L'atelier de Sisley
OLLiciTÉs, à diverses reprises, de céder les œuvres qui garnissaient l'atelier du maître de Moret, ses héritiers avaient toujours décliné les offres les plus séduisantes.
C'est que cet atelier renfermait^ —
outre les études précieuses où la pensée de l'artiste se décelait en quelque sorte toute nue, avec un captivant frisson d'intimité, — nombre de toiles maîtresses, de ces toiles si parfaitement bien venues qu'elles ont exigé, pour naître à la vie surnaturelle de l'art, non seulement le génie du peintre lui-même, mais encore tout un concours de circonstances rares et de conditions heureuses, l'accord exquis du motif lumineux et de l'émotion, — de ces toiles où la nature semble, en fête, s'offrir toute palpitante à une communion directe. Dans ce sens on a pu justement dire qu'un beau paysage était un état de l'âme.
Ces correspondances subtiles et cette exceptionnelle maîtrise s'affirment dans la plupart de la vingtaine de toiles que MM. Bernheim Jeune ont la joie de présenter aujourd'hui dans leur galerie au public d'élite conquis depuis longtemps
par le plus délicat, le plus charmant, le plus poétique des impressionnistes.
C'était bien à eux qu'il appartenait, en effet, de présenter les œuvres de ce maître trop longtemps dédaigné et auquel l'indépendance de son caractère valait naguère encore la sourde inimitié de quelques-uns et la méconnaissance du plus grand nombre. Et je suis heureux pour ma part que les possesseurs de ces œuvres jusqu'alors inconnues les laissent exposer dans cette galerie qui;, depuis longtemps, s'est fait la réputation — qu'elle garde toujours — d'être ouverte à toutes les originalités, à toutes les tentatives audacieuses et nouvelles.
On a pu dire, lors de la dispersion de la collection de mon ami A. de Saint- Albin, que c'était là le dernier « nid »
des Corots. On en pourrait dire autant des toiles d'aujourd'hui, car du millier et demi de peintures dues au magistral pinceau de Sisley, presque toutes sont maintenant classées dans des musées ou dans des collections particulières très fermées. Et puisque le grand nom de Corot est venu sous ma plume, pourquoi ne pas écrire que Sisley nous apparaît — avec un apport nouveau bien entendu — comme le digne héritier de ce beau maître, en ces toiles exquises où la force le dispute à la grâce, la poésie à la distinction de la facture, surtout dans cette période de 1872 à 1876, où il produisit des chefsd'œuvre ? On en retrouvera ici quelquesuns : tableaux qui ne séduisent pas seulement les yeux par la beauté du motif choisi, la splendeur d'une matière rare et comme dorée par le temps, la légèreté mouvante de ciels impondérables, mais qui vont jusqu'à toucher l'âme par ce
qu'on sent en elles d'émotion, par ce qu'on devine en elles de l'intimité de celui qui les a conçues et réalisées.
Il aimait profondément son art, celui qui, sollicité par un ami de donner son se ntiment sur la façon dont il l'entendait, lui écrivit en janvier 1892, ces lignes sans prétention, mais si révélatrices :
. . . Coucher sur le papier des aperçus de ce qu'on appelle aujourd'hui son esthétique, me parsît joliment scabreux et lorsque je suis tenté de le faire je pense toujours à Turner et à l'anecdote qu'on m'a contée sur lui.
Il sortait de chez des peintres amis où l'on s'était pas mal chamaillé à propos de peinture — chacun préférant la sienne, naturellement — mais chacun s'effbrçant de dissimuler cette préférence sous de grands mots et de belles
théories pompeuses. Pendant la discussion, Turner n'avait pas soufflé mot.
Arrivé dans la rue et se tournant vers l'ami qui l'accompagnait : " Drôle de chose que la peinture, hein ! "
La répugnance que Turner éprouvait à faire de la théorie, je l'éprouve aussi, et je crois qu'il est beaucoup plus facile de '* parler" un chef-d'œuvre que de le réaliser par le pinceau — ou autrement.
Mais, sans avoir la prétention de vous faire une manière de cours de paysage dont vous vous passerez bien, je vais vous dire tout bonnement ce que j'en pense... mais vous savez que j'aime mieux peindre qu'écrire et tant pis pour vous si je vous ennuie.
L'intérêt dans une toile, vous le savez, est multiple. Le sujet, le motif, doit toujours être rendu d'une façon
L ATELIER STST-EY
simple, compréhensible, saisissante pour le spectateur.
Celui-ci doit être amené — par l'élimination des détails superflus — à suivre le chemin que le peintre lui indique et voir tout d'abord ce qui a empoigné l'exécutant.
Il y a toujours dans une toile un coin aimé.
C'est un des charmes de Corot et aussi de Jongkind.
Après le sujet, une des qualités les plus intéressantes du paysage, est le mouvement, la vie.
C'est aussi une des plus difficiles à réaliser. Donner la vie à une ceuvre d'art est certes une condition indispensable pour l'artiste digne de ce nom. Tout doit y contribuer : la forme, la couleur, la facture. C'est l'émotion de l'exécutant qui donne la vie et c'est
cette émotion qui éveille celle du spectateur.
Et quoique le paysagiste doive rester maître de son métier, il faut que la facture, en de certains moments plus emballée, communique ad spectateur l'émotion que le peintre a ressentie.
Vous voyez que je suis pour la diversité de la facture dans le même tableau. Ce n'est pas tout à fait l'opinion courante, mais je crois être dans le vrai, surtout quand il s'agit de rendre un effet de lumière. Car le soleil, s'il adoucit certaines parties du paysage, en exalte d'autres, et ces effets de lumière qui se traduisent presque matériellement dans la nature doivent être rendus matériellement sur la toile.
Il faut que les objets soient rendus avec leur texture propre, il faut encore et surtout qu'ils soient enveloppés de lumière, comme ils le sont dans la nature. Voilà le progrès à faire.
C'est le ciel qui doit être le moyen (le ciel ne peut pas n'être qu'un fond). Il contribue au contraire non seulement à donner de la profondeur par ses plans (car le ciel a des plans comme les terrains), il donne aussi le mouvement par sa forme, par son arrangement en rapport avec l'effet ou la composition du tableau.
En est-il de plus magnifique et de plus mouvementé que celui qui se reproduit fréquemment en été, je veux parler du ciel bleu avec les beaux nuages blancs baladeurs. Quel mouvement, quelle allure, n'est-ce pas?
Il fait l'effet de la vague quand on est en mer; il exalte, il entraîne. Un autre ciel ; celui-là plus tard, le soir. Ses nuages s'allongent, prennent souvent la forme de sillages, de remous qui semblent immobilisés au milieu de l'atmosphère, et peu à peu disparaissent, absorbés par le soleil couchant. Celui-
là est plus tendre, plus mélancolique; il a le charme des choses qui s'en vont — et je l'aime particulièrement. — Mais je ne veux pas vous raconter tous les ciels chers aux peintres, je ne vous parle ici que de -ceux que je préfère entre tous.
J'appuie sur cette partie du paysage, parce que je voudrais vous faire bien comprendre l'importance que j'y attache.
Comme indication : Je commence toujours une toile par le ciel...
...Quels sont les peintres que j'aime?.^ Pour ne parler que des contemporains : Delacroix, Corot, ?.4illet, RoQbseau, Courbet, nos maîtres. Tous ceux enfin qui ont aimé la nature et qui ont senti fortement...
N'est-ce pas que ces notes (qui n'étaient pas destinées à la publicité et dont j'ai
respecté le laisser-aller savoureux et charmant) font encore plus aimer l'artiste d'élite que fut Sisley?
A côté des vingt et une toiles peintes à toutes les époques de sa vie, et dont quelques-unes sont capitales, comme les Coteaux Saint-Nicaise, les Bords du Loing (le matin), l'Orvanne (en hiver), les Coteaux de la Bouille et la Vague deLongland, on trouvera ici trois œuvres exquises de Renoir, dont un prestigieux portrait d'Alfred Sisle}^
Adolphe Taverkier.