‹ L'athéismeChapitre 41 sur 87 · LOGIQUE PURE ET LOGIQUE DE SENTIMENT · texte numérisé non relu

LOGIQUE PURE ET LOGIQUE DE SENTIMENT

Au moment où je commençais la rédaction de ce livre, le hasard m'a mis sous les yeux les lignes suivantes, extraites du testament philosophique d'un universitaire mort récemment ^ :

« Dans Tordre religieux, je n'ai jamais été attaché à un dogme ou à une secte ; je n'ai accepté aucun culte constitué ; j'ai été, dans le sens le

1. Ce chapitre a paru dans la Revue philosophique (aoûtseptembre 1906).

2. Association des anciens élèves de TÉcole Normale supérieure. Paris, 1906. Léopold Cerf, p. 99.

plus ordinaire au mot, un libre penseur. Mais, dans Tordre philosophique, j*ai essayé de m'élever au-dessus des doctrines matérialistes ou positivistes, non certes par dédain ou hostilité, mais parce que je ne les ai pas trouvées pour moi assez consolantes.,. Je m'en suis tenu, en ce qui concerne la vie future et l'immortalité de l'âme, aux formules platoniciennes : c'est une belle chance à courir, c'est une belle espérance à concevoir I »

Presque toutes les objections au monisme ont pour origine, avouée ou non, des considérations analogues à celles qu'exprime le passage souligné de la citation précédente; ce n'est pas ordinairement pour des raisons scientifiques qu'on est opposé à la conception moniste de l'Univers; on fait , comme dit si élégamment le philo- ,sophe Ribot, de la logique de sentiment; on veut être immortel et l'on condamne sans examen les conclusions déconcertantes des chercheurs désintéressés.

« En chacun de nous, dit Pasteur, il y a deux hommes : le savant, celui qui a fait table rase, qui, par l'observation, Texpérimentation et le raisonnement, veut s'élever à la connaissance de la nature; et puis l'homme sensible, l'homme de tradition, de foi ou de doute, l'homme de sentiment, rhomme qui pleure ses enfants qui ne sont plus, qui ne peut, hélas, prouver qu'il les reverra, mais qui le croit et V espère^ qui ne veut pas mourir

comme meurt un vibrion^ qui se dit que la force qui est en lui se transformera ^ »

Ces lignes sont de Pasteur, c'est-à-dire de Thomme qui a peut-être le mieux appliqué la méthode scientiQque, qui a laissé les plus beaux modèles de recherche expérimentale précise, et qui cependant, lorsqu'il s'agissait de loi ou des siens, voulait des théories consolantes et ne se préoccupait pas de leur vraisemblance ; il n'acceptait même pas de discuter ces théories, de peur d'être amené à ne plus y croire. Logique de sentiment I Rien n'est plus humain, et les plus grands savants sont des hommes.

Peut-être d'autres philosophes font-ils aussi de la logique de sentiment, quand ils croient fermement à l'anéantissement final ; peut-être trouventils, dans cette croyance dont ils ne peuvent démontrer le bien fondé, autant de consolation qu'en a jamais pu tirer Pasteur du dogme de l'immortalité. Chez certains peuples malheureux, l'anéantissement total est promis comme récompense à l'homme vertueux. Et l'on conçoit très bien que les hommes « aux faicts qu'on leur propose, s'amusent plus volontiers à en chercher Vagrément^ qu'à en chercher la vérité » ; nous sommes toujours séduits par le côté utile des choses, même quand nous essayons de nous élever aux

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