LIER
Ce qui se passe dans le rêve ne parle-t-il pas en faveur d'une telle hypothèse ? Je rêve beaucoup, et ce qui m'étonne toujours, c'est de voir figurer dans mes productions oniriques des personnes qui n'ont rien à y faire et auxquelles il m'est impossible de comprendre pourquoi j'ai pensé à ce moment-là. Récemment encore, je rêvais que je recevais la visite d'un individu se disant un de mes cousins de l'étranger, qui me donnait son nom, et ce nom se trouve être celui d'un interne des hôpitaux de Paris, que je n'ai jamais vu, dont je n'ai jamais entendu parler, mais dont j'avais lu, une année auparavant, un petit travail dans un journal de neurologie. De tels faits sont banaux dans les rêves. Ne pourrait-on pas attribuer cette évocation aux hasards des effets de la circulation cérébrale, combinés peut-être à ceux de la constellation ? On aurait alors du même coup une explication de l'extravagance et de 1^ folle fantaisie des rêves : pendant le sommeil la circulation cérébrale est augmentée ;
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le facteur circulation-nutrition jouerait donc un rôle plus grand que pendant la veille et favoriserait l'éclosion des représentations libres ^
Au cours de leurs expériences, Muller et Pilzec- KER (58) ont remarqué que les représentations que nous avions eues quelque temps dans notre esprit avaient une tendance (ne se manifestant que pendant quelques instants seulement) à reparaître spontanément Çfrei) dans la conscience. Cette tendance est d'autant plus forte que la représentation avait été d'objet d'une attention plus grande ; ils la nomment Perseverationstendenz . Binet et Henri (a, 22) avaient déjà noté ce phénomène. M. et P. expliquent par cette (( persistance w les diverses obsessions auxquelles nous sommes souvent sujets, et la plus ou moins grande difficulté que l'on a de passer d'un travail à un autre, etc. Cette question, en somme, dépasse le problème de l'association. D'après M. et P. les deux facteurs du cours de la pensée seraient l'association et la persévéra tion ; c'est cette dernière qui expliquerait le maintien de l'idée maîtresse, et l'unité de Fenchaî- ! nement des représentations. Il me semble, cependant, I que c'est au sentiment, aux tendances affectives, que I doit être attribué ce rôle directeur, plutôt qu'à un simple processus d'inertie cérébrale.
Quoi qu'il en soit, cette question de FéA^ocation
I. C'est peut-être pour cette raison que lorsqu'on a très bien dormi, et qu'on se sent dispos le matin, il semble qu'on n'ait pas rêvé. La nutrition cérébrale s'étant bien effectuée, le rêve était composé en majeure partie de représentations libres qui, ayant rompu constamment l'enchaînement des idées, et n'étant pas associées entre elles, ne peuvent pas être rappelées au réveil, Ou s'imagine alors n'avoir pas rêvé,
libre doit rester ouverte. Peut-être une telle affirmation déplaira-t-elle à ceux qui considèrent l'association comme un dogme de la psychologie. Il serait singulier cependant que des esprits qui se targuent de scientifiques s'empressent de clore la plus délicate des questions avant cju'elle soit positivement résolue et au nom d'une simple hypothèse. Peut-être sera-ce surtout le vocable d'évocation libre qui les effrayera (cf. Deffner). Il est bien entendu, cependant, qu'il ne s'agit pas d'une évocation sans cause, mais d'une évocation dont les facteurs sont encore inconnus. En attendant qu'ils le soient, et qu'ils puissent servir à désigner ce genre d'évocation (par exemple évocation potentielle, ou circulatoire, etc.), conservons ce mot d'évocation libre, qui a l'avantage de rattacher la question aux frei steigende Vorstellungen de Herbart, et d'exprimer un fait typique d'obsôrvation interne.
§ 7. — L'association et les types intellectuels.
Depuis quelques années la psychologie s'est mise à étudier, non pas seulement les lois générales des processus psychiques, mais encore ce qui, dans ces processus, diflère d'un individu à l'autre. De telles recherches, entreprises par Kraepelin, Mûnsïerberg, Stern en Allemagne, Binet et Henri, Toulouse, en France, par d'autres encore en Angleterre et en Amérique, sont l'objet de la psychologie individuelle. Il y a double intérêt à de pareilles études : d'abord, un intérêt pratique (pédagogie, éducation, criminalogie, etc.), puisqu'il s'agit d'établir certains types
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psychologiques donnés ; ensuite, un intérêt théori- I que, car le fait même de déterminer les variétés individuelles d'un même processus en fera mieux saisir le mécanisme nécessaire et général.
Ce coefficient individuel imprime-t-il aussi son cachet à l'association? En d'autres termes, l'observation ! des associations d'un individu fournira-t-elle des conclusions sur le type intellectuel de celui qui en est l'auteur ?
Tout naturellement, on a été amené à le penser ; ainsi Mlnsterberg (1Y, 27) ayant remarqué qu'un certain mot, œil par exemple, étant donné, certaines personnes lui associent visage, d'autres nez, d'autres encore pupille, estime qu'il y a là trois façons fondamentales de réagir. Dans le premier cas, en effet, le rapport logique entre l'induit et l'inducteur est un rapport de surordination, dans le second cas, de coordination, dans le troisième, de subordination ; il s'agirait là de trois tendances intellectuelles bien distinctes : induction, fantaisie, déduction, tendances que l'on pourrait mettre au jour par l'expérimentation.
Stern se refuse à admettre qu'on puisse arriver, en partant de l'association, à de telles conclusions. L'enchaînement des idées réalisé dans la pensée normale est disparate^ dit-il, à celui obtenu dans les expériences artificielles d'association ; jamais donc celles-ci ne pourront fournir une détermination des types de l'enchaînement intelligent des idées.
Cette fm de non-recevoir est peut-être trop prématurée. Il convient d'examiner ici comment se pose exactement le problème :
202 lVsSOCIATION DES IDEES
Nous avons vu tout à Fheure que l'association, h liaison proprement dite, n'expliquait qu'en partie seulement l'apparition des idées : le sentiment sous-jacent, l'intérêt, sont les autres facteurs de l'évocation.' Nous avons insisté aussi sur ce fait que l'associatiGnî ne peut être conçue que comme une liaison, et que cela n'avait pas de sens de penser qu'il pouvait yi avoir plusieurs types de liaisons. Les liaisons peuvent! être simples ou multiples, faibles ou fortes, immé-^ diates ou médiates, c'est-à-dire offrir des différences numériques ou quantitatives, mais on ne peut s'ima-i giner qu'elles puissent être, en tant que liaisons, qualitativement différentes. — Comprise dans son sens mécanique de liaison, de connexion, l'association nej pourra donc certainement pas refléter le type psychologique du sujet.
Mais, si l'on donne au mot association son sens large, si l'on entend sous ce terme le processus complet de r enchaînement de deux idées, le problème' change de face et prend sa véritable signification ; il devient évident alors que la détermination du terme évoqué et de son rapport avec l'induit peut fournir — théoriquement tout au moins — des renseignements sur le type psychologique, puisque cette évocation implique la participation de facteurs dont la plupart sont les éléments mêmes de l'individualité.
Le problème sera donc d'expérimenter dans des conditions telles que tous les facteurs autres que \t facteur individuel soient rigoureusement semblables : si l'inducteur est le même pour plusieurs sujets, si le milieu est le même, si la Stinvnung dans laquelle ils se trouvent au moment de l'expérience est la même,
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les différences d'évocation que l'on observera de Fun à l'autre ne tiendront plus qu'à deux causes, l'éducation ou la vie passée et le coefficient individuel.
Il semble tout d'abord que cette constatation entraîne la solution négative du problème : pourra-t-on jamais, par une disposition artificielle, neutraliser cette influence diversifiante de l'éducation, de sorte que le coefficient individuel apparaisse pur et sans alliage au fond de notre cornue ? Même des écoliers du même âge et de la même classe ne reçoivent pas une éducation identique à la maison, et ont des exemples différents sous les yeux.
. La question n'est peut-être pas si désespérée qu'il paraît, car, quel que soit le milieu dans lequel un individu a été placé, celui-ci n'a pas absorbé d'une façon quelconque les éléments avec lesquels il s'est trouvé en contact ; il y a eu sélection. Or, cette sélection est elle-même sous la dépendance du coefficient individuel. — En outre, quels que soient les faits eux-mêmes dont un individu a été spectateur, ces faits ont offert entre eux certaines relations : suivant l'intérêt que telle relation a soulevé de préférence à d'autres, lesdits faits se trouveront liés plus fortement dans le sens de certaines relations que dans le sens de telles autres.
Si donc on cherche, non seulement ce que représente l'induit en lui-même, mais encore quelle est la nature de sa relation avec l'inducteur, on pourra, dans une certaine mesure, conclure que ce rapport a eu pour l'individu un intérêt prépondérant.
Assurément, de telles expériences associatives devront être accompagnées d'une rigoureuse introspec-
tion. Il faudra rejeter toute association qui sera déclarée n'être due qu'à Faction toute passive de la fréquence des présentations — encore qu'il puisse être d'un certain intérêt de savoir jusqu'à quel point un individu accepte ces liaisons qui s'impriment passivement en lui, ou lutte contre elles. Il faudra aussi, naturellement, faire un très grand nombre d'expériences pour chaque détermination ; c'est alors seulement qu'on pourra être sûr qu'une certaine forme d'association, d'enchaînement, correspond à une certaine tendance de la pensée, non au hasard.
Mais cette question n'a pas à être traitée plus longuement ici ; elle déborde notre cadre. L'association ne joue, par rapport à elle, que le rôle d'un moyen d'étude. De même qu'un baromètre, pris en lui-même, n'a rien à faire dans la science climatologique, de même l'association est étrangère à la psychologie individuelle ; celle-ci commonce où finit celle-là, et l'une est destinée précisément à rendre compte de ce que n'explique pas l'autre. C'est précisément aussi pourquoi en précisant l'action de l'une, on détermine du même coup le rôle de l'autre ; théoriquement donc, on peut considérer l'expérience d'association comme une des méthodes importantes de la psychologie individuelle.
En pratique, les difficultés sont considérables : il est presque impossible de régulariser absolument les conditions d'expériences, et d'avoir une Stimmung identique chez des sujets différents ; ensuite, il faudrait pouvoir bien distinguer ce qui, dans chaque processus, revient à la préparation de l'inducteur, et ce qui revient à l'évocation proprement dite. Mais
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c'est surtout la difficulté d'apprécier l'acte associatif accompli, de classer les associations formées, qui paraît jusqu'ici le plus grand obstacle à l'utilisation de la méthode associative dans la psychologie individuelle.
Gomme on le voit, il ne s'agit pas là d'impossibilités a priori] mais l'avenir seul pourra dire si tous ces obstacles ne sont pas insurmontables.
Claparèdëv