PLUSIEURS VOIX
Si c'est un bonapartiste?
ANTOINE
Si c'est un ijonapartiste, menez-le au fort, et on le jugera.
Antoine , mon ami , nous sommes ici pour le juger...
ANTOINE , il éclate de rire.
Vous autres! vous êtes des juges vous autres? eh bien! comment les trouvez- vous ? Ce ne sont pas de jolis juges, tous un pied chaussé et l'autre déchaux? ah! levez-vous,
juges de saint Éloy! eh! qu'est-ce qui vous a faits j uges ?
M. DUTEUIL.
Antoine, tu es chez moi , ne fais pas l'insolent.
ANTOINE
Monsieur Duteuil , ne nous brouillons pas
nous, et ne me faites pas parler; assez dit
Je vous demande qu'est-ce qui vous a faits
juges.
l'étranger.
jNous.
ANTOINE
Ah ! ah ! on peut se faire juges comme ça,
en disant, Je me fais juge. Je ne suis pas un
homme de plume et de livre , mais je ne crois
pas qu'on puisse se faire juge, là, d'idée, à
dix heures du soir.
l'étranger.
Nous le jugerons sacrebieu , nous le jugerons.
ANTOINE
Eh bien! jugez... mais au moins faites venir ici M. Angles; on ne juge pas un homme quand il n'est pas là , comme chez les sauvages de l'Amérique.
l'étranger.
Pas besoin qu'il soit là, c'est un brigand...
ANTOINE
La preuve?
l'étranger.
Il nous a tous dénoncés à Brune.
ANTOINE
La preuve?
l'étranger.
II a fait faire des guillotines , c'est connu.
ANTOINE
La preuve, sacrebieu, la preuve... Où sont ces guillotines ^ voyons-les , les avez-vous vues vous?
l'étranger^ furieux.
Oui.
ANTOINE
Vous en avez menti.
l'étranger.
(Il saisit un pislolet, et l'arme: on se précipite sur lui pour le retenir, le coup part en l'air.)
Laissez-moi, laissez-moi...
ANTOINE^ son fusil à la main.
Laissez-le, ne le retenez pas , s'il fait un pas sur moi, je lui casse la tête d'un coup de crosse.
l'étranger , à la troupe.
Camarades, êtes-vous de bons royalistes comme moi? oui, ou non.
tous.
Oui, oui.
l'étranger.
Eh bien ! je vous ordonne d'aller fusiller Angles j Antoine, nous nous verrons nous deux.
(Un mouvement se fait dans la bande, Antoine se précipite à la porte et barre le passage.)
ANTOINE, exalté.
Mes amis, mes amis, chrétiens baptisés, braves gens, qui avez de vieux pères qui vous attendent à la maison, écoutez, écoutez, vous ne tuerez pas ce pauvre vieux , vous n'êtes pas assez démons pour ça. Mettez-vous la main sur la conscience, et voyez si l'âme ne vous tremble pas à cette pensée? (à l'Étranger) qu'estce que tu es toi pour nous donner des ordres? tu n'es pas un enfant du terroir, tu es un Génois , qui vient manger notre pain ici j fais-nous voir ton père , ta mère , fais-nous voir l'église où tu as été baptisé , le prêtre qui t'a donné la première communion ; lève-toi , tu ne parles pas notre langue; tu n'es pas de notre religion, tu couches à la belle étoile comme un excommunié , personne ne t'a vu enfant jouer sur les places de nos villages,-
IlOU les Génois ! ( Uu murmure d'intérêt se manifeste pour Antoine) et tu >oudrais commander aux enfans de
la ville? jamais, jamais; n'est-ce pas, mes amis, que vous n'obéirez pas à un Génois? n'avez-vous pas assez de sang sur vos vestes? savez-vous bien que dans cinq ans , dix ans d'ici, quand vous irez danser aux villages^ et vous rafraîchir à la guinguette , on dirait en vous voyant : « Malédiction de Dieu sur ces hommes-là, ils ont assassiné un vieux, ils boivent du sang d'Angles dans leurs verres ! les voilà les assassins ! >^ Savez-vous bien qu'aucune brave fille ne voudra devenir votre femme? que vous ne pourrez plus tremper votre main dans l'eau bénite? que la nuit, les âmes du purgatoire vous enverront des songes rouges à vous faire tomber du lit? savezvous bien qu'un vieux est comme une relique , comme un corps saint qu'on ne touche pas sans faire un péché mortel? Mes amis,
mes amis (il les prend tous successivement dans ses bras.)
C'est un enfant du terroir comme vous qui
vous parle, c'est un royaliste qui se ferait tuer pour le drapeau blanc; vous me connaissez tous, pas vrai? (attendrissement presque général)
Vous n'écouterez pas cet enfant de la Calabre, vous crierez tous avec moi : La vie , la vie au pauvre vieux...
TOUS, moins (];.elquos uns qui se rapprochent de l'Etrattger.
La vie , la vie 1
ANTOINE
Oui , oui , la vie , la vie ! combien sommesnous qui crions : La vie... (il compte) nous sommes quarante-sept ! c'est un jugement ça aussi.
l'étranger , d'un ton de calme affecté.
Oui, oui, c'est un jugement (il s'approche
d'Antoine.) Mauvaise tête; ah! il faut que je t'aime bien pour te pardonner toutes tes folies; allons touche la main au Génois, on ne
fera rien à ton vieux. (Antoine et l'Etranger se serrent
les mains.)
ANTOINE
Oh! mon Dieu, sans rancune, je suis
comme ça moi ; ça me passe comme ça me prend ; je suis né au mois de mars.
M. DTJTEUIL.
Tu as bien parlé, Antoine tu ne me
touches pas la main à moi aussi?
ANTOINE
Moi je ne ne vous en veux pas, monsieur Duteuil, je n'en veux à personne; j'ai sauvé la vie à ce pauvre homme, eh bien !... l'étranger.
Eh bien! ton pauvre homme ne risquait pas plus que toi ; je voulais le sauver moi le premier.
ANTOINE
Bah!
l'étranger, souriant.
Eh! saint enfant, si j'avais voulu le tuer, qu'est-ce qui m'en aurait empêché? j'ai pu le tuer vingt fois aujourd'hui. iNous allons le conduire au fort pas vrai?
ANTOINE
Oui, au fort, s'il est coupable on le jugera, quand il y aura des juges , mais de bons juges avec des robes noires, et des crucifix à la muraille comme au palais. ^
L ÉTRANGER, liii frappant sur l'épaule.
C'est ça, touche encore là, et amis à la vie et à la mort , en braves.
Je voudrais effacer ce qui est arrivé, mais... l'étranger.
C'est effacé, embrassons-nous ( ik s'embrassent) allons vous autres, qu'on me suive; Antoine, viens avec nous.
( Tous sortent. )