Un attelage de quatre chevaux tirent, tirent, la fange aux poitrails, pour ne pas s'enliser dans les ornières, dans les foudrières, s'engloutir dans cette glu jaunâtre, cette bourbe illimitée, qui ne semble ni terre ni mer, chaos de trous d'obus, cette ondulation limoneuse et vorace.

Pour parvenir à Douaumont, il n'y a qu'une piste informe, matelassée et marquée parles caillebotis, qui s'enfonce, disparaît dans cette mélasse, — une piste vague, où l'on glisse, on Ciifonce sur la terre labourée, bouleversée, dévastée, convulsée, martyrisée, battue et contre-battue par des rafales de fer, un enchevêtrement de cyclones et de tonnerres, par un déluge de feu, sur ces lieux historiques, encore farouches et palpitants des assauts de la veille — et «glorieux», comme on dit, dans une boue de sang et de cadavres.

Voici le ravin des Vignes, d'où nos soldats bondirent, le 1 3 juillet 1916, pour dégager Fleury. En remontant les pentes, nous arrivons sur les crêtes fameuses enlevées d'assaut par la division du général Guyot de Salins. Ici, plus de traces d'arbres, de végétation, de maisons, de quoi que ce soit. C'est un moutonnement effarant de cratères, de trous béants, sur des kilomètres carrés, à perte de vue, retournés, martelés, bouleversés, écrasés, pilonnés, troués, vrillés, taraudés, repilonnés. A ce moment, dans le brouillard, les canons tirent, siffîent, grincent, hurlent, miaulent, suivant leurs calibres, au-dessus de nos têtes. « Il y avait là le village de Fleury », nous affirme le capitaine D*". Nous ne voyons, aussi loin que le regard puisse s'étendre, dans la brume un peu diminuée, qu'un chaos fangeux, une tempête figée de boue, un paysage, immense écumoire percé d'entonnoirs innom brables, parfois géminés, aux miroirs d'eau qui semblent, ici, les yeux morts de la terre vers le ciel sans personne.

L'église s'est envolée, dispersée dans la mitraille, sa cloche brisée en mille morceaux piles comme du verre, les charpentes martelées, déchiquetées, anéanties, et les pierres broyées, émiettées, sont devenues la mélasse immonde où nous enfonçons. La main géante de la Guerre, fermée en poing de fer et de feu, s'est abattue sur Fleury et l'a écrasé comme un insecte dont il ne reste plus même la trace sur le sol. Ailleurs, il y a des restes de bicoques, de masures, des épaves dans la détresse des choses, de la vie rustique d'avant la guerre, un squelette d'arbres ou de buisson, un spectre de ferme. Ici,dans l'atroce spectacle de dévastations, plus même le fantôme du village fondu, submergé dans

l'enfer de VERDUN 21

le cataclysme, sombré comme un navire dans locéan de boue, lieu maudit où l'enfer de Dante semble une aimable fantaisie. Est-ce un ras! de ntiaréu qui, dans un soulèvement paradoxal de la nature révoltée est arrêté là, solidifié avec ses lugubres vagues et ses houles monstrueuses, en plein élan? Tout ça, en France, che^ nous, pendant des lieues et des lieues. On se croit dans la Lune crevassée, comme l'évoquent les cartes astronomiques, dans son hémisphère horrible et volcanique, dans son ombre convulsée

Là s'affirme, visiblement, la fantastique royauté du canon. Le résultat ne vient plus d'une manœuvre habile, mais de la masse supérieure d'explosifs déversés sur un secteur adverse, déterminé. L'ennemi doit se résigner à mourir inutilement sous ce pilonnage intense de l'artillerie lourde, crachant ses averses infernales et méthodiques de fer, de feu, ou partir, fuir ce cauchemar, laissant ses tranchées, ses boyaux, ses abris profonds, ses blockaus, ses halliers de réseaux de fils de fer, toutes ses positions enfin détruites de fond en comble, que l'infanterie, opérant sa ruée — derrière le rideau à l'arc mouvant et tonnant de cataractes d'obus — n'a plus qu'à occuper et nettoyer, aménager pour une nouvelle avance, pour créer, plus loin, une nouvelle boursouflure de la terre de France, une nouvelle plaie glorieuse, autre gauffrage immense qui figure le bouillonnement, stoppé à son plus haut point, d'une mer en furie, chaos apocalyptique, monotone, stagnant, prolongé, figé, océan de fange et de cadavres où des hommes et des chevaux s'enlisent, sont engloutis, de-ci, de-là, happés par des trous.

Oui, le prix de ce spectacle?

Dans les quatre premiers mois de leur attaque sur Verdun, le 2 1 février 1916, les Allemands, qui franchirent d'un bond plusieurs kilomètres, et, dès le 25, entraient dans le fort de Douaumont — les Boches ont précipité, paraît-il, selon des gens dons c'est le métier de compter ça, neuf millions d'obus de tout calibres, soit ils ont dépensé, gâché, puisqu'on les a reconduits, la même année, presque au même point, une valeur de 5 milliards de francs. (Les morts, à part). Nos grands chefs, Castelnau et Pétain, ne sont naturellement pas demeurés en reste ; et le général Nivelle, succédant à Pétain dans le commandement de l'armée de Verdun, m'a dit avoir fait tirer, pour son compte personnel, — deux mois durant — deux cent cinquante mille obus par jour. Total : quinze millions, en deux mois. Avant lui, du 22 février au 7 mars seulement, 190 groupes d'automobiles transportèrent

23o bataillons et 270.000 tonnes de munitions; ce charroi, équivalant à la navette de quinze trains quotidiens, atteignit 1.700 camions — et, parfois, le double — par jour, en chaque sens. Où sont les chevauchées pittoresques de Murât, ancien palefrenier, roi de Naples, époux d'une sœur du maître de l'Europe, de Napoléon? où sont les chevauchées follement héroïques de Murât galopant, à la tête de ses escadrons, en panache et en gala, contre l'ennemi ? et chantant, debout sur ses ctriers, sabre au clair :

J'ai le cul rond comme une pomme, Rond comme une pomme...

C'est le montage complexe, mécanique et prodigieux, d'une simple action localisée et sans suite, c'est-à-dire sans percement de front, où le canon lourd, toussant sans relâche, ouvre le chemin aux grenadiers et aux mitrailleurs; c'est la mise en scène d'une offensive ou défensive, dans cet accès mondial de guerre au début du xx' siècle, où la bataille est le déclanchement d'une gigantesque préparation dans les usines, dans toutes les coulisses de l'arrière, — de la Guerre de Machines, de Canons et de Munitions, d'où va naître une synthèse d'Etats agglomérés librement, une société de nations: l'Europe de igSo, aujourd'hui, dans les douleurs de l enj antement .

Quelqu'un, sur ce tertre désolé, effroyable, de Fleury devant Douaumont, comme nous écoutions les « niveleurs » qui rugissaient dans le brouillard, sur ce pays d'enfer, dit en souriant :

« Le général Nivelle...

— nivelle tout », achève un autre, qui a deviné le mot. Attila déclarait que l'herbe ne pousserait plus où s'étaient

posés les sabots de son cheval. Que pouvait être, en vérité, le passage en trombe de ces Huns, de ces hordes nomades, incendiant tout, volant, violant, pillant, comme les Huns d'aujourd'hui? Rien, ou presque rien, à côté des crimes des Allemands, des barbares scientifiques. Le printemps suivant, les masures se redressaient, et l'herbe verdoyait, égayée de fleurettes. L'avril prochain étendait sur tout le saccage son manteau clair. Mais Guillaume II, l'assassin innombrable, aurait dit :

— Si mes armées sont obligées d'évacuer, par un décrochage, ce que nous avons conquis, nous reculerons, volontairement, dans une retraite limitée, en laissant la terre « rase ».

Quand, et sur quel front, sur quelle étendue, aura lieu ce recul mystérieux, volontaire ou forcé, des légions germaines, qui mettront entre les préparations, pas assez secrètes, de l'attaque angle-

L ENFEK DE \ ERDL'N

française, et leurs défensives nouvelles, puissantes et cachées, la destruction et la dévastation, le saccage ordonné, méticuleux, de tout, même des jardins et des vergers, une zone désolée, razziée soigneusement, stérilisée, aux paysages de cauchemar, un terrain mort, aux villages réduits en poussière, aux puits empoisonnés, sans bois, sans forêts, sans un arbre fruitier, tous sciés au ras du sol, odieusement mutilés, sans un buisson, sans une ferme, sans un pont, ce retrait stratégique du maréchal Jk Hindenburg qui fera un désert lamentable et

^n plat, sans même un remblai pour servir d'abri,

\ sans couvert et sans chemins? Cette fois, dans

un repli de plein gré, accompli avec un raffinement calculé de sauvagerie, une férocité méthodique contre les choses, les Barbares feront-ils encore, comme l'a prédit leur Chef, la terre chauve et rase. Sera-ce pour le printemps 1917, cette éclosion nouvelle des crimes du peuple monstrueux ? Y aura-t-il encore, en avril, en mai, quelque part, des roses ? Elles ont peur des Boches.

Mais une troupe s'avance vers nous, en monôme, sur la piste d'une côte que remonte notre petite bande égaillée. Çà et là, des débris sanglants, un bras, un soulier que dépasse la chaussette et d'où sort un tibia cassé, tout blanc, très propre, nettoyé par les rats, et de vieux cadavres momifiés. On s'écarte un peu pour laisser passer cette relève descendante. En tête de cette cinquantaine de braves, harassés, couverts de boue, le fusil en bretelle épaules et flancs chargés de musettes, de tout le « barda », un grand type, svelte et fier, la barbe grisonnante, en pointe, un mousquetaire de Verdun, à l'uniforme bleu d'horizon, l'air doux et martial, le revolver en bandoulière, marche crânement, tout maculé de boue, s'appuyant sur sa canne de buis, en crosse d'évêque. Le capitaine D***, qui conduit notre caravanette, interroge :

— Combien de disparus, mon colonel?

— Trois, pendant la relève. Malheureusement, un obus, juste au moment du départ, m'a enlevé quatre hommes. Sept, en tout.

Ils se serrent la main. Je vois cinq bouts de galons d or sur les manches de cet officier, et je regarde, sur sa poitrine, — à côté de la croix de guerre avec trois étoiles et deux palmes — pour la première fois, avec un peu derespect, une rosette rouge. Chef du régiment, ce brave donne l'exemple, et, pouvant se faire remplacer, j'imagine, rester dans sa « cagna », il est allé, à son tour, aux tranchées de premières lignes, avec ses gars. Derrière lui, ils suivaient à la file et j'observais, sur ces blocs de boue ambulante, la vérité de cette guerre immobilisée.

Éreintés, résignés, ils n'avaient pas dans les yeux, sauf le colonel, cette exaltation d'héroïsme que prônent, épris de gains ou de vanité, les marchands et les profiteurs de chauvinisme, avec le pathétique tranquille de « tambours» loin du feu. Ces soldats, arrachés à la vie civile et jetés à la fournaise, ont une simple préoccupation animale qui ne dépasse pas l'instant présent, la crainte de l'accident, le désir de ne pas avoir trop froid, de boire et de manger, de se remettre d'aplomb avec un peu de « pinard » et de dormir. Entraînés par des événements audessusd'eux, ballottés de-ci, de-là, au gré de causes dont la signification précise leur échappe, ils vivent, ils existent, et, tout de même heureux d'exister, au comble dune agitation formidablement tragique et de la stagnation la plus monotone, prolongée, depuis deux ans, au-delà de toute prévision. Dans leur mémoire, si l'on cause avec eux, s'estompent, s'imprécisent et quasi s'effacent, les souvenirs de cette vie intense, auparavant inimaginée. Une éponge fraîche abolit vite souffrances, misères, dangers de mort continus, tirs de barrage traversés, marmites évitées, grenades, dès les premiers repos au cantonnement; on a échappé au péril, c'est l'essentiel. L'enfer devient vague, une fois traversé. Pourtant, le dernier poilu de ce monôme traîne son corps courbé sous le fusil et tout le poids de son harnachement, sans compter sa carapace de boue; il geint, en passant près de nous, des civils qu'il contemple avec étonnement, le pauvre! il gémit avec un accent marseillais :

— Pour sûr, je dois avoir quelque chose de cassé...

Je le console, en passant, avec une phrase provençale, une «galéjade». Là-bas, un soldat entonne une tyrolienne — îrou la la itou — dans le brouillard. La boue sévit toujours, lourde aux pieds, la bouedela guerre dans une boue de fange et de fer, la boue qui, maintenant, a grimpé des chevilles à nos genoux, la boue

rusée, opiniâtre, triomphante, qui, projetée des foudrières, caparaçonne les chevaux, empâte les roues de ravitaillement, tapisse les bâches, — la boue énorme, illimitée, où l'on s'enlise, où l'on crève, — la boue charognée de ce cloaque illustre de gloire militaire.

De nombreux prisonniers allemands, à cette époque employés là, par justes mesures de représailles^ besognent, tracent de nouvelles pistes, posant des caillebotis, — «des cailles rôties », — comme répond, en français, un Boche de Montmartre, à l'un de nous qui l'interroge. Ils ont le sentiment de la discipline, et beaucoup, interrompant leur corvée, se mettent au garde-à-vous sur notre passage, devant le lieutenant et le capitaine d'état-major. Ici, le champ de bataille prend un aspect de chantier. Sur cette terre déchirée, violée, abîmée, sans germes pour frôler, au printemps, les cadavres et les caresser d'un peu de renouveau, sur cet enfer détrempé, qui mêlant les traîtrises de l'eau de la boue et delà nuit, engloutit des hommes dans ses crevasses, sur ce terrain mou, fangeux, défoncé titanesquement, le général Nivelle fait refaire des routes, dont une carossable, solidifiée par des madriers et des traverses, pour le passage de l'artillerie lourde, et des kilomètres de voie ferrée étroite, pour avancer le matériel de ravitaillement, — et, sans doute, pour donner de l'air, bientôt, en décembre, aux forts de Vaux et de Douaumont récem ment libérés des Boches, compléter ses victoires du 24 octobre et du 2 novembre, en reprenant d'autres villages au-delà, Bezonvaux, Louvemont, Les Chambrettes. Dans ce but, le général Nivelle aménage ce chaos, le rend praticable. Ici, des prisonniers allemands établissent des conduites, canalisent l'eau dispersée des sources; là, des téléphonistes français posent des fils, établissent la liaison avec Douaumont, — car, sans cette préparation minutieuse de tout, la bataille prochaine ferait naufrage dans cette merde fange.

Les prisonniers allemands, beaucoup aux yeux de faience bleu pâle, et les soldats français qui les surveillent ou ceux qui travaillent, mais pour leur compte, dans leur voisinage, se regardent sans haine. Ce sont tous des hommes, des victimes des orages d'en haut, et, passant au milieu d'eux, je songe, d'une façon intense, à voir ces ennemis calmes et résignés les uns en face des autres, subissant leur destin, que, si la terre n'avait que des gouvernements libres comme la France, les Etats-Unis d'Amérique et la Chine même, — s'il n'y avait pas un Kaiser absolu et dynastique, soutenu par un peuple vorace. migrateur et démuselé, — s'y avait pas des Hohenzollern, qu il faut

anéantir, des hobereaux tudesques qu'il faut réduire, un Tzar autocrate, — je pense que, si les nations avaient été consultées, si elles étaient constituées, maîtresses de leurs destinées, organisées en société libérale et démocratique, en communauté de peuples libres, cette guerre n'existerait pas. Ils se battent, ces fils de la même terre et qui retourneront à elle, — Pulvis es, et in pulverem reverteris, — ces paysans, ces ouvriers, luttent, se massacrent; mais, au fond, les haines, créées par des conflits de foudres dans les nues, ne sont pas, sauf par exeption, dans les yeux des pauvres diables. Alors, qui déchaîna les puissances du Mal ? Qui donc ? Wilhelm II, loKaiser abhorré, monstrueux et retardataire, le Chef d'une bande de petits rois asservis et conférés, l'Assassin Innombrable, avec son armée de reîtres, (un peuple, quand même de sangliers, de bandits, d'incendiaires, de satyres et de voleurs, à main armée). 11 faut que s'oppose, triomphalement, au rêve monstrueux de l'impérialisme allemand, aux ambitions batraciennes de la Prusse autocrate, l'alliance sacrée, durable et féconde, des démocraties.

Nous croisons encore deux prisonniers Boches qui transportent deux blessés français sur un brancard, lorsque, en quête d'un souvenir matériel à emporter, j'aperçois, — au bord d'un trou d'obus rempli d'eau, — couché sur le côté, un cadavre allemand complet. Je m'approche. Quelqu'un a dit que « le corps d'un ennemi mort sent toujours bon. » Celui-ci ne sent rien, à demi momifié; d'ailleurs, l'air, souvent remué, de ce plateau emporte et dissipe toutes les émanations puantes. Je touche du bout de ma canne cet homme comme moi, quand il vivait, cet uniforme plein de charogne et de pourriture, pour m'assurer qu'il n'est pas trop en déliquescence. Cà peut aller. Je me penche, ayant vu, accrochée sur sa poitrine, au bouton de sa capote par une patte de cuir en haut et en bas, une lampe électrique. Et j'ose me pencher plus près, vers cette figure dont les yeux sont crevés et fondus, sur ce brigand d'outre-Rhin ou cette victime qui s'est résignée à l'abattoir, obéissant, par force, à l'ordre donné, sur cet amas de chair décomposée et vêtue. J'ouvre, avec mes doigts un peu tremblants, voisins de la main du mort, les boutonnières des deux pattes de cuir et je retire ce bibelot funèbre, à l'étui de zinc peint en gris, où les papilles des doigts de l'ennemi ont laissé des empreintes sanglantes. Ayant rejoint mes compagnons, je leur montre mon trophée de guerre, et je tourne, sur un côté, le bouton de cuivre à vis de l'allumage. La pile est toujours vivante, et l'incandescence fait rouge son gros œil de verre.

L ENPER r»E VERDUN

De la boue, toujours dans le brouillard qui se dissipe. On piétine, fatigués, dans la monotonie des mêmes impressions. (Que doivent dire alors, Seigneur, depuis tant de mois, ceux qui vivent dans les tranchées, les abris, les crevasses de cet enfer, depuis deux ans?)

Enfin, c'est le retour par la Chapelle Saint- Fine qui fut le point extrême de l'avance allemande,dans l'été 1916, au nord de Souvillc, — par la Chapelle Saint-Fine, — l'endroit mémorable où s'est arrêté l'invasion des vagues boches dirigées par le Kronprinz. Nous sommes éclaboussés de boue jusqu'au col, et, après être remontés aux casernes Marceau, dans nos automobiles, laissant Verdun sur la droite, nous gagnons Souilly, le quartier général, où nous attend le commandant en chef des armées de Verdun. Ayant tout juste le temps de nous laver les mains, tous crottés comme d'abominables barbets, n'ayant aucun moyen de changer de toilette, je montre, confus, une plaque de boue sur mon épaule au général Nivelle. Il me répond, en souriant :

— Mais c'est très chic. Tâchez de la garder jusqu'à Paris.

Nivelle est un homme de haute allure, aisé, charmant et grave, aux propos discrets et mesurés, ayant souci de ne rien dire de banal ou superflu, un gentleman français, de mère anglaise, la tête fine aux yeux clairs et tranquilles, cheveux argentés, moustaches grises, sur un corps élégant et solide. D'une simplicité cordiale et distinguée, le commandant en chef des armées de Verdun est le type de l'officier ouvert à toutes les idées, pas enfermé dans son métier militaire comme dans une guérite, pas imperméable du tout, très lettré, dillettante, artiste, très renseigné, le plus alerte des Parisiens.

Le commandant en chef a prié le directeur du grand journal de Chicago de prendre place à table, à sa droite, et m'a invité à m'asseoir à sa gauche. Nous étions une vingtaine de convives. A la fin du déjeuner, mes compagnons de mission levaient les yeu.x sur moi, m'indiquant que je devais porter un toast. J'essayai, par jou.K de physionomie, de rejeter cette épreuve. Que dire ? Qu'oser dire à Celui dont je voyais, sur la manche, à côté démon bras, les trois étoiles, moi, simple passant? Alors, sans me lever, sur le ton de la conversation :

— Mon général, tout le monde, depuis cinq minutes, me regarde et m'indique trop que je dois prendre la parole. Un discours, de ma part, je l'avoue, me semble tout à fait ridicule. Pourtant, voulez-vous me permettre de porter, simplement, de tout cœur, la santé du vainqueurde Verdun ?

— J'accepte. A condition que vous mettiez votre singulier au pluriel.

— Volontiers, général. Je bois avec joie, à vos officiers, à vos soldats, à tous ceux que nous avons eu l'honneur d'admirer, aujourd'hui, sur le champ de bataille, entre Verdun et Douaumont, à tous ceux qui réalisent en victoires vos offensives réfléchies et bien organisées. Mais, regrettant qu'il ne soit plus de mode, comme autrefois, de donner des titres aux chefs qui les méritèrent par leur génie stratégique, leur haute intelligence ou leur bravoure, — je lève mon verre à la gloire du général Nivelle, prince de Douaumont.

Je me souviens encore d'une phrase de Nivelle. « Une offensive qui n'a pas réussi dans la huitaine est une affaire ratée ». Il ne faut jamais dire : « Fontaine, je ne boirai pas de ton eau ». Il y a de l'eau, môme en Champagne. Quelqu'un ose interroger : «. La guerre sera-t-elle terminée, à la fin de 1917 ? » Le commandant en chef des armées de Verdun sourit :

— J'espère, à un moment « préparé », la victoire rapide et totale.

S'il n'est prince de Douaumont, Nivelle, trois semaines après, était choisi , pour succéder à Joffre en qualité de généralissime. lEst-ce née de son

cerveau que viendra, cet été, cet automne, « la victoire rapide et totale? » Mais, pendant qu'il prononçait ces mots éblouissants, je tâtais dans ma poche de veston, la petite lampe électrique — prise, comme trophée, dans la matinée, sur le cadavre d'un soldat boche couché au bord d'un trou d'obus, cette petite lampe électrique dont la lueur survivante me semble un symbole.

Oui, cette lumière persistante sur cette victime de la guerre, sur ce mort gisant dans la boue, simple détail du champ de bataille, sur l'immensité de cratères creusés par le déluge de projectiles et miroitants de flaques d'eau rouge m'enseigne l'espoir que toute la douceur de la civilisation n'est pas anéantie, que le progrès n'est pas enterré à sept ou huit mètres sous terre, aux flancs des coteaux, dans les abris perfectionnés de la préhistoire. Cette frêle clarté de lampe électrique, échappée aux destructions et aux massacres, grandira, comme la paix étouff"ée ressuscitera de ces formidables hécatombes humaines, comme, après l'hiver, le printemps reviendra, — comme le Soleil, après la victoire de la France, fera renaître la vie sur les paysages du Nord et de l'Est saccagés, — comme le Soleil éternel qui brillera sur les Etats-Unis d'Europe, et, sur les abattoirs, qui sèmera des roses.

FÉLICIEN CHAMPSAUR

Nice, le 3o Janvier igiy.

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