CHAPITRE II
FORCE DE L'ASSOCIATION
§ 1. — Méthode.
Bien que nous ignorions en quoi consiste la liaison de deux états de conscience, nous pouvons cependant considérer cette liaison comme réelle, c'est-à-dire existant même en dehors des instants (évocation) où elle manifeste son existence. Certes, cette conception est grossière, mais nous sommes incapables, dans Tétat actuel de nos connaissances, de la remplacer par une autre qui rende compte aussi bien des phénomènes que nous allons étudier.
Si nous cherchons à nous rappeler ce que nous faisions le i^"" janvier dernier, à midi, nous y arriverons certainement. Mais des milliers d'impressions qui nous ont assailli à ce moment-là, un petit nombre seulement se présenteront à notre mémoire ; c'est qu'elles étaient évidemment plus fortement associées à l'idée de ce jour de l'an, puisqu'elles seules ont été évoquées par celle-ci \ — Au bout d'un instant, nous pour-
I. Nous faisons ici abstraction des autres conditions qui ont pu rendre prépondérante l'évocation de ces souvenirs, conditions
l'assoctatiop^ des idées
rons, en faisant effort, faire surgir encore quelques souvenirs relatifs à cette même date : nous dirons alors que ces événements y étaient moins fortement associés que ceux dont l'évocation a été plus j^rompte.
La force de l'association se révèle donc à nous comme un facteur agissant sur la durée de la liaison et sur la rapidité de l'évocation : une association est dilatant plus forte quelle persiste plus longtemps. — Une association est d'autant plus forte que son évocation est plus prompte. — James Mill (I, 58 1), le premier, a aperçu ces conséquences de la force associative : une association est plus forte qu'une autre quand elle est plus permanente, quand elle est plus certaine \ quand elle s'accomplit avec plus de facilité [c'est-à-dire plus promptement].
En quoi consiste cette plus grande force de cohésion? Nous l'ignorons; mais, comme nous en connaissons les effets, nous pouvons en déterminer le degré, l'intensité, les conditions et les variations — à savoir précisément ce qui nous intéresse — et arriver même, par ce moyen détourné, à en connaître approximativement la nature.
Hâtons-nous cependant de faire remarquer que — quoi qu'il y paraisse à première vue — la rapidité d'évocation n'est nullement une conséquence a priori de la force de connexion. La notion d'évocation déborde, en effet, la notion de liaison, et il n'est pas
qui ne sauraient rentrer sous le chef de la force associative (V. chap. suivant).
I . Cette conséquence se déduit de la première ; le degré de certitude est, nous allons le voir, à la base d'une des méthodes employées pour mesurer la force associative.
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évident qu'il n'existe pas de facteurs pouvant faire varier l'évocation seule indépendamment de la force associative. Or, c'est précisément ce qui a lieu en réalité (V. plus loin, ch. v, § 2). Néanmoins, on a démontré que, lorsque les associations sont de même ancienneté, la rapidité d'évocation est conditionnée par la force associative. Il faudra donc corriger ainsi la proposition ci-dessus : TOUTES CHOSES ÉGALES D'AILLEURS, une association entre deux états de conscience est d'autant plus forte que leur rapidité d'évocation est plus grande.
, Le principe qui servira de base aux recherches sur la force associative sera donc la détermination de la persistance ou de la certitude de l'association envisagée. — Ce n'est qu'accessoirement seulement que la force pourra être mesurée par la vitesse d'évocation.
Il existe deux méthodes permettant cette détermination :
La méthode d'économie, employée pour la première fois par Ebbinghaus (ii), consiste à déterminer quelle est l'économie de temps ou de répétitions réalisée par une nouvelle étude d'un texte ou de syllabes apprises précédemment. On lit une série de syllabes autant de fois qu'il est nécessaire pour la savoir par cœur : 3o fois, par exemple. Le lendemain, ou plus tard, on réapprend cette même série de syllabes, et on note qu'il a fallu relire 22 fois cette même série pour la savoir de nouveau par cœur \
I. Le grand avantage de cette méthode est qu'elle permet d'examiner quelle est la force d'une liaison trop peu forte pour donner lieu à une évocation consciente.
On dira qu'il y a eu une économie de 8 répétitions. — Ou bien on compte combien de secondes a pris l'étude d'une série de syllabes, et combien il a fallu de secondes pour la réapprendre au bout d'un certain temps ; dans ce cas, l'économie est exprimée en secondes ou en minutes.
2° La méthode des associations justes (Treffermethode) consiste à déterminer le nombre des associations qui ont subsisté au bout d'un certain temps, la série de syllabes n'ayant été lue primitivement qu'un nombre limité de fois (ou pendant un temps limité) : vous lisez une série 20 fois ; le lendemain, on vous montre, par exemple, les syllabes impaires delà série, dans un ordre quelconque, et vous devez y associer les syllabes consécutives de la série primitive. Le nombre relatif des réponses justes indiquera la force de l'association (Miiller etPiLZECRER, 2 ; Jost, 447)-
La première chose à se demander, c'est si ces deux méthodes peuvent être indifféremment employées ; si, pour une même série, et dans les mêmes conditions, elles donnent des résultats nécessairement semblables? La réponse est négative. Il résulte de certaines expériences de Jost (V. plus loin p. io5) sur l'ancienneté des associations, que chacune de ces méthodes ne met en lumière qu'une seule de ces propriétés obscures que nous rangeons sous le simple concept de force de liaison. Tandis que le procédé d'économie mesure surtout la fonction de conservation de la mémoire, la méthode des réponses justes intéresse plutôt la tendance à la reproduction.
Conclusion pratique : lorsque les recherches portent sur des séries d'âges différents, les méthodes
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d'économie et des associations justes ne doivent jamais être employées parallèlement (Jost, 471).
Enfin, les expériences de Muller et Pilzegrer ont montré que la méthode des associations est plus sensible.
Dispositif expérimental. — Syllabes. Toutes les expériences faites jusqu'ici sur la force d'association ont eu pour objet, à de rares exceptions près, la mémorisation de syllabes sans sens. Le premier soin de l'expérimentateur sera de se confectionner des listes de syllabes, en assez grand nombre pour qu'on puisse opérer plusieurs jours de suite avec des syllabes toujours différentes, et composées de telle sorte qu'elles satisfassent aux règles suivantes : des syllabes rapprochées d'une même série ne doivent ni rimer, ni commencer par la même lettre, ni être trop difficiles à prononcer. Le sujet ne doit pas chercher à les retenir par des moyens mnémotechnic[ues, en cherchant à établir entre elles des rapports artificiels. Les syllabes employées par Ebbinghaus (3o) et ses successeurs se composaient d'une voyelle ou diphtongue inclue entre deux consonnes ; cet auteur avait réussi à rassembler ainsi 2 3oo syllabes sans sens. Je crois qu'il serait difficile aux expérimentateurs de langue française d'arriver à un tel nombre vu la grande quantité de mots monosyllabiquesquenous possédons ; mat, met, mit, mot, mut : voilà une série que je combine au hasard et dont toutes les syllabes ont une signification ! — V. dans Muller et ScH., p. 95 et s. et p. 269 et s., les recommandations très précises de ces auteurs et, p. io3, le moyen qu'ils employaient pour s'assurer qu'une même syllabe ne revenait pas trop souvent dans les expériences.
Rythme. — La lecture des séries doit se faire à haute voix avec une vitesse uniforme, ainsi que les récitations (i5o syl. par minute, Ebbingh., 34) et en cadence. Le
rythme employé par Mûller et ses élèves est le trochée. Le sujet doit appuyer sur les syllabes impaires de la série, prononcer brèves, au contraire, les syllabes paires. Le but de ce mode de faire est d'obtenir de l'uniformité ; si chaque sujet prenait le rythme qui lui convient, il pourrait modifier ce rythme d'une fois à l'autre, et les expériences ne seraient pas comparables. Nous verrons plus loin l'influence du rythme sur la force d'association; il est donc de toute importance cj[ue ce facteur reste constant.
Présentaïiojn. — Les séries cju'Ebbtmgiiaus devait mémoriser étaient écrites sur une feuille de papier et le sujet avait sous les yeux la série tout entière. Pour supprimer la mémorisation possible par clichés visuels embrassant plusieurs syllabes, Mûller n'a présenté à ses sujets qu'une syllabe à la fois : les séries sont inscrites en colonne verticale sur un cylindre horizontal, tournant de bas en haut, et le sujet aperçoit les syllabes une à une à travers la fenêtre d'un écran situé entre lui et le cylindre rotatif. La vitesse du cylindre est en général telle cju'on peut lire deux syllabes environ par seconde. La présentation est ainsi successive au lieu d'être simultanée.
GiiRONOMÉTRiE. — Lorsc|u'on désirc mcsurcr la rapidité de l'association (évocation) pour apprécier, par exemple, ]a différence de vitesse entre les réponses justes et les fausses, il faut disposer le chronoscope de telle façon qu'il soit mis en marche au moment où la syllabe évocatrice apparaît, et arrêté au moment où le sujet a trouvé la syllabe associée. Un écran muni d'une fenêtre qui, au moment de sa chute fait à la fois apparaître la syllabe et partir le chronoscope auquel le réunit un fil électrique, réalise ce dispositif.
Expérimentateur. — Ebbinghaus travaillait seul ; il était à la fois sujet et expérimentateur. Mûller et Sch.
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(2 58) ont critiqué ce mode de faire, exempt de contrôle objectif. Toute expérience rigoureuse exige en outre du sujet un observateur prépose à la manutention des appareils et à la rédaction du procès-verbal.
Instrospection. — Le but de l'expérience ne devra pas résider uniquement dans l'obtention d'un résultat numérique. Toutes les observations portant sur la manière dont se comporte le sujet pendant les expériences seront les bienvenues. On notera si le sujet a des représentations visuelles ou motrices des syllabes qu'il apprend ; s'il a conscience de les réciter exactement, et si ce sentiment d'exactitude marche de pair avec les résultats réellement exacts (Mûl. et Scii., 3o5).
Calcul des moyennes, etc. — V. là dessus Ebbing- HAUS, p. 20-29, 47 et s.
NoLis voilà donc poLirvas de méthodes permettant d'évaluer la force d'une association à un moment donné. C'est dire que nous sommes en mesure d'étudier l'influence de divers facteurs sur la force de l'association. En faisant varier un seul de ces facteurs, toutes choses restant égales d'ailleurs, et en déterminant quelles variations relatives subit la force de l'association, on met en lumière l'influence de ce facteur.
L'action de plusieurs de ces facteurs a été connue de tous temps : ce n'est pas dans un laboratoire qu'on a appris que, plus on lisait de fois une poésie, mieux on la savait et plus longtemps on la retenait, — et qu'on se souvient d'autant moins bien d'un exercice qu'il y a plus longtemps qu'on ne l'a répété. Bain (261) est le premier cependant qui les ait analysés d'une façon un peu complète: i° la dm^ée ou la répétition des présentations ; — 2" la concentration
de l'esprit (les motifs de cette concentration sont le plaisir, la vivacité de l'impression, et sa netteté) ; — 3° l'aptitude individaelle pour l'acquisition. — Il ajoute encore Y état de santé, la nutrition du cerveau, etc., etc.
Aujourd'hui, la liste de ces facteurs — dont plusieurs ont été découverts par hasard au cours de certaines expériences qui n'avaient pas pour but de les mettre en lumière — s'est un peu allongée. Nous la donnons ci-dessous, sans vouloir préjuger si tous ceux que neus indiquons sont autonomes, ou si certains d'entre eux peuvent se ramener à certains autres, comme par exemple, le rang à l'intérêt, ou l'intérêt à l'intensité^, etc.
Nous allous donc examiner quelle est l'influence sur la force de l'association, des facteurs suivants : intensité de r excitant ; — durée Q.i fréquence des présentations ; — répartition des présentations ; — - nombre des liens contractés (c'est ici que prendra place l'influence du rythmey, rang et ordre de présentation : — direction (sens) de la présentation ; — nature sensorielle des excitants présentés (ass. homogènes et disparates); — conditions physiologiques (générales : fatigue, repos, etc.; individuelles : âge, sexe, idiosyncrasie); — intérêt et ton affectif; — concurrence ou interférence des assoc; ■ — inhibition rétroactive.
§ 2. — Intensité de l'excitant.
Nous ne considérons ici que l'intensité objective de l'excitant, et non l'intensité plus ou moins grande
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des processus cérébraux, que produit peut-être la fréquence des répétitions, ou l'intérêt, etc.
Stuart Mill (a, II, /i36) énonçait ainsi sa troisième loi de l'association des idées : « Une plus grande intensité de l une ou l'autre des impressions [éprouvées ensemble] ou des deux, équivaut, pour les rendre aptes à s'exciter les unes les autres, à une plus grande fréquence de conjonction. )) On comprend qu'il ne s'agisse pas là d'une loi générale de l'association, mais seulement d'une loi énonçant une àe&w conditions de solidité d'union. /x i -
L'importance de ce facteur intensité a été remarquée^ ' de chacun : les impressions vives non seulementy subsistent plus longtemps dans la mémoire, mais ^n^'^YBV3J encore sont plus facilement évoquées. Ch. Bonnet (a, ch. xxvii) notait déjà que « le degré de force et de vivacité avec lequel la reproduction s'opère est toujours proportionnel à l'intensité des mouvements communiqués par l'objet ».
MiJLLER et ScHUMANN (i/jg) out VU, au cours de diverses expériences sur des séries de syllabes prononcées sur le rythme trochaïque, soit 1, 2 ; 3, 4; 5, 6,... que les syllabes accentuées appartenant à deux mesures différentes, comme 1, 3; 3, 5; étaient plus fortement associées entre elles que les syllabes brèves homologues, soit 2, 4; 4, 6, etc.
Les expériences de Miss Calrins ont mis en lumière les effets de l'intensité de l'impression par rapport à ceux de la fréquence ou de l'ordre de ces impressions.
On montre au sujet, par une ouverture percée dans un
écran, une couleur, puis un nombre; on laisse écouler 8 secondes, et l'on montre de nouveau une nouvelle couleur, puis un nouveau nombre, et ainsi de suite, jusqu'à ce cpie l'on ait une série de 7 à 12 couples couleurnombre. Ensuite, on fait passer devant les yeux du sujet la série des couleurs cju'on lui a montrées tout à l'heure, en le priant d'indicjuer les nombres qui leur on( été associés. Il a été fait en tout i 200 expériences sur 35 élèves de Harvard et Wellesley Collège ignorant le but des recherches.
Miss Calkins, pour étudier l'influence de divers facteurs sur la force de l'association, tantôt augmente la fréqaence d'apparition d'un des couples, tantôt fait varier sa position dans la série, ou V éclat de la couleur du chiffre montré. Ensuite, elle combine ces diverses variations pour voir lequel de ces facteurs l'emporte sur les autres.
Si, par exemple, un des nombres montrés est écrit en chiffres rouges, au lieu de l'être en noir, ce couple est rappelé en moyenne dans 48 pour 100 des cas, tandis que les autres couples de la série ne le sont que dans 20 pour 100 des cas.
En 1896, la même expérimentatrice (6 49) a publié de nouveaux résultats qui confirment les premiers. En outre, elle a répété les expériences avec des couples auditifs composés d'une syllabe sans sens et d'un nombre. Lorsque certain nombre de la série était prononcé d'une voix plus forte, l'association du couple persistait dans 56,5 pour 100 des cas, tandis qu'un couple analogue non accentué n'était reproduit que dans 27,7 pour 100 des cas. Cet effet de l'intensité de l'excitant s'explique faci-
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lement : plus sont intenses les modifications cérébrales produites, plus sera profonde la « trace » laissée.
§ 3. — Durée et fréquence des présentations.
Ces deux facteurs doivent être considérés ensemble. Il n'est guère possible de les séparer. On peut toujours, en eflfet, réduire la plus ou moins grande durée de présentation à un plus ou moins grand nombre de présentations, car nous ne regardons ni n'écoutons d'une façon absolument continue : chaque oscillation de l'attention correspond en quelque sorte à une présentation nouvelle.
L'importance de la répétition des impressions a été connue de tous temps. Mais, tandis que les anciens ne s'occupaient que de l'influence des répétitions sur la fixation des impressions elles-mêmes , chaque répétition étant comme un nouveau coup de burin sur les tablettes de cire de la mémoire, les modernes avec Descartes, Malebranghe, plus tard avec , Hartley et Bonnet, comprennent que ces répétitions ont aussi pour effet de renforcer la liaison de ces impressions elle-même.
Ebbinghaus est le premier qui ait eu, il y a vingt ans, l'idée de déterminer d'une façon précise, et au moyen de chiffres, le rapport entre la fréquence des répétitions et l'accroissement de la force associative.
Expériences. — Ebbinghaus fit 70 expériences, chacune avec 6 séries de 16 syllabes, qu'il lisait avec attention un certain nombre de fois, les unes 8 fois, les autres
i6, a/i, 32, 42, 53ou 64 fois. 24 heuresaprès, il les réapprenait et complait combien de secondes il mettait à ce travail. Voici les moyennes qu'il a obtenues (10 expériences pour chaque groupe) :
Nombre de lectures : 8 16 2^ 32 /42 53 64 Temps d'étude, en secondes, 2/4 h. après : I 167 1078 975 863 697 585 454
On voit que le temps épargné est proportionnel au nombre des répétitions, et, puiscjue l'économie de temps mesure la force conservée, la force d'une association est proportionnelle au nombre des répétitions qui Font créée.
Le même auteur (p. ii5) a encore déterminé le rapport existant entre la longueur des séries et leur force de cohésion, lorsqu'elles ont été apprises par cœur. Voici ses résultats :