‹ L'assaut: pièce en trois actesChapitre 3 sur 25 · Scène première · texte numérisé non relu

Scène première

MEEITAL. DANIEL, JULIEN. GARANCIER,

RENEE, GEORGETTE

C'est apiii le déjeunet. Le» deux jeune» filles Mrvenl le ait. On allume des cigare», des cigarettes. Le rideau se live sur une conversation très animée.

Garancier. — Ah! non. Jamais de la rie!

Julien. — En avez-vous un autre à proposer?

Garancier. — Je l'appellerais... je l'appellerais plutôt le parti... le <i Parti de l'accord nouveau ». Julien. — Oh!

Dahiel, souriant. — Vn peu littéraii-e !

OeORGETTE, qui. tenant une (aïie de café, le dirige «ers

Carandei. — - Accord nouveau... Moi, je trouve ça joli. Et les membres des accordeurs. Papa serait le grand accordeur!

Daniel. — Mon petit Moineau, en dis-tu des bè-

QEORGETTE. — Pardon! (Pré«ntanl la utic à Caran.

cier.) Voilà... j'ai mis deux morceaux.

Garancier, au désespoir. — Mais non, Georgettel Jamais de sucre, jamais de sucre!

Geobgette. — Je n'en ai pas mis.

L'ILLUSTRATION THÉÂTRALE

Daniel. — Pas commode!

Gabancier^ — Alore, gardons « unionistes »! Je vous assure que nous ne trouverons pas mieux.

Julien. — Allons donc!

Garancieb. — Et surtout, « unioniste » est adopté par le public, qui ne s'en déshabituera pas facilement.

Daniel. — Quant à cela, mon cher Garancier, je voudrais parier qu'en moins de huit jours...

Fendant cette discussion, Georgette a, petit à petit, gagné la porte du vestibule, et elle est sortie après avoir informé Renée, par signes non équivoques, qu'elle ne s'amusait pas.

Garancier. — Enfin, je ne comprends pas votre répugnance soudaine!

Daniel. — Elle n'est pas soudaine, et notre désir de découvrir un nom plus coloré, plus original, n'a rien de surprenant. Un homme a déterminé en France le mouvement le plus... Mais si, papa, mais si!... Ta doctrine et ton éloquence ont déterminé le mouvement le plus considérable qui se soit vu depuis... peut-être depuis la Révolution!... Il y a sept anS; ils étaient à la Chambre trois ou quatre à partager tes idées, trois ou quatre a Méritalistes », comme on disait alors ironiquement. Le groupe compte aujourd'hui, malgré la féroce opposition du gouvernement, cent cinquante membres. Et, dans un an et demi, il est probable que les élections nous donneront la majorité. (A Garancier.) Seulement, présentons-nous devant le pays avec ime étiquette un peu plus voyante, un peu moins insignifiante que celle dont on nous a gratifiés malgré nous!

Garancier. — Mais « unionistes » a un sens, et très net! La parole de Méritai a été assez grande, assez puissante pour briser les cadres des vieux partis politiques...

MeRITAL, à ce nouveau compliment, a tourné le dos et s'est éloigné en murmurant. — Ils SOnt odieux!

Garancier. — Notre groupe se recrute dans tous les groupes, dans toutes les opinions, chaque jour, il nous vient les adhésions les plus diverses: celles de progressistes, de radicaux, de socialistes révolutionnaires, voire de monarchistes, et cœtera.,. Eh bien, dans « unionistes » il y a imion. Et, surtout, c'est un nom qui ne peut rebuter, ni choquer personne. Plus j'examine, plus je sens que vous auriez tort d'y renoncer. Méritai, tu sais qu'à l'ordinaire je respecte, je vénère tes avis, et tu ne m'en voudras donc pas de mon franc-parler : j'ai im peu l'impression qu'en cette circonstance tu te fourres le doigt dans l'œil! Oui!...

Renée. — Monsieur Méritai, donnez-moi votre tasse. Vous avez l'air troj) malheureux!

MÉRiTAL. — C'est vrai, je suis assez malheureux.

Renée. — C'est que vous n'avez pas votre verre de fine. Je vous l'apporte.

MÉRiTAL. — Mais je. .

Renée. — Je vous défends de bouger!

MÉRITAL. — Mes amis, j'avais pensé à quelque chose... à un nom, précisément...

Garancier. — Que ne le disais-tu!...

MÉRITAL. — C'est qu'il est terriblement simple. D'une simplicité!...

Julien. — Tant mieux!

MÉRITAL. — Il m'a été suggéré par le souvenir d'une vieille petite anecdote parlementaire. (Prenant

(les mains de Renée un verre de liqueur.) Merci, Renée,

merci, mon enfant!... C'est irh^ peu de chose... Ça s'est passé vers 1838, j'imagine... l'n jour, à la Chambre, avant la séance, Thiers causait avec quelques députés. Entre Lamartine.. Il ne faisait partie d'aucun groupe, Lamartine; il formait un groupe à lui tout seul. Et, pour mieux dominer les partis, il siégeait loin de tous, quelque part, là-haut... sur la Montagne... I^e voilà donc gravissant les gradins pour gagner sa place solitaire. Et Thiers, qui vient de l'apercevoir, s'écrie de sa voix la • plus goguenarde: a Regardez, messieurs! Le parti social! » J'aime beaucoup à me représenter cette scène: ce tout petit Thiers, ce redoutable petit bourgeois de Thiers, ricanant, le doigt tendu vers le grand et beau Lamartine qui montait... Et j'aime aussi cette appellation: « le Parti social )).^Ça dit bien des choses!

Garancter. — Le « Parti social ». Oui, ce n'est pas mal... Evidemment!

Renée. — C'est admirable! C'est une idée superbe, grande... N'est-ce pas, Daniel f

Daniel. — Il me semble... Le nom n'a jamais été pris. Et il est très fort...

Julien. — Magnifique! Bravo, papal Vive le « Parti social »!

Garancier. — Oui, oui, c'est excellent!

Approbation générale.

MÉRITAL. — Mes enfants, je voudrais pouvoir transmettre à M. Thiers vos...

Julien. — Il n'est pas question de M. Thiers! Une fois de plus, tu as été le patron, une fois de plus, entre toutes choses, tu as trouvé la chose qui...

MÉRITAL. — Taratata ! Il n'y fallait pas du génie ! Et puis, n'allons pas trop vite! Réfléchissons!

Daniel. — Papa, c'est inutile. « Parti social » est excellent ; on ne saurait rien imaginer de plus vigoureux, de plus ramassé. « Parti social )) parce que nous entendons que, désormais, la question sociale domine et conditionne les questions politiques.

MÉRITAL. — Oui.

Daniel; — « Parti social » parce que nous ferons résoudre tous les conflits du travail sur l'heure et d'une façon sociale, c'est-à-dire sans complaisance pour une classe ou pour l'autre, au seul nom de la société et dans l'intérêt seul de la société.

MÉRITAL. — Oui.

. Daniel. — « Parti social » parce qu'en protégeant ainsi la vie économique du pays nous permettons à la société de subsister et de prospérer.

MÉRITAL. — Parfait! Eh bien, mon cher Daniel, puisque cette désignation paraît convenir, tu vas écrire un article pour la faire connaître, pour la lancer, — un article que tu signeras, bien entendu.

Daniel. — Ah! non! Je ne peux m'attribuer le méi-ite...

MÉRITAL. — Mon garçon, je te le demande comme un véritable sen-ice. Tu rédigeras ce petit manifeste bien mieux que je ne le ferais moi-même. (Exclamations.) Je ne plaisante pasi Je ne possède ni ta faculté, ni ta merveilleuse précision...

Daniel. — Oh!

MÉRITAL. — Nous publierons cela dans le Défenseur vendredi ou samedi. Il faut tout d'abord soumettre notre idée à Maréchal et à Grosineau. Ils n'y feront pas d'objection, j'en suis certain, mais la courtoisie veut que...

Daniel. — Sûrement ! Je leur écrirai ce soir.

Garancier. — Et Frépeauî

MÉRITAL. — Oui, oui, Frépeau doit être consulté

également. Je m'en charge: je vais lui envoyer, tout à l'heure, un mot.

Renée. — Ai-je le droit de poser une question?

MÉRiTAL. — Ma petite Renée, vous avez le droit.

Renée. — Je n'ai jamais entendu prononcer le

nom de M. Frépeau i)ar d'autres que par vous.

Pourquoi, dans tous les cas sérieux, réclamez-vous

rôpihion de ce mystérieux personnage?

Julien. — Parce qu'il a gagné des millions en vendant des machines à imprimer et qu'il est propriétaire d'un journal.

MÉBITAL. — Merci!

Julien. — Oh! papa, tu m'as trts bien compris! Je voulais dire que, sans sa fortune et sans le Défenseur, M. Frépeau n'existerait pas.

Daniel. — Ce n'est pas exact. Frépeau est un homme très intelligent.

GARANasB. — Et très fin!

MÉRiTAL. — Par surcroît, il est de nos amis politiques. Et vois-tu, mon petit Julien, c'est toujoiurs une action médiocre, en même temps qu'une grave maladresse, de parler légèrement de ses amis, — inême politiques. (A Renée.) Antonin Frépeau n'a rien de mystérieux; il prend rarement la parole, et c'est pourquoi vous l'ignorez. Il est venu à nous avec la plus entière loyauté, dès le début de notre action. Il nous a appoi'té sa longue expérience, son influence au Sénat, qui est considérable, et l'appui de son journal, le Défenseur, qui est devenu en quelque sorte l'organe officiel de notre parti. Voilà qui vaut bien quelque gratitude et un peu de déférence.

Julien. — Il savait ce qu'il faisait, M. Frépeau ! Dans deux ans, quand tu formeras le cabinet/ il entend bien être ministre.

Daniel, rUnt. — Eh bien?

GaRANCIER, prenant Julien aux épaules. — Il est Sublime, ce Julien!

MÉRITAL. — Ainsi, tu tiens pour assuré que ton père sera, d'ici deux années, appelé à la présidence du Conseil, et tu envisages l'événement sans aucun déplaisir, mais tu te révoltes à la pensée que le pauvre Frépeau ambitionne, peut-être, un humble portefeuille !

Gabancieb, sursautant. — Humble! Tu sais qu'il veut la justice?

MÉRITAL, les bras au ciel. — Ah ! mon bon Ga-

rancier, si ta t'en mêles!

On rit. Rentre Georgette. Elle a mis un chapeau. Elle tient une raquette de tennis.

Georgette. — Il est trois heures moins le quart. Il faut partir!

Julien, qui gagne en toute hâte la porte du vestibule.

— Plutôt! Ils nous attendent depuis une demiheure. Il sort.

MÉRITAL. — Trois heures moins le quart! Et

onze lettres à écrire! il se dirige vers la bibliothèque.

Garancier. — Vous allez à Dinard?

Daniel. — Oui, nous faisons un tennis chez les Rivon.

Georoette. — Us partent demain matin.

MéRiTAL. — Vous n'oublierez pas de présenter mes hommages, mes vœux» mes...

Gborgette. — Tout, tout! Sois tranquille, papa!

MARITAL. — A ce soir, mes enfants. Ne rentrez

pas trop tard! il pénètre dans la bibliothèque.

Garancier, à voix forte. — Méritai, tu n'as pas besoin de moi?

MÉRITAL, invisible. — Jamais!

Garancier. — Merci !

La porte se referme.

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