HISTORIQUE DE NOS CONNAISSANCES SUR L’ASTIGMATISME
Dans l’ouvrage justement célèbre de Mackenzie (1), et mieux eticore dans l’excellente édition française de Wau- TOMONT et TESTELtN (2), nous trouvons rassemblé à peu près
(1) A practical Treatise on ihe diseases of the Eye. London, 1854.
(2) Traité pratique des maladies de l’œil, par Mackenzie. Paris, 1856.
l’astigmatisme.
tout ce que la science possédait jusqu’ici sur ce sujet. C’est là que j’ai puisé la plus grande partie de mes connaissances bibliographiques; quant à ceux des ouvrages originaux que je n’eus pas'la facilité de me procurer, mon ami Hulke, à Londres, a bien voulu les consulter pour moi avec la plus grande complaisance et de la manière la plus obligeante, et m’en communiquer des extraits exacts.
Il est curieux que ce ne soit presque exclusivement que
les ouvrages anglais qui traitent de ce sujet. Nous avons
déjà cité deux noms dont l’Angleterre peut se glorifier : Thomas Yoong, qui découvrit l’astigmatisme normal, et l’astronome Airy qui, le premier, reconnut et décrivit comme une anomalie l’asymétrie de son propre œil.
Nous avons déjà précédemment parlé suffisamment des observations de Young (voy. page 19), en même temps ' que des autres recherches qui ont trait à l’astigmatisme normal.
Nous devons, par contre, nous occuper plus spécialement du casd’AiRY (1), qui est décrit d’une manière digne de ce grand maître. Il s’agit d’un haut degré d’astigmatisme myopique composé. D’après sa méthode , Airy pouvait déterminer le point le plus éloigné de la vision distincte dans les deux méridiens, en même temps que leur direction ; dans le méridien vertical (avec une inclinaison de 35“) , Rétait = 3,5", dans l’horizontal, R = 6". Il calcula d’après cela le verre nécessaire pour la correction, et indiqua en même temps les raisons pour lesquelles il fallait préférer un verre négatif sphéro-cylindrique à un concave bicylindrique.
(1) Transactions of the Cambridge philosophical Society, 1827, t. II, p. 267.
HISTORIQUE DE ^OS CONNAISSANCES SUR l’aSTIGMATISME. 137 Plusieurs années plus tard, il communiqua de nouveau l’état de son œil (1). Le point le plus éloigné était alors dans le méridien vertical à ù,7", dans l’horizontal à 8,9". La myopieavaitdoncdiminué danslesdeux méridiens, etl’astigmatisme semblait aussi être devenu moins fort, ^ au lieu 81/2" Mais Airv suppose lui-même que son point le plus éloigné dans le méridien vertical pourrait bien être un peu plus près que A, 7", et il est disposé à admettre que son astigmatisme n’a pas varié. Chez un homme comme Airy, nous pouvons admettre qu’il a observé son point le plus éloigné sans modifier son accommodation , autrement nous oserions soupçonner que, dans les observations précédentes, la myopie a été estimée trop considérable dans le méridien vertical par suite de l’elïort d’accommodation, qu’il faisait lorsqu’il rapprochait le pointlumineux; alors lereculement, par suite de l’âge, du point le plus éloigné (ce qui, pour un degré pareil de myopie, est à coup sûr une grande rareté), n’aurait été qu’apparent.
Ce n’est, il paraît, qu’à Cambridge que l’on fit quelque attention à l’observation d’AiRV. Du moins c’est à Stores (2) que nous devons la lentille astigmatique pour déterminer le degré de l’astigmatisme, et le docteur Goode (3), qui, le premier, publia plus tard quelques nouveaux cas de celte anomalie, avait terminé ses études à Cambridge. De même qu’AiRY, il était lui-même alfeclé d’astigmatisme, et c’est par le mémoire de ce savant qu’il fut rendu attentif à ce fait.
(1) Id., ibid., 1849, vol. VIII, p. 361.
(2) The Report of lhe Brislish Association for the advancemenl of Science for 1849, p. 10.
(3) Monthly Journal O f med. Science. Edinb., 1848, p. 711, et Transactions of lheCambr. philosoph. Society, vol. VllI, p. 493.
l’astigmatismiî.
D’après les modifications compliquées que, selon sa description exacte, subissait un point lumineux à différentes distances de son œil, on peut conclure que l’asymétrie était accompagnée d’un haut degré d’astigmatisme irrégulier. Quant au régulier, les distances de la vision netle dans les (leux méridiens étaient à peu près à 6,13 et 25 pouces anglais. L’opticien Chamblant, à Paris, lui fabriqua un verre plan-cylindrique dont la courbure cylindrique était taillée avec un rayon concave de 9". Goode dit qu’il voyait avec ce verre aussi nettement de près que de loin.
Dans un second cas, un point lumineux semblait une ligne horizontale à 37 centimètres, sans faire place à une verticale à une distance plus considérable. Les lignes horizontales étaient aussi vues nettement à 37 centimètres et pas au delà; les verticales à aucune distance. Un verre plan-cylindrique avec2 pourrayon de la surface convexe cylindrique était trop fort, trop faible avec un rayon de 3". Un verre concave convexe bicylindrique, à axes croisés avec un rayon de courbure de 7 pour la surface concave et de h i" pour la surface convexe doit avoir répondu à son but(?).
Dans un troisième cas, un point lumineux paraissait à 35 centimètres être une ligne transversale et devenait indistinct à une plus grande distance. A la même distance, les lignes horizontales sont vues nettement et un peu plus loin {at some distance beyond) une ligné verticale. Une lentille concaiie plan-cylindri((ue de 16" de rayon améliore sensiblement la vue.
Goode trouva encore, à l’université de Cambridge, trois messieurs dont l’astigmatisme avait été amélioré sur un œil par l’emploi d’une lentille plan - cylindrique de 12" de rayon . . . . , . . ’ .
HISTORIQUE DE NOS CONNAISSANCES SUR l’aSTIGMATISMEc 139 Ces observations, bien que nous appréciions hautement les communications faites à leur sujet, démontrent que la méthode d’AiRY était insuffisante pour déterminer exactement le point le plus éloigné dans les deux méridiens, et, par conséquent, le degré de l’astigmatisme. Le siège de l’affection fut également méconnu par Goode. Même dans les plus hauts degrés d’astigmatisme, il ne put pas constater l’asymétrie de la cornée, et était à cause de cela disposé à en chercher la cause dans le cristallin.
Un cas d’asligmatisme anormal fut, presque en même temps, décrit dans le même journal par Hamilton(I). Il était accompagné d’une torpeur de la rétine, mais il parait, sans limitation du champ visuel. L’astigmatisme était caractérisé par la netteté des lignes horizontales, tandis que les verticales n’étaient point distinctes. Si je comprends bien ce cas, les lignes verticales étaient nettes à unti plus petite distance, les horizontales à une plus grande, et une lentille plan-concave cylindrique à axe vertical améliorait la vue. Le docteur Thompson trouva le diamètre vertical de la cornée un peu plus grand que l’horizontal, et il crut aussi que le méridien horizontal avait une courbure un peu plus forte.
On connaît en outre les cas ajoutés par Hays à l’édition américaine de l’ouvrage de Lawrence (2). La description du premier est un excellent exemple d’un astigmatisme myopique simple. Il s’agit d’un ecclésiastique qui, à l’œil nu, voit nettement les lignes verticales et les horizontales avec un verre concave. Il ne s’était pas aperçu (ju’il ne voyait pas égalementlesdeux ordres de lignes avant de faire usage d’un
(1) Monthly Journal, 1847, p. 891.
(2) Lawrence, On Diseases of the Eye ediled by J. Hays. Philadelphie, 1854, p. 669.
1/iO . l’astigmatismk.
verre concave qui produisit la netteté dans le sens inverse. Après une analyse judicieuse de son cas, notre malade finit par conclure qu’il aurait besoin, pour corriger cette anomalie d’un verre sphéroïdique ou cylindrique, mais il n’ose pas décider s’il doit être convexe ou concave. Hays se contente d’ajouter que l’opticien Allister lui tailla un verre plan-cylindrique (positifou négalil’?)qui améliora sensiblementla vue.
Hays continue : « Nous avons, dans le courant de l’année y> dernière, rencontré trois cas de cette même affection. Le » premier a trait aune jeune dame âgée de seize ans, dont » la vision laissait assez à désirer pour que son éducation » dût en souffrir. Je la conduisis chez M. Allister, et je » reconnus qu’à l’aide d’un fort verre biconcave, l’œil » gauche voyait assez bien, mais que par contre je ne trou- » vais aucun verre, ni convexe ni concave, à l’aide du- » quel l’œil droit pût lire un caractère ordinaire. De deux » lignes noires et de même longueur qui formaient une » croix, la verticale lui paraissait plus longue que l’hori- » zontale. M. Allister lui présenta quelques figures. On » vil alors qu’un cercle avait pour elle la forme d’un ovale M debout, et que toutes les figures étaient allongées dans » le sens vertical et raccourcies dans l’horizontal. Heureu- » sement M. Allister avait sous la main quelques verres » cylindriques plan-concaves, et il fut aisé d’en trouver un D qui rétablissait la forme des objets. On lui donna une paire » de lunettes avec un verre biconcave pour l’œil gauche et » un verre plan-concave cylindrique pour l’œil droit, avec » l’aide desquels chaque œil séparément put lire un carac- » tère ordinaire, et mieux encore les deux ensemble.
» Le second cas est celui d’un monsieur, âgé de cinquante » ans, qui vint me consulter à cause d’une inflammation de
IIISTOniQL'E DE NOS CONNAISSANCES SUR l’aSTIGMATISME. 141
» son bon œil, et qui me déclara que son aulreœil avait tou- » jours été* mauvais. En l’examinant, je constatai que cet » œil était pareil à celui du cas précédent, seulement qu’ici » les objets paraissaient allongés dans le sens de la largeur. »
A part les cas ci-dessus, la littérature médicale n’en contient qu’un seul autre, observé sur le continent européen. Il fut décrit par le pasteur Schnyder, de Menzberg (Suisse, canton de Lucerne), qui découvrit sur lui-même cette anomalie (I). Il était myope pour les lignes verticales, presbyte pour les horizontales. Pour corriger ce défaut, il se servait de verres biconvexes cylindriques combinés à des biconcaves sphériques. Je ne trouve aucune indication sur la distance focale des verres. M. Schnyder est arrivé à reconnaître son affection par le seul fait de la différente distance de la vision nette pour des fils verticaux et horizontaux. Pour déterminer les verres nécessaires, il a probablement recherché de quels verres il aurait besoin pour voir nettement à une distance égale les fils tendus dans les deux directions opposées.
J’aurais donc terminé l’historique de nos connaissances sur l’astigmatisme, du moins aucun autre fait n’est parvenu là ma connaissance. Cependant je crois devoir dire encore quelques mots sur la manière de voir ou les suppositions des divers auteurs au sujet du siège de cette affection.
Comme on pouvait l’attendre d’Aiiiv, il s’est, en l’absence de preuves suffisantes, abstenu de se prononcer au sujet du siège de l’asymétrie. Il ne paraît pas avoir fait d’expériences dans le but d’éclaircir cette question. Goode, par contre,
(1) Ann. d’ oculistique , l. XXI, p. 222. Bruiclles, 1849; tiré des Verhandlungen der Schwcizerischen nalurforschenden Geseltschafl, que je n'ai pas pu me procurer.
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l’asTiGjiatisme.
nous communique que dans un cas d’asligmalisme très considérable il essaya en vain, au moyen de la forme des images réfléchies, de constater une asymétrie particulière de la cornée, et', par conséquent, il déclare incliner plutôt à en placer le siège dans le cristallin.
Dans le cas décrit par Hamilton, le docteur Thompson ^examina la cornée dont il trouva le diamètre vertical un peu plus grand que riîorizontal «being sbaped somewbat irregu- » larly, and tbe diameter projecting slightly upwards and » inwards. » Hamilton ajoute encore : « Doctor Thompson J) tbougbt he perceived a somewbat more marked curvature » of tbe cornea in tbe transverse diameter (1). » Nous ignorons d’après quelle méthode l’examen a été fait, mais ce résultat nous permet de supposer que la cornée n’élait point étrangère à l’asymétrie.
Wharton Jones (2) et Wilde (3) vont encore plus loin : ils admettent, sans examen ultérieur, que la cause de l'astigmatisnie réside vraiment dans la cornée. L’un et l’autre regardent comme un fait démontré que la cornée présente un plus petit rayon de courbure dans le méridien vertical que dans l’horizontal, et ils considèrent le cas d’AiRY(eux-mêmes n’en ont pas observé un seul cas) comme un exemple très fortement accentué de celte différence (â). Je n’ai pas su découvrir où ils ont trouvé les preuves du fait qu’ils avan-
(1) Le docteur Thompson crut apercevoir une courbure de la cornée plus marquée dans le diamètre transverse.
(2) Manual of ophlhalmic Medicineand Surgei-y, 2' édit. London, 1855, p. 326.
(3) Dublin quarlerly Journal of med., vol. XXVIll, p. 105.
(4) Ce que W. Jones {Cyclopœdia of praclkal Surgery , art. Cornea, p, 832) décrit comme « a case of cylindrical deformation of tbe cornea, produced by injury », ne se rapporte pas directement à notre sujet.
niSTOUlQUE DE NOS CONNAISSANCES SUR l’aSTIGMATISME. i cent ainsi (1). Wharton Jones donne son explication pour une simple hypothèse. Wilde, par contre, dit catégoriquement : a It is well known that the cornea is not a » correct surface of révolution, but that the curvatureol its » horizontal plane is less than that of ils vertical. When » this exceeds the normal extent, is gives rise to irregular » refraction, causinga circle to appear an oval, etc. (2). » Wilde était tellement persuadé de l’exactitude de cette manière de voir qu’il n’hésila pas à remplacer par « cornée cylindrique » la dénomination à’æil cylindrique adoptée par Wharton Jones.
(1) Lors des publications de Jones et Wilde, on n’avait, à ma connaissance, mesuré les rayons de courbures dans les méridiens verticaux et horizontaux que sur une seule cornée et cela avait été fait par Senff (voy. VoLKMANN, art. Sehen, p. 271 du Handwoorlerbuch der Physiologie de Wagneb, 1846). Dans ce cas, on avait trouvé dans le méridien vertical un rayon à peine plus petit. Du reste, les résultats de Knapp peuvent servir à démontrer combien l’on doit peu se Ger à une seule observation, car dans la grande moitié de ses mensurations, il trouve un rayon plus grand dans le méridien vertical. Ce n’est qu’après le grand nombre de mensurations que nous avons faites qu’il est maintenant permis d’afQrmcr que le plus grand rayon se rencontre généralement dans le méridien horizontal. 11 existe cependant un travail que je trouve cité à plusieurs endroits et que je n’ai pu consulter, je veux parler de Gebson, De forma cornas (Gottingen, 1810). Mackenzie (i. c., p. 926) y emprunte le fait que Fischer ne voyait pas également nettement des lignes horizontales et verticales. Il y est donc question d’astigmatisme. Cette circonstance, rapprochée du titre de l’ouvrage, fait supposer que Gebson en cherchait le siège dans la cornée. Est-ce peut être là-dessus que reposaient les assertions de Wharton Jones et Wilde? Je ne crois pas qu’on puisse supposer que Gerson ait déterminé exactement la forme de la cornée et encore moins que, si cela eût été le cas, les auteurs postérieurs à lui eussent passé ce fait sous silence.
(2) C’est un fait bien connu que la cornée n'est pas une surface de révolution parfaitement régulière, mais que la courbure du plan horizontal est plus faible que celle du plan vertical. Lorsque cette différence outrepasse les limites normales , il en résulte une réfraction irrégulière qui fait qu’un cercle parait être un ovale, etc.
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