‹ L'association des idéesChapitre 1 sur 83 · L'association des idées · texte numérisé non relu

L'association des idées

Avant de commencer cette étude, il est indispensable de nous entendre sur les principes qui nous serviront de guide.

C’est un fait reconnu depuis longtemps, et que chaque jour viennent confirmer la physiologie et la pathologie, que notre pensée dépend du fonctionnement de notre cerveau, ou, pour parler plus exactement, que les processus psychiques correspondent à des processus cérébraux. Non seulement les philosophes, mais aussi des physiologistes, ont longtemps cherché et cherchent encore la nature de cette relation de l’âme et du corps ; est-ce celui-ci qui produit celle-là, ou vice versa, ou encore l’un et l’autre sont-ils peut-être le double effet d’une cause commune à tous deux ?

La Collection dans laquelle paraît ce volume indique nettement le caractère qu’il doit revêtir : celui d’une œuvre scientifique. Or, si la psychologie aspire Claparède.

l’association des idées

à l’être réellement, elle doit renoncer à la solution de cette question. Notre esprit, tel qu’il est fait, ne peut concevoir aucun rapport de cause à effet entre des phénomènes aussi foncièrement différents', hétérogènes, disparates, que le sont les faits de conscience, d’une part, et les phénomènes du monde matériel, de l’autre. Cette irréductibilité des uns aux autres est évidente, et l’axiome de leur hétérogénéité n’a pas besoin d’être démontré. Le seul rapport que nous pouvons saisir entre eux est une simultanéité : mes phénomènes de conscience ont lieu en même temps que, dans mon cerveau, divers processus physicochimiques ; ceux-ci et ceux-là sont concomitants, parallèles. La psychologie doit enregistrer ce parallélisme comme un fait, sans chercher à résoudre l’énigme de cette dualité psycho-physique. J’aurais hésité à rappeler ici ce principe fondamental de notre science, qui est comme la boussole qui l’empêche de se perdre dans les brouillards de la métaphysique, si trop d’exemples récents n’avaient prouvé que bien des auteurs n’en ont pas encore compris la rigoureuse nécessité.

Le principe de parallélisme nous oblige donc à nous représenter la vie psychique des animaux et de l’homme sous l’aspect de deux lignes évoluant parallèlement. Le problème est de déterminer la loi de ces évolutions. Mais ici, une nouvelle question se pose. Sur laquelle de ces deux lignes, physique ou mentale, faut-il travailler ? Laquelle allons-nous prendre pour objet de nos observations, voire de nos expériences? En quels termes formulerons-nous nos explications, nos conclusions — en termes empruntés à nos états

INTRODUCTION

de conscience, ou, au contraire, au langage physicomécanico-chimique que seul reconnaît la physiologie cérébrale ?

En somme, la question a peu d’importance, puisque, d’après notre postulat du parallélisme, les phénomènes de conscience correspondant exactement aux processus cérébraux qui les accompagnent aussi fidèlement que le fait notre ombre, les diverses lois que l’on pourra saisir comme réglant la marche d’une des séries se retrouveront rigoureusement comme régnant sur les destinées de l’autre : c’est tout au plus si le langage dans lequel elles seront formulées sera différent. Nous devons donc choisir, comme objet de nos investigations, celle des séries de faits qui peut être la plus aisément connue. Or, les faits psychiques ont ce grand avantage d’être immédiatement donnés, par la seule introspection, et il est possible, grâce au langage, de savoir comment ils se comportent chez les autres hommes, sinon chez les autres animaux. Au contraire, la physiologie cérébrale est encore peu avancée ; le cerveau vivant est absolument soustrait à nos investigations, et nous ignorerons longtemps encore, probablement toujours, la formule des réactions chimiques innombrables ou l’équation des mouvements moléculaires dont nos centres nerveux sont le siège. Cependant, dans certains cas, chez des malades, par exemple, chez les enfants, ou chez les animaux, l’état cérébral pourra être mieux connu que l’état de conscience correspondant ; c’est alors à celui-là que nous emprunterons les renseignements que celui-ci ne nous fournit pas.

Si les faits de conscience sont, dans la très grande

l’association des idées

majorité des cas, les seuls auxquels aura recours la psychologie, tant qu’il ne s’agira que d’observer et d’accumuler des matériaux, on peut se demander si on ne sera pas dans l’obligation d’abandonner le monde mental lorsqu’il faudra trouver V explication des phénomènes. Certes, il n’est pas impossible, dans beaucoup de cas, d’assigner à un fait de conscience une cause, c’est-à-dire un antécédent nécessaire — encore qu’il faille le plus souvent, pour y arriver, faire appel à l’inconscient ou au subconscient ; — mais, chose curieuse, dans l’ordre des faits mentaux, cette découverte de la cause ne satisfait pas entièrement notre esprit, en un mot, n’est pas explicative. Ne devons-nous pas distinguer de la science, tout court, la science « explicative » P Nous disons qu’il y a explication partout où nous pouvons constater, ou légitimement supposer la continuité du mouvement. 11 va sans dire, qu’au fond, cette subdivision n’existe pas. Nous ignorons la cause intime du mouvement, comment le mouvement se continue en mouvement, comment chaque vibration, chaque atome agit sur l’atome suivant, comment l’énergie change de forme. Mais, au moins, dans le monde physique, le problème est-il réduit à une seule inconnue : l’origine, ou la transmissibilité du mouvement. Une fois le mouvement admis, on peut y ramener tous les phénomènes, qui n’en sont que des variations quantitatives.

Or, une telle réduction est absolument impossible lorsqu’il s’agit de faits mentaux. Non seulement nous ne pouvons ramener l’âme au corps, mais nous ne pouvons pas non plus considérer un fait de con-

INTRODUCTION

science comme l’effet ou la résultante d’autres faits de conscience. Ceux-ci ne sont pas entre eux, comme les phénomènes du monde physique, dans des rapports de quantité ; ils sont tous qualitativement différents, et on ne peut concevoir qu’ils possèdent un élément commun à tous.

Lorsqu’il s’agira d’expliquer un phénomène psychologique, il y aura donc le plus souvent avantage à poser le problème en termes physiologiques. Parfois même, ce sera une nécessité : par exemple, si l’on a à étudier l’influence de diverses conditions physiques — climat, médicaments, fatigue, exercice, etc. — sur l’état psychique. En réduisant celui-ci à ses concomitants cérébraux, on peut prendre en considération toutes ces conditions extérieures, et n’opérer cependant que sur des termes homologues, appartenant tous au monde objectif, auxquels on peut appliquer la notion de quantité, bref, comparables entre eux. Ce qu’il ne faut à aucun prix, c’est faire intervenir à la fois dans une explication des faits de conscience et des processus cérébraux comme se déterminant mutuellement ; l’axiome d’hétérogénéité, nous l’avons vu, l’interdit.

Enpratique, il est vrai, on ne se comporte pas d’une façon si rigoureuse : on mélange constamment les phénomènes de l’âme et ceux du corps. Mais l’entorse qu’on donne ainsi au principe de parallélisme n’est qu’apparente. Il sulïit d’être averti pour ne pas se laisser prendre à un artifice qu’exige tantôt la commodité du langage — le terme psychique est souvent plus précis, plus bref que celui qui désigne le processus physiologique correspondant, — tantôt

l’association des idées

l’ignorance où nous sommes encore de la nature physico-chimique des faits cérébraux, de leur intensité objective ou de leur siège. Si donc, dans le cours de cette étude, il arrive parfois que l’on parle du a pouvoir moteur » ou du « siège » d’une « image», ou de l’action dynamique des centres nerveux sur le cours de la pensée, etc., etc., il est bien entendu qu’il ne s’agit que de métaphores dont le but est d’éviter les longues et pénibles périphrases qu’exigerait, à proprement parler, le principe de parallélisme ; il est plus simple, et aussi plus clair de dire : un souvenir a été évoqué par l’excitation de telle partie de la surface corticale, que : « les cellules dont le fonctionnement est le corrélatif physiologique de tel souvenir » ont été excitées, etc. Je sais bien que ces licences de langage ont le grand inconvénient de faire illusion ; malheureusement, il est impossible de s’en passer.

Il est d’ailleurs assez piquant de remarquer que, précisément, le terme lui-même à' association des idées renferme une de ces inconséquences qui devrait le faire prohiber par un partisan quelque peu pédant du parallélisme. L’association, la liaison des idées n’est pas un phénomène de conscience. Au moment où deux idées s’unissent, nous n’avons pas conscience de l’association qui se crée; plus tard, lorsque l’une d’elles évoque sa compagne, nous n’avons pas davantage conscience du jeu de celle association. Ce n’est qu’après, lorsque son rôle aura cessé, que nous pourrons juger que ces deux idées ont dû être associées ; c’est une hypothèse que nous formulerons, non un fait de

INTRODUCTION

conscience évident en soi. Du reste, cette notion d’association ou de liaison, nous l’empruntons au monde physique 1 : deux choses associées sont deux choses jointes par une ficelle ou une mécanique quelconque, grâce à laquelle le fonctionnement de l’une fait partir celui de l’autre; lorsque le déplacement d’un aimant est accompagné d’un déplacement parallèle d’une aiguille aimantée placée à l’autre bout de la chambre, nous pouvons encore imaginer une liaison entre ces deux phénomènes, liaison qui a pour substratum les modifications dynamiques, moléculaires, du milieu ambiant. Mais il nous est impossible de concevoir comment deux états mentaux peuvent être joints l’un à l’autre.

Cette constatation me met à l’aise, et, puisque le titre même de cet ouvrage implique à la fois le physique et le mental, je ne me ferai pas faute, dans les pages qui suivront, de cheminer tantôt sur l’une, tantôt sur l’autre des voies qui me sont offertes, sans perdre de vue, bien entendu, leur rigoureux paral-

i. A proprement parler, il est vrai, association signifie, non une simple union de deux objets, mais une réunion de personnes qui suivent un but ou des intérêts communs. Peutêtre bien que, conçue ainsi, l’association de plusieurs idées est parfois un fait psychologique, en tant qu’on a conscience du but auquel ces idées concourent. Mais ce sens n’est certainement pas celui que l’on a attribué à l 'association des idées, qui a toujours signifié, dans l’esprit de ceux qui ont employé ce mot, la liaison, la connexion, l’attraction des idées. — Ce n’est que tout récemment que quelques auteurs, notamment M. Paulhan, ont défini l’association des idées par la fin commune à laquelle elles concourent.

lélisme ; je n’aurai donc plus besoin de justifier ce va-et-vient par des considérations théoriques sur la question épineuse de savoir si la psychologie peut ou doit se passer entièrement de la physiologie.

Il ne convient pas d’examiner dans cette préface quelle est l’extension de ce phénomène d’association, et s’il faut considérer celle-ci comme synonyme d’éveil des idées. C’est là une question délicate que nous aborderons dans le cours même de notre étude. Qu’il suffise de noter ici que, par association d 'idées — expression défectueuse, comme Reid l’avait déjà fait remarquer — on doit entendre association de faits de conscience, dans le sens le plus large du mot, voire même association de processus subconscients ou purement corporels. A noter aussi que le premier terme de l’association, celui que nous appellerons Y inducteur, n’est pas nécessairement une idée, mais peut être une perception ; avec Miss Calkins (b, p. i) nous définirons donc provisoirement l’association comme la connexion entre deux contenus de conscience « dont le second n’est pas l’objet d’une perception » .

Tous les noms propres d’auteurs renvoient à Y Index bibliographique qui se trouve à la fin du volume ; les chiffres qui se trouvent à la suite de ces noms, entre parenthèses, sont ceux de la page de leurs travaux à laquelle on renvoie ; les chiffres ro-

INTRODUCTION

mains indiquent, s’il y a lieu, la tomaison. Les titres des travaux qui n’ont pu trouver place dans Y Index, spécialement consacré à la bibliographie de l’association, sont seuls cités au bas des pages.

Les matières contenues dans cet ouvrage ont fait l’objet d’un cours à la Faculté des Sciences de Genève, durant le semestre d’été 1901.

Ed. C.

Champel, près Genève, ier mars 1902.

Page 1