L'Assistance aux Aveugles en Boheme
Il en est de la bienfaisance comme de l’instruction : il faut quelquefois faire violence à ceux qui en profitent.
M. Nadault de Buffon Discours cl’ ouverture du Congrès de 1878 .
J’ai profité des loisirs que me laissait la Commission Internationale de Statistique des Aveugles pour visiter les Etablissements qui leur sont consacrés à Prague, et me rendre compte de la situation de ces infortunés en Bohême.
Cette situation n’est pas brillante. Si la statistique qui m’a été fournie est complète, ce dont je doute un peu, les Aveugles sont, proportionnellement, moitié moins nombreux en Bohême qu’en France. On n’en compte, en effet, que 3.295 sur 6.318.697 habitants. Mais de ces 3 . 295 la dixième partie, à peine, est instruite, secourue ou hospitalisée. Le reste mendie. Je parle des pauvres. Il en est de même dans toute l’Autriche. Les Aveugles n*y jouissent d’aucun privilège, car on ne peut appeler privilège le droit qu’ont les enfants aveugles d’entrer dans les Écoles primaires, Ils n’ont pas de franchise postale partielle comme en France, où les lettres écrites en Braille sont transportées au prix des imprimés. On ne leur accorde aucune réduction sur les tarifs de chemin de fer. Les malheureux doivent donc voyager sans guide, ou, s’ils ont un guide, payer deux places pour une, ou encore — et c’est à quoi ils se résignent la plupart du temps — ne pas voyager du tout, quelque désir, quelque besoin qu’ils en aient.
Seuls, les élèves des Instituts et les hospitalisés, obtiennent pendant les vacances, et sur la demande de leurs Directeurs, un tiers de réduction.
Les Compagnies françaises sont plus généreuses, je me plais à le constater.
Et cependant, en Bohême comme ailleurs, les typhlophiles de bon vouloir ne manquent pas. Mais bon vouloir sans argent — telle la vertu, au dire de Racine, — n’est qu’une maladie .
Au premier rang de ces typhlophiles je placerai M . le Directeur Emile Wagner, qui, au Congrès de Hambourg, prit l’initiative de la constitution d’une Statistique générale et internationale des Aveugles. Cette Statistique est sans cesse réclamée par les sommités médicales et pédagogiques. M . Emile Wagner a su donner un corps tangible, une formule précise à ces vœux plus ou moins nettement exprimés, il convient de l’en féliciter. La Commission présidée par lui a tenu ses séances à l’Institut Klar.
L’Institut Klar est le plus riche des quatre Etablissements d’ Aveugles qui existent à Prague ; mais, comme ces quatre établissements prennent, pour ainsi dire, l’Aveugle à sa naissance et l’assistent jusqu’à sa mort, je les étudierai dans cet ordre et non par rang d’ancienneté ou d’importance.
Notre influence ne dut pas être étrangère à la création du premier de ces établissements : « l’Institut Privé » ouvert en
J’en trouve l’indice dans cet extrait du Registre des Délibérations de l’administration des Quinze-Yingts :
Séance du 21 février 1807.
L’agent général annonce que M. le Prince de Schwarzenberg, Directeur général des Hospices et Secours publics de l’Empire d’Autriche, ainsi que M. Pastoret dont il était accompagné, en avait prévenu l’agent général. Celui-ci a conduit M. de Schwarzenberg et M. Pastoret, partout où ils ont désiré être conduits, soit à la fabrique de tabac, à la filature de coton et à l’infirmerie. Une séance d’instruction des Aveugles avait été préparée dans la salle ordinaire des exercices. M. de Schwarzenberg a fait aux élèves plusieurs questions, et a témoigné à M. Bertrand sa satisfaction des réponses qu’il a reçues. Il a ensuite visité les élèves, tant garçons que filles, dans leurs ateliers. Les éloges que MM. de Schwarzenberg et Pastoret, bons juges en cette partie ont bien voulu
faire de la tenue de l’Hospice, ont été pour l’agent général la récompense de son zèle à répondre aux vues bienfaisantes de l’administration.
M . Pastoret était membre du Conseil général des Hospices et Secours publics et professeur du droit de la nature et des gens au Collège de France. Valentin Haüy avait été dépossédé de son Ecole, annexée aux Quinze- Vingts, quelques années auparavant ; mais les élèves interrogés, s’ils n’avaient pas tous été instruits par lui, l’avaient été d’après ses méthodes.
École enfantine.
L’Ecole enfantine, placée sous la même Direction que l’Institut KrARet sous le protectorat du Grand-Duc François- Ferdinand, a étécrééeen 1897 Pai>M. Rodolphe-Maria Klar, petit-fils et digne continuateur du Docteur Aloïs Klar. M. Rodolphe Klar légua, par testament, au « Garten Kinden » une somme de dix mille couronnes, comme fonds de premier établissement .
Il devrait y avoir des Ecoles enfantines et même des pouponnières d’Aveugles dans tous les grands centres où les mères auraient la faculté d’amener leurs enfants le matin et de les reprendre le soir. Je ne connais, en France, que l’Ecole Braille, de Saint-Mandé, qui accepte les Aveugles à partir de trois ans. Elle en a actuellement quinze de cet âge.
Dans ses notes sur les Aveugles, M. Maurice de la Sizeranne écrit: «Depuis 4o ans les typhlophiles éclairés demandent que l’enfant aveugle soit admis dans les écoles dès l’âge de 5 ans. Gela a été compris; mais au lieu qu’une ou deux écoles se soient consacrées aux enfants de 5 à 10 ans, ce qui eût été excellent, toutes ont pris deux ou trois de ces enfants qui sont alors un embarras, distraient le personnel, gênent les autres élèves. »
La petite Ecole de Prague est établie en bon air, en pleine verdure, au Hratscbine, non loin de la maison mère. Les élèves, admis à 4 ans, y restent jusqu’à 10 ou 12. Si cela
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ne dépendait que de M. Émile Wagner, ils y entreraient plus jeunes; malheureusement les ressources ne permettent d'en recueillir gratuitement qu’une quinzaine au maximum. En ce moment, il y en dix : huit garçons et deuxfdles.
Et, dans ce cadre étroit, les résultats obtenus sont merveilleux. Je suis resté sous le charme du spectacle qui s'offrit à nous à notre entrée dans la modeste maison où sont installés à l’aise dortoirs, réfectoire, cuisine, école et ateliers de ce petit monde .
Il va de soi que la visite étant prévue, on avait procédé à la mise en scène de rigueur; mais ce qui n’était pas truqué c'est la bonne mine, la vigueur, la dextérité et l’intelligence des bambins. Dans l’atelier du rez-de-chaussée trois étaient occupés à raboter et à varloper avec un entrain et une sûreté de geste superbes. On avait plaisir à leur voir enlever les copeaux. Ils allaient, ils allaient d’une telle ardeur qu'il fallut leur toucher l’épaule pour interrompre un instant leur travail et pouvoir causer un peu. Un autre refendait consciencieusement un morceau de bois à l’aide d’une scie, fixée perpendiculairement sur un banc et protégée de façon à ce que le petit ouvrier ne pût se blesser aux dents de l’outil.
Des modèles d’outils et de machines de toutes sortes complètent l’ameublement. Ils sont à la disposition des jeunes apprentis, à qui leur professeur vovant en explique la construction et l’usage .
Au premier, c’est la salle d’étude. Deux marmots prennent une leçon de Braille pendant que deux autres me paraissent apprendre à compter au moyen de cubes munis de chevilles de fer et percés de trous correspondant à ces chevilles. Ceci, pour la solidité des opérations, sans doute.
Les deux petites filles font du filet, du crochet. On les exerce à d’autres menus travaux et aux soins du ménage.
Un garçon de sept ans, précoce virtuose, nous joue sur le piano une étude peu compliquée, néanmoins très gentille. Puis un de ses camarades, à peu près du même âge, se place
à son côté et les voilà jouant à quatre mains un morceau plus difficile avec une irréprochable correction.
Des vitrines renferment une multitude de réductions des objets les plus variés : vaisselle, meubles, animaux, plantes, etc. , qui servent aux leçons de choses .
Les élèves du « Garten Kinden» se tiennent correctement, sans embarras, ni gaucherie. Ils se lavent, s’habillent, se déshabillent aussi bien que les voyants de leur âge.
Un beau jardin attenant à la maison sert aux récréations. Ces enfants sortiront de là bien portants au moral comme au physique et préparés à recevoir une instruction supérieure que, je le crains, ils ne trouveront pas aussi complète qu’il serait à désirer à l’Institut Privé de ((Loretta Platz».
En France, nous ne faisons rien de méthodique pour les Aveugles en bas-âge. C’est cependant alors qu’ils sont le plus exposés à contracter des habitudes mauvaises dont aucun effort ne les délivrera plus tard.
«Enfant, écrit le Docteur Truc, de Montpellier, l’Aveugle reste volontiers assis ou couché sur le sol ; souvent débile il se déplace à tâtons et se heurte aux obstacles; ses yeux sont indifférents, il ne saute guère et ne court jamais. »
Au Congrès de 1878, M. Lavanchy-Clarke disait : «Les Directeurs d’institutions sont unanimes à reconnaître que les enfants aveugles qu’on leur amène ne savent ni mettre, ni quitter leurs vêtements, parce que les mères, par suite de craintes exagérées, ne laissent à l’enfant aveugle aucune initiative. Elles craignent de le laisser seul livré à lui-même, pour les soins les plus ordinaires de la vie. »
Il y a unanimité sur ce point. L’abbé Gridel, de Nancy n’est ni plus consolant, ni moins affirmatif : « Nous n’ignorons pas, dit-il, que la plupart des enfants aveugles sont très mal élevés dans leur famille. Il nous en arrive qui, à l’âge de 9 à 10 ans, ne savent ni s’habiller, ni manger, ni marcher, ni parler. La mère, occupée de son ménage, laisse le petit Aveugle sur son grabat de crainte d’accident. ))
Et il ajoute qu’il ferait urgent de remettre aux mères un manuel leur indiquant d’une façon claire les soins à donner aux enfants aveugles .
Au même Congrès le professeur Moldenhaver, de Copenhague, constate que, si l’Aveugle n’est pas arraché, dès l’enfance par une occupation quelconque, à l’apathie qui lui est naturelle, il devient facilement un être inutile et malheureux. Puis il donne un plan d’éducation enfantine que l’on couvre d’applaudissements chaleureux, ce qui ne l’empêchera pas de rester lettre morte.
L’Association Valentin Haüy a récemment fait imprimer la notice suivante, mise à la disposition de qui la demande. Combien peu se donnent cette peine !
CONSEILS AUX MÈRES QUI NE VEULENT PAS QUE LEURS NOUVEAU-NÉS DEVIENNENT AVEUGLES
Les divers recensements ont démontré qu’en France plus d’un tiers des Aveugles (18.000 sur 4 9. 000) doivent leur infirmité à une inflammation des yeux qui survient peu de temps après la naissance et qu’on appelle l’ophthalmie des nouveau-nés. Les causes de cette maladie sont bien connues et peuvent être évitées. Une fois déclarée, la maladie peut être guérie. C’est donc l’ignorance et l’incurie des mères et des personnes chargées de soigner les nouveau-nés qu’il faut prévenir.
1° Soins que doit prendre la mère.
Toute femme, même bien portante, qui va devenir mère, doit, jusqu’au dernier moment, s'y préparer par des soins minutieux de propreté que tout médecin ou sage-femme pourra lui indiquer.
2° Soins à donner à l’enfant.
Aussitôt après la naissance et avant tout autre lavage, il faut nettoyer soigneusement les paupières, le bord des paupières et tout leur voisinage, enlever toutes les mucosités par un lavage à l’eau boriquée au moyen de petits tampons de ouate bien propre ; essuyer ensuite avec la ouate propre et sèche. A chaque toilette de l’enfant, on commencera par les yeux, toujours avec de l’eau boriquée. Les mains de la personne chargée de ces soins doivent être savonnées, lavées et essuyées avec un linge propre avant de toucher l’enfant. Tout ce qui approche les yeux de l’entant doit être absolument propre. La ouate qui a servi pour ses yeux
doit être brûlée chaque fois. L’eau, les linges, éponges ou tampons qui ont servi à la mère ne doivent sous aucun prétexte approcher de V enfant.
L’air de la chambre sera tenu aussi pur que possible, on n’y fera jamais écher aucun linge.
3° Ce qu’il faut faire quand la maladie est déclarée.
Lorsque les paupières rougissent et enflent, sont collées par leurs bords pendant le sommeil et que les pleurs sont mélangés d’humeur, il faut courir à Voculiste ou au médecin ; chaque heure de retard augmente le danger. En attendant, il faut : toutes les demi-heures, nettoyer les yeux avec des tampons de ouate et de l’eau tiède boriquée ; ouvrir bien les paupières et faire couler l’eau sur l'œil même pour entraîner toute l’humeur. On savonnera et lavera ses mains pour faire ce lavage, et encore après l'avoir fait. La ouate qui aura lavé et essuyé les yeux sera aussitôt brûlée. Il ne faut ni embrasser l’enfant, ni se servir de quoi que ce soit qui ait été employé pour ses yeux et son visage ; tout l’entourage doit être informé du danger de prendre la maladie.
Ne pas écouter les personnes qui disent que ce n'est rien et qu’il n’y a qu’à laver les yeux de l’enfant avec le lait de la mère. Ces conseils sont nuisibles et font perdre un temps précieux en retardant l’emploi des moyens qui peuvent sauver la vue de l’enfant.
Je dois encore signaler l’Avis aux Mères, distribué en Suisse, par les soins de la Société vaudoise de médecine :
AVIS AUX MÈRES QUI NE VEULENT PAS QUE LEURS ENFANTS DEVIENNENT AVEUGLES
Entre le troisième et le huitième jour après leur naissance, les enfants sont atteints quelquefois d’une grave maladie des yeux, que le public appelle simplement Y ophtalmie .
Reconnue et traitée à temps, elle doit toujours être guérie. Ignorée ou négligée, elle peut avoir les conséquences les plus graves. Les paupières restent fermées et gonflées, laissant suinter un pus grisâtre ; au bout de quelques jours (rarement plus de io), le pus a entamé la cornée de l’œil, laquelle s’ulcère et disparaît. L’œil devient ensuite plus petit et tout blanc : l’enfant est aveugle toute sa vie.
On a calculé qu’en Europe près de la moitié des aveugles provient uniquement de cette cause ; actuellement à l’Asile des Aveugles de Lausanne, le tiers des jeunes Aveugles a perdu la v\ie par cette raison. Moyennant un peu d’attention de la part des parents, ils eussent été des voyants aussi bien que d’autres.
Bon nombre de sages-femmes y prennent garde et montrent à temps l’enfant au médecin. Mais il y eu a encore quelques-unes qui disent: « Ce ne sera rien », ou : « C'est un coup d’air », et laissent les jours
s’écouler. Quand la mère est assez bien pour se lever et qu’elle s’inquiète, elle apprend qu’il est trop tard.
La maladie est facile à reconnaître. Les enfants nouveau-nés n’ont presque pas d’autres maladies aux yeux. Les paupières sont rouges, gonflées, immobiles, et laissent suinter un liquide épais, gris ou jaunâtre, coloré quelquefois par un peu de sang.
Précautions à prendre en attendant le médecin.
Dès que l’enfant est né, il faut nettoyer sa figure et ses yeux avec le plus grand soin et à l’eau tiède, les yeux d’abord.
Deux jours après, si les yeux se gonflent et si les cils sont collés, il faut enlever toute matière avec soin, un chiffon de vieux linge bien propre est préférable à l’éponge. Employer de l’eau tiède, pas trop chaude.
Si la suppuration augmente, il faut prévenir le médecin. En attendant, on lavera exactement toute matière. Pour cela, plongez un morceau de linge bien propre dans de l’eau tiède, et serrez-le à deux centimètres au-dessus des yeux, après avoir doucement écarté les paupières avec le pouce et l’index.
11 n’est pas aussi bon de se servir d’une seringue. Le jet est trop fort pour l’enfant et le liquide peut jaillir contre les yeux des grandes personnes.
Le nettoyage doit être répété aussi souvent que cela est nécessaire, même chaque quart d’heure jour et nuit. Ce qui importe, ce n’est pas la nature du liquide employé, c'est la précision, la persévérance et l’énergie dans le nettoyage. La conservation de l’oeil ne dépend que du soin avec lequel on a empêché le pus de séjourner derrière les paupières.
Ne tenir sur l’oeil ni mouchoir, ni bandage, ce qui retient la sécrétion dans l’œil, ni cataplasme à moins que le médecin ne l’ait prescrit.
L’enfant restera, dans une chambre aérée, et on évitera de l’ensevelir dans des linges ou des duvets dans quelque coin retiré. Il n’y a pas besoin que l’enfant soit dans un endroit sombre. Au contraire, la propreté et la netteté des yeux demandent une lumière modérée dans la chambre. S’il est nécessaire de sortir l’enfant, l’influence de l’air n’est pas à redouter.
L’ophtalmie est contagieuse. Elle se transmet avec certitude si le pus va toucher un autre œil. 11 faut donc jeter ou mieux brûler les petits chiffons qui ont servi au nettoyage, et la personne qui a nettoyé se lavera toujours les mains, pour ne pas risquer de porter la maladie à son œil ou de la transmettre à d’autres enfants.
On évitera que les autres enfants s’approchent du nouveau-né malade .
M. J. Freyssinier me communique la traduction d’une notice américaine analogue et que publient «Les Annales
politiques et littéraires » du 4 octobre 1908. Je crois utile de la reproduire. Il y aura certainement quelque chose de bon à prendre dans chacune de ces instructions en vue de l’adoption d’une formule parfaite et définitive.