Ou au moins des entités de môme ordre
ce système, dont les esprits peu philosophiques tirent tant de satisfactions verbables, doivent, par là même, changer du tout au tout leur conception du transformisme. Du moment qu'il y a dans les êtres des entités constitutives représentées par des particules, ces entités ont existé de touâ temps (comme Weissmann le dit expressément dans sa théorie des plasmas ancestraux)^ çt, par conséquent, révolution des espèces ne nous apprend pas la genèse du nez, de la bouche, de la logique, de la conscience morale, etc. ; il y a eu en tout temps des neZf des bouches, des logiques, des consciences morales, etc., et révolution des espèces n'a consisté que dans le remaniement des groupements fortuits de ces diverses entités. Avec cette manière de voir, le transformisme est une théorie insignifiante ; il n'y a pas eu, dans l'évolution des espèces, apparition, acquisition de caractères transitoires (et Weismann a nié, en effet, Thérédité des caractères acquis ; il aurait dû nier également l'acquisition même de ces caractères), mais groupements variables de caractères éternels, La création immédiate de toutes les espèces est aussi satisfaisante; le système des particules représentatives enlève toute portée philosophique à la théorie transformiste.
Et cependant, à cause des satisfactions verbales qu'il donne, il a eu un grand succès; il en a encore. Un de mes amis, professeur dans une Uni-
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versité de province, m'écrivait dernièrement à peu près ceci : « Vous avez raison, et je trouve avec vous que le système de Weismann n'a pas le sens commun; mais il est si. commode au point de vue pédagogique que je l'emploie dans mes cours, quitte à faire remarquer ensuite aux élèves combien il est peu philosophique ». Il est inuLîlo d'insister sur ce que cette méthode a de défectueux, mais il faut constater que le langage w^ismannien est employé aujourd'hui dans presque tous les travaux de biologie ; et, lorsqu'on aura, laissé prendre aux jeunes l'habitude de ce langage, ils ne pourront plus s'en passer et ne seront plus capables de se débarrasser du système qui y correspond, ,Tq ne voudrais pas comparer à la féconde théorie des atomes en chimie le prodigieux échafaudage que Weissmànn a construit sur des bases illégitimet^ ; mais supposez pour un instant que, chose tout à fait invraisemblable, on découvre aujourd'hui des faits qui obligent de rejeter la théorie atomique, quel ne serait pas le désarroi de la plupart des chimistes? Ils ne sauraient plus parler? Puisque nous savons que le système des particules repii?sentatives est mauvais, ne laissons pas prendre aux élèves l'habitude du langage correspondant; évitons-leur immédiatement l'ennui inévitable auquel ils seront acculés quand ils devront renoncer à une manière de s'exprimer devenue très fami^ lière.
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Renonçant aux entités statiques que Ton a voulu trouver dans les êtres vivants et représenter par des particules, acceptons donc dans son entier la théorie transformiste, et n'oublions jamais que, même lorsque la lenteur de leur évolution nous les fait apparaître comme des choses mortes, les prétendus caractères des animaux ne sont que des aspects successifs comparables aux vagues de la mer. Les conséquences philosophiques de cette méthode d'enseignement seront immédiates. Non seulement les élèves ne se demanderont plus s'il y a dans Têtre vivant inerte un principe créateur de mouvement, puisqu'ils sauront que ce qu'on appelle être vivant est une succession de manifestations ininterrompues d'une activité incessante ; ils en retireront encore le grand avantage de ne pas tomber dans Terreur individualiste, et de ne pas se laisser prendre aux raisonnements fallacieux qui, pour douer l'être de liberté absolue, le considèrent comme identique à luimême à deux moments différents de son existence, ce qui est impossible I Us comprendront, d'ailleurs, immédiatement que toutes les notions absolues de Tancienne métaphysique ne peuvent correspondre à rien de significatif pour l'homme, résultat du frottement et de l'adaptation au milieu extérieur d'une série continue des générations ; ils ne consi-
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déreront plus Tesprit humain comme une entité de Tordre de celles que représentent les particules de Darwin et de Weismann , mais ils comprendront que la logique humaine est le résumé héréditaire de Texpérience ancestrale ; ils sauront, en même temps, quelles sont les bornes de cette logique et comment la sélection naturelle nous assure qu'elle est d'un bon usage pour les hommes qui en sont doués. Et, puisque la connaissance que nous avons du monde résulte des actions réciproques des agents naturels et de notre propre individu, cette connaissance est à Véchelle humaine : nous n'avons plus à nous demander quelle est Vessence des phénomènes extéçieurs, car cela voudrait dire : « connaissance de ces phénomènes par un être qui n'aurait pas ^ sa place, son échelle, au milieu d'eux » ; nous ne savons plus ce que c'est que connaître^ s'il ne s'agit pas d'un être vivant qui connaît^ et qui connaît forcément le monde à son écheUe ; il n'y a plus d'absolu...
J'ai développé ces considérations dans un livre récent* et je me contente de les signaler ici. Je voudrais seulement montrer, en terminant, que la théorie transformiste, en nous permettant de faire la narration historique de la genèse des phénomènes actuels, a donné au mot « pourquoi ? » une signification nouvelle. Et cela n'est pas sans intérêt si