‹ L'assistance sous la Législative et la Convention, 1791-1795Chapitre 27 sur 132 · CHAPITRE DEUXIEME · texte numérisé non relu

CHAPITRE DEUXIEME

Prusse, debout et menaçante en Allemagne et en Lombardie.

Gomment, dans le grand drame national, y aurait-il eu place pour les petits drames individuels de la misère humaine? Au milieu du fracas des partis, du tumulte des camps, du choc des batailles, qui songeait aux orphelins à recueillir, aux malades à soigner, aux indigents à secourir? Et pourtant la vie de chaque jour, telle que la vit la masse des petits, de ceux qui peinent et qui pâtissent, continuait dans les villes et dans les campagnes, avec son cortège de souffrances, d'inquiétudes, de nécessités quotidiennes, d'autant plus âpres que la misère de chacun s'augmentait et s'avivait de la misère de la nation.

Aucun des historiens de la Convention n'a songé à écrire ce chapitre d'histoire sociale. Hostiles de parti pris à la Révolution, les uns n'ont vu dans l'œuvre de la Convention que les violences et le sang, les tribunaux révolutionnaires, l'échafaud, « l'anarchie jacobine ». Les autres, — aussi divisés que leurs héros, — se sont enrôlés sous la bannière d'un parti : girondins, jacobins, dantonistes, cordeliers, robespierristes, ils ne voient rien en dehors de la faction dont ils sont les serviteurs rétrospectifs. D'autres, impartiaux et informés, ne retracent que l'action gouvernementale, la politique intérieure ou diplomatique.

C'est sur un coin d'histoire administrative que porte notre étude. Si limité et si spécial qu'en soit le champ, on peut y suivre les contre-coups des journées révolutionnaires. Tout en effet ne se passait pas sur la place publique. Là comme ailleurs, il y a ce qu'on voit et ce qu'on ne voit pas. Ce qu'on voit, ce sont les grands acteurs et les grandes scènes, les armées aux frontières, les enrôlements, les débats de la salle du Manège et des clubs, les échos du Tribunal révolutionnaire ou des prisons. Ce qu'on ne voit pas, c'est la vie quotidienne heurtée, tourmentée, enfiévrée, surtout dans les villes, mais avec ses besoins permanents, ses tristesses, ses lâchetés, et aussi ses sursauts d'humanité.

Entre les grands combattants, les chefs des partis et des groupes, et la masse du peuple, — masse ignorée, confuse et souffrante — vivent et agissent les personnages de deuxième et troisième plan. Trop souvent on a l'impression que les combattants de la Révolution sont des abstractions, des idées. « Il semble, dit quelque part M. Jaurès, que, dans ce drame prodigieux les acteurs sont soutenus seulement et comme alimentés par leur propre fièvre, nourris, si j'ose dire, des seuls éclairs qui traversent l'horizon ». Ceci ne s'entend que des premiers rôles, mais derrière eux, aux degrés inférieurs, peine toute une cohorte d'administrateurs, de travailleurs patients et tenaces, dont l'éducation s'est faite dans les bureaux des anciens ministères. Ce sont eux qui montent la machine, qui construisent et graissent les ressorts de l'administration moderne. Ce sont les agents, les propulseurs de la force motrice qui assurent la vie de l'usine : ils garantissent à la nation sa vie matérielle. Ce sont les artisans de son unité : et, plus d'une fois depuis un siècle, les traditions qu'ils ont établies ont amorti les secousses et adouci les transitions.

Examinons d'abord l'organisation des Ministères, des Comités et des Commissions.

Au sommet, les pouvoirs se concentrent pour se fortifier. Après la chute de la royauté, la Législative décide de nommer elle-même les six ministres qui forment le Conseil exécutif provisoire. Cette organisation dure du i3 août 1792 au 3o germinal an II (19 avril 1794). *• Les titulaires du Ministère de l'Intérieur furent Roland, Garât, d'abord intérimaire, puis titulaire le 23 janvier 1793 ; Paré, le 20 août 1793; Goujon, du 5 au 8 avril 1794 ; Hermann, du 8 au 18 avril

I. Au lard. Histoire politique de la Révolution française^ p. ai8 sqq.

Page 1